« Aimer pour deux » : Stephen Desberg intime…

Pour les lecteurs de bandes dessinées, le nom de Stephen Desberg évoque des héros de séries classiques nés de son imagination fertile au fil de ces trois dernières décennies : « I. R. $ », « Empire USA », « Le Sang noir », « Le Scorpion »… Avec ce nouvel one shot sans héros récurrent, il confirme un tournant dans sa riche carrière : privilégiant les sujets plus intimes et les histoires plus proches du quotidien.

Paris, mars 1941. Monique, 20 ans, débarque dans la capitale : loin de Boulogne et du magasin de décorations de ses parents. Qu’importe que la France soit occupée, la jeune insouciante rêve de fêtes clandestines où s’amusent, en cachette, les artistes et les amoureux. Contactée par Max Schaar, un officier allemand, elle est invitée à le renseigner sur les habitués des cercles universitaires qu’elle fréquente. Séduite, sans l’aimer, par l’élégant Francis, elle tombe sous le charme de Gin : Ginny Pinkerton, pianiste noir américain et homosexuel clandestin qui lui apprend à aimer Debussy. Elle finit par épouser Francis sur un coup de tête et tombe enceinte. La naissance de sa fille Nicole la prive de cette liberté dont elle est avide. À la Libération de Paris, elle rencontre Robert : un séduisant officier américain. Pour l’épouser, elle doit divorcer, mais Francis exige qu’elle renonce à tous ses droits sur Nicole. Ce qu’elle accepte pour vivre son grand amour. Vivant désormais en Belgique, il lui faudra plusieurs années pour récupérer sa fille partie vivre au Canada avec son père… Stephen Desberg évoque avec pudeur l’histoire de ce personnage bouleversant de Nicole qui n’est autre que sa mère. Une mère et une demi-sœur dont il a longtemps ignoré le passé : « Jamais je n’aurais pu deviner la tristesse, les déchirements qu’ils avaient eus à traverser. Jamais je n’aurais pu imaginer la croix que ma mère portait en elle, quand je la voyais partir se promener dans sa solitude et avec le poids d’une douloureuse liberté », confie-t-il dans un émouvant avant-propos. Une histoire poignante en 80 pages où l’auteur mêle faits réels et fiction, avec en toile de fond Paris occupé et le quotidien d’une population marginale hantée par la peur des rafles nocturnes.

Après « Écoline », album publié chez le même éditeur, Stephen Desberg (né en 1954 à Bruxelles) confirme son désir de raconter des histoires plus intimistes que les séries classiques qui ont fait sa réputation de scénariste. Et il y parvient avec une parfaite maîtrise, tant au niveau du récit que des dialogues. Il est accompagné dans cette aventure par Emilio Van der Zuiden : pseudonyme de Julio Ballester né en 1968 en Belgique. Découvert voici une quinzaine d’années, après avoir travaillé dans la presse, par les éditions Paquet, il y dessine « Georges Caplan » en 2007, puis « Le Mystère de la Traction 22 » en 2009, suivis d’une dizaine d’albums : « Les Filles de l’oncle Bob », « Mc Queen », « Mr Brown »… et « Les Anges d’Auschwitz » depuis 2020 avec Stephen Desberg.

Édition luxe noir et blanc (29,90 €).

Son dessin aux décors soignés, limpide et d’une grande lisibilité, transporte avec un grand souci d’exactitude le lecteur aux heures sombres de l’Occupation.

Ce portrait complexe d’une jeune femme aux prises avec ses démons devrait susciter, à sa lecture, l’embarras chez de nombreux lecteurs.

Henri FILIPPINI

« Aimer pour deux » par Emilio Van der Zuiden et Stephen Desberg

Éditions Grand Angle (16,90 €) — EAN : 978 2 8189 7817 7

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