« Jukebox Motel » T1 : celui qui est parti avec la musique de Johnny Cash…

En 1967, Thomas Shaper est encore un peintre qui cherche sa voie, lorsque Andy Warhol le remarque. Un succès qui peut faire perdre la tête ! Parti vers la Californie, en proie aux doutes amoureux et artistiques, le jeune homme rencontre le chanteur country Johnny Cash qui n’aspire qu’à une chose : trouver un lieu de sérénité, pour échapper au star system… Shaper va transformer ce rêve pour en faire sa propre quête intérieure, dans l’Amérique fantasmée des années 1960. Musique pour le label Grand Angle : « I Will Rock and Roll With You » !

« Jukebox Motel », le court-métrage (2012) et le roman (JC Lattès, 2016).

L'heure du grand départ (planches 3 et 4 - Grand Angle, 2021).

La longue histoire de « Jukebox Motel » débute en 2012, avec l’écriture et la réalisation d’un court-métrage éponyme par Justine Bourcier et Tom Graffin. Entre 1976 et 2011, Arthur et Lou se penchent sur les mystères du légendaire Jukebox Motel : mythique lieu de rencontre des stars musicales, disparu dans les flammes et peut-être reconstruit au Québec… Le Sarthois Tom Graffin, qui avait débuté sa carrière en écrivant des récits de vie, de guerre ou de témoignages personnels, s’était précisément tourné, dès 2011, vers la réalisation et la musique : il adapte « Bonnie & Clyde » pour Scarlett Johansson sur l’album de Lulu Gainsbourg, puis collabore notamment avec Joyce Jonathan, Petula Clark et Louis Delort. Riche de cette écriture musicale et de son expérience de biographe familial, Graffin décide ensuite de transformer le scénario de son court-métrage en un roman évoquant les mirages et déboires du rêve américain : intitulé « Jukebox Motel : le secret le mieux gardé de Johnny Cash », l’ouvrage (écrit entre 2012 et 2014) paraîtra aux éditions Jean-Claude Lattès en mars 2016. Ambiances et thèmes obligent : ce roman lorgnant autant vers Bukowski et Jim Harrisson que vers Daniel Pennac est accompagné par un CD, bande originale coécrite avec le franco-britannique Lewis Ewans (The Lanskies), lequel prête sa voix en duo avec Juliette Armanet (des chansons rock country folk à retrouver sur le site dédié : http://www.jukeboxmotel.fr/la-bande-originale/).

Recherches pour les personnages de Thomas et de Johnny Cash (© Marie Duvoisin et Grand Angle 2021).

À la différence du court-métrage, le roman est voulu comme un prequel narrant la naissance du lieu « Jukebox Motel » et le parcours de son créateur, Thomas Shaper. L’on retrouve la même trame dans le présent album, nouvelle étape franchie par Tom Graffin. Revenant sur l’origine de la bande dessinée, ce dernier explique : « Maxime Delauney, un grand ami de travail, un compagnon de route, producteur de cinéma. Il a été mon agent à une époque où j’écrivais des chansons. Nous avions déjà évoqué ensemble la possibilité d’une adaptation du roman sous forme de BD, et pourquoi pas d’un film. Maxime m’a toujours accompagné dans mes projets, et c’est lui qui a envoyé le livre aux éditions Bamboo. Hervé Richez, le responsable du label Grand Angle, m’a appelé assez vite pour me dire qu’il aimait l’histoire. J’ai dû faire des choix, mais je ne me suis pas senti bridé, car Hervé m’a tout de suite proposé de partir sur deux albums de 54 pages chacun. Raconter cette histoire en un seul volume aurait été difficile, alors qu’un diptyque permettait d’adapter l’intrigue sans l’appauvrir. Je me suis concentré sur l’essentiel. »

A la recherche d'un lieu de légende... (planche 16 - Grand Angle 2021).

Chargé de mettre en scène et en couleurs ce riche univers, la dessinatrice Marie Duvoisin (« Nos embellies » en 2018 ; scénario par Gwénola Morizur) s’en tire avec les honneurs : personnages dynamiques, cases riches en détails, cadrages variés, palettes éclatantes et vivacité généreuse de la mise en scène assurent une lecture fluide à ses pages où les revirements ne manquent pas. Amoureux de Joann, Thomas s’engage avec elle dans un nouveau sentiment, l’indamour, laissant une large part à l’autonomie ou au possible choix de la solitude. Une fuite entre créativité artistique et construction personnelle, où chacun peut se réfugier… à tort comme à raison. Et Johnny Cash alors ? Rencontré durant ce road trip californien, l’iconique chanteur et guitariste est « une sorte de figure paternelle dans laquelle Thomas peut voir son propre reflet, mais aussi celui de son père. C’est un personnage à la fois énigmatique, hanté et charismatique, une sorte de figure tutélaire de la musique américaine. »

« Johnny Cash : Easy Rider - The Best Of The Mercury Recordings » (compilation éditée par Universal Music et parue en 2020).

En compagnie d'une légende (planches 13 et 14 - Grand Angle 2021).

De fait, Johnny Cash (1932-2003 ; 90 millions d’albums vendus) se sera illustré aussi bien dans la country et le rock’n’roll que dans le blues et le gospel. Pour concevoir sa trame scénaristique, Tom Graffin, amoureux de musique et compositeur à ses heures, ne pouvait pas passer à côté du créateur de « I Walk the Line » : cette chanson enregistrée en 1956 donnera du reste son titre au biopic qui lui a été consacré en 2005 (film de James Mangold avec Joaquin Phoenix et Reese Witherspoon). L’on retrouvera ses influences tant chez Clapton que Bono, Keith Richards, Iggy Pop, Sheryl Crow, Jeff Buckley, Kanye West, Ben Harper… ou Francis Cabrel !

Recherches pour la couverture (© Marie Duvoisin et Grand Angle 2021).

Un mot pour finir concernant le très contemplatif visuel de couverture, voyant l’infortuné héros Thomas Shaper s’interroger sur son avenir jugé crépusculaire, sous les néons fantasmatiques du Jukebox Motel. Une belle américaine taillée pour l’aventure du road movie, un être à la recherche de soi, la perspective de faire fortune (ou non !), les ambiances californiennes (évoquées avec la présence d’un palmier et de noms aux consonnances hispaniques comme La Veta), des enseignes lumineuses tape-à-l’œil et une présence féminine lointaine. Autant d’indices pour signifier le glissement entre deux mondes, comme toujours nomade et sédentaire, pétri d’ombres et de lumières, éléments révélateurs des vicissitudes liées à la gloire éphémère. Il faudra remettre une pièce dans le jukebox pour découvrir la fin de l’aventure, promise en 2022.

Philippe TOMBLAINE

« Jukebox Motel T1 : La Mauvaise Fortune de Thomas Shaper» par Marie Duvoisin et Tom Graffin
Éditions Grand Angle (14,90 €) – EAN : 978-2818967980

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