Tenues charmantes… Garçon, fille : l’allure stupéfiante …

Traiter des problèmes de genre et de liberté individuelle est extrêmement compliqué avec de jeunes enfants qui ne sont pas vraiment en âge de comprendre ces problématiques. C’est pourtant ce qu’arrive à faire le nouveau manga des éditions Akata : « Le Secret de Madoka ». Pourquoi serait-on obligé de répondre à des normes liées à notre sexe de naissance ? Pourquoi un garçon ne pourrait-il pas aimer les peluches choupinettes ?

Madoka est un jeune écolier qui vient d’arriver dans sa nouvelle classe. Il se retrouve assis à côté d’Itsuki : un garçon viril qui sourit peu. Sauf que, si Madoka a un secret, Itsuki en a également un. Madoka aime les robes que sa grande sœur confectionne. Elle n’hésite pas à les porter, et trouve même cela très agréable. Cela correspond à son tempérament, lui qui adore les peluches et joue principalement à la poupée. Cela lui semble normal, même si, à l’école, il essaie de ne pas trop se faire remarquer. Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir que ce jeune garçon assis à côté de lui était également son voisin et qu’il est toujours aussi désagréable et bagarreur en dehors de l’école ! Mais son secret est vite divulgué : c’est en fait une jeune fille qui cache ses traits féminins en s’habillant et se comportant comme un garçon.

Dès leur plus jeune âge, les garçons et les filles sont conditionnés, afin de rentrer dans un moule que la société a créé pour eux : les garçons en pantalons, les filles en jupes ! Mais qu’est-ce qui interdirait aux garçons de préférer les peluches et les froufrous et aux filles d’avoir un air détaché ? Rien ne justifie cette ségrégation, et ce manga remet rapidement nos a priori en place. Sans en faire trop, sans porter de justement réprobateur, le quotidien de ces deux enfants est décrit avec un regard ouvert. Ils réussissent même, grâce à une pirouette scénaristique, à pleinement s’affirmer dans leur choix et à être acceptés par leurs camarades qui prenaient auparavant leurs goûts pour une lubie bien étrange.

Le graphisme est extrêmement mignon, sans en faire des tonnes. On n’est ni dans un shōjo mielleux ni dans un shōnen remplis de testostérones. L’auteur a réussi à trouver un juste milieu qui sert l’histoire. Le scénario est travaillé pour offrir une progression psychologique des personnages, autant les principaux que les secondaires, sans à-coups. Si Madoka aime tant enfiler ces vêtements typés féminins, c’est grâce à sa grande sœur qui adore confectionner ce genre d’habits et profite, donc, des talents de mannequin de son frère pour lui faire porter toutes les tenues les plus extravagantes qu’elle imagine. Dès le départ, on voit bien que ce comportement, comme celui d’Itsuki, ne résulte pas de soucis familiaux. Chacun ayant grandi dans des familles bienveillantes où ils ont pu s’épanouir sans jugements.

Ce nouveau manga de Deme Kingyobachi sort de son registre habituel en mettant en scène de très jeunes enfants, alors qu’avant elle se spécialisait dans le boy’s love. Ce one-shot rejoint d’ailleurs la collection Small des éditions Akata. L’éditeur souhaite ainsi mettre en place une codification de séries non plus basé sur le genre, mais sur la maturité du lectorat visé. « Le Secret de Madoka » est donc le second titre de cet éditeur lisible par de jeunes enfants, après « Séki, mon voisin de classe ». Le message transmis par cette œuvre est extrêmement positif : les deux enfants sont soutenus par leur famille et finalement acceptés par leurs camarades de classe pour ce qu’ils sont. Attention, ce n’est pas un manga transgenre : Madoka se définit bien comme garçon et Itsuki comme fille, même s’ils ont décidé de s’habiller à leur convenance. Il n’y a aucune ambiguïté sexuelle, juste des personnes qui se font plaisir et qui s’affirment comme elles le sentent. Bien sûr, cette classification ne réduit pas son lectorat aux seuls enfants. Les adolescents peuvent également se reconnaître et apprécier à sa juste valeur cette histoire qui, même si elle sort de l’ordinaire, ne devrait à aucun moment faire polémique.

Au Japon, « Le Secret de Madoka » n’a pas eu droit à une prépublication papier, mais seulement numérique, sur application Manga Jam de l’éditeur Shodensha : un éditeur connu pour son magazine Feel Young qui publie de très grands talents comme Moyoko Anno ou Mari Okazaki. Ces autrices ciblant plutôt un public adulte avec des histoires au sujet de société plutôt dure. Le graphisme de Deme Kingyobachi, très stylé, porte une attention toute particulière aux vêtements et coiffures de ses personnages, puisque c’est le sujet de son livre. Elle utilise des codes shōjo pour certaines pages mettant en scène Madoka et fait l’inverse pour certaines pages présentant Itsuki, brouillant ainsi les pistes. C’est extrêmement bien pensé et, du coup, il est agréable de découvrir l’univers de ces enfants via un prisme inhabituel.

« Le Secret de Madoka », c’est plus qu’une simple lubie vestimentaire ; mais pour en savoir plus, il faudrait aller jusqu’au bout de cette aventure extrêmement plaisante. Accessible à tout âge, quel que soit son genre de prédilection, ce manga casse volontairement les codes en évoquant la tolérance et la bienveillance de ses acteurs. Une très belle histoire superbement mise en image avec des personnages forts et attachants.

Gwenaël JACQUET

« Le Secret de Madoka » par Deme Kingyobachi
Éditions Akata (8,05 €) – EAN : 9782382120446

© MADOKA NO HIMITSU© Deme Kingyobachi 2019 / SHODENSHA Publishing Co.Ltd.

Galerie

Les commentaires sont fermés.