Résidence partagée !

« Share » : voila un titre bien étrange pour une série courte en trois volumes assez surprenante. Couleur sobre où domine le gris, héroïne taciturne, garçon ambigu. Voilà un cocktail étonnant où l’amour n’a normalement pas le droit de citer. Pourtant, tout passe par ces personnages boudeurs présentés dans les bras l’un de l’autre sur la couverture. Comme c’est souvent le cas avec les éditions Akata, cette nouvelle comédie gay offre un panel de sentiment étrange et bien amené.

Haru est une jeune fille de 16 ans qui ne sourie jamais. Elle travaille dans un café où pourtant elle est bien appréciée de la clientèle. Prévenante, elle sait clairement s’y prendre avec les consommateurs, malgré son jeune âge. Quand elle croise Rio, un jeune homme gay qui vient de se faire rembarrer par son ex, elle n’hésite pas à lui porter une serviette pour éponger le verre d’eau reçu en pleine figure. Cette rencontre va changer sa vie qui était jusqu’ici assez morose. Sur un coup de tête, elle décide d’aller s’installer chez le jeune homme avec l’approbation de ses parents, mais sans demander l’avis de l’intéressé. Elle n’est pas vraiment malheureuse, mais a besoin de changer d’air, de voler de ses propres ailes. La rencontre ne se passe pas comme prévu : alors qu’elle attend le jeune homme depuis six heures du matin devant l’entrée de la résidence partagée qu’il occupe, elle finit par s’endormir sous la pluie une vingtaine d’heures plus tard. Trempée, les colocataires de Rio vont la recueillir et comme elle prononce son nom, l’installe dans le lit du jeune homme. C’est dans ses bras, qu’elle va se réveiller le lendemain, sans vraiment comprendre comme elle est arrivée là. Si c’est un rêve, ce n’est pas pour lui déplaire. Finalement, intrigués l’un par l’autre, Haru et Rio vont cohabiter dans cette petite chambre de la Share House. Mais attention, il y a une condition à respecter : « Il ne faut pas que tu tombes amoureuse de moi ! » lui dit-il au détour de la conversation.

« Share » est une œuvre discordante qui rentre extrêmement rapidement dans le vif du sujet, sûrement du fait de son nombre réduit de chapitres rassemblés en seulement trois volumes. La jeune protagoniste de cette histoire a clairement un manque affectif qu’elle cherche à combler en abandonnant sa famille et emménageant avec Rio. Ce garçon n’est pas de son monde, il n’est pas fait pour elle, mais ils se comprennent et se ressemblent beaucoup. Lui aussi vit des moments difficiles et la présence d’Haru le réconforte. Il joue avec elle, avec ses sentiments, mais essaie de rester très clair sur leur relation, même s’il se montre trop affectueux : surtout pour un homme qui n’aime pas les femmes.

Situer l’action dans un huis clos permet à l’autrice de facilement faire interagir les personnages. Cela leur procure un espace restreint où ils se croisent constamment, mais surtout un cadre de vie quotidienne assez cadré. Haru y faisant la vaisselle, la cuisine et le ménage pour régler sa part de loyer. L’action est lente, même si les événements de départ sont balayés en quelques pages. À la fin de ce premier volume, on ne comprend pas bien où cette aventure va nous mener. Mais c’est également le sentiment de Haru, même si elle est bien entourée, elle reste empreinte de solitude. Du haut de ses 16 ans, elle cherche une maturité affective et émotionnelle. Est-ce que Rio, cet éphèbe taciturne, est à même de lui servir de guide vers sa vie d’adulte responsable et bien dans sa peau : rien n’est moins sur ?

La couverture est à l’image de l’histoire, remplie de mélancolie. Sur un fond gris spécialement choisi par l’autrice, les deux corps, presque nus, paraissent lumineux malgré leurs teints blafards. Aucun des deux personnages ne sourit alors qu’ils sont en train de s’enlacer. Quelle question se posent-ils tandis qu’ils regardent le lecteur ? Se sentent-ils épiés ? Il est vrai que l’on a l’impression de pénétrer dans leur intimité en feuilletant les pages de ce titre. Les personnages s’exposent dans leur vie de tous les jours et partagent avec nous leurs inquiétudes et leurs doutes.

C’est le premier manga de Yuu Mitsuha publié en français. C’est également sa première série longue. Ses neuf précédents titres étant tous des histoires uniques. Plutôt habituée aux romances traditionnelles, où elle évoquait pourtant des sujets de société plus ou moins tendus, elle aborde ici des sujets forts comme l’homosexualité de son personnage masculin et le mal-être de son pendant féminin. Son univers bigarré fait place à un monde à la palette proche de la monochromie. Ce n’est pourtant pas une histoire pessimiste. C’est une lecture qui conduit à l’étude de sa propre perception de son rapport à l’autre.

Dès la fin du premier chapitre, on sait que Haru n’a vécu qu’une année en compagnie de Rio. C’est cet événement qui nous est narré au fil des pages. Dès le départ, nous connaissons donc la conclusion inévitable de cette relation. Mais l’important étant de savoir dans quel état d’esprit des deux tourtereaux à l’amour impossible va continuer leur vie. « Share » est néanmoins un manga qui incite à plus de réflexion qu’il n’apporte de réponse. Qu’est-ce que l’amitié, qu’est-ce que l’amour, pourquoi s’attache-t-on à telle personne et pas à une autre, comment vivre ensemble tout simplement malgré toutes nos différences ? On ne quitte pas ces pages sans méditer sur sa propre vie. C’est peut-être le moment de faire un bilan, comme Haru est inconsciemment en train de le faire et surtout de le vivre.

Gwenaël JACQUET

« Share » T1 par Yuu Mitsuha
Éditions Akata (6,99   €) – ISBN : 978-2382120738

SHARE © 2018 Yuu MITSUHA / SHOGAKUKAN

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