Disparition de Georges Rieu : concepteur de Pif gadget

Georges Rieu (né en 1934 à Antony et décédé le 20 mars 2021) a fait partie des discrets rénovateurs de la presse jeunesse dans les années 1960, en faisant passer le vénérable journal Vaillant, en perte de souffle, à l’hypermoderne Pif gadget.

Vaillant le journal de Pif n° 1038 : nouvelle version - avec son nouveau titre - créée par Georges Rieu, en 1965.

Arrivé chez Vaillant à l’automne 1957, à l’âge de 23 ans, alors que le journal vivait la fin de son « âge d’or » sous sa forme de grand journal tabloïd, ce passionné de littérature populaire et de BD faisait ses premières armes à la rédaction de ce journal qu’il lisait depuis son enfance : écriture de nouvelles, de jeux, de scénarios, avant d’en devenir le secrétaire général.

Rapidement, Georges Rieu comprend que face à la montée de la concurrence (arrivée de Pilote, modernisation de Spirou et de Tintin), Vaillant ne peut évoluer sans que la rédaction ait un meilleur contrôle de son contenu.

Avec Georges Rieu, Vaillant devient le journal de Pif

Or, malgré des transformations de format opérées au début des années 1960, le journal périclite et parvient de moins en moins à dépasser un lectorat issu des ventes militantes.

À la faveur d’un changement à la direction en 1965 (Pierre Bellefroid, plus pragmatique que ses prédécesseurs, cherchera à améliorer la gestion du journal et sera ouvert aux initiatives de la rédaction), il en devient le rédacteur en chef et entreprendra avec Claude Boujon et Jean Ollivier de créer Vaillant le journal de Pif : dans un format de journal de BD s’alignant sur celui des journaux concurrents, et en s’appuyant sur le nom de son personnage emblématique (à l’instar de SpirouLe Journal de Mickey et Tintin) pour l’intégrer au titre.

Un récit sur le Vietnam scénarios par Georges Rieu dans Vaillant n° 1206.

Maurice Biraud et Georges Rieu, vers 1968.

Il sera l’artisan du récit complet (un grand récit de 12 pages par numéro) et de l’ouverture médiatique : il convaincra notamment Maurice Biraud de devenir un partenaire de Pif poche, ce dernier n’hésitant pas à mentionner le titre dans son émission sur la station Europe n° 1.

En 1966, il suggère à la direction d’embaucher André Limansky, responsable de ventes chez Hachette et désireux de participer à une aventure originale dans la presse. Ensemble, ils élaborent diverses stratégies commerciales pour faire remonter les ventes (opérations porte-clés, passeport pour le rire, bons à collecter pour obtenir un cadeau, etc.) et envisagent une refonte du journal, qui ne sera possible qu’à l’occasion d’un renouvellement de personnel à la rédaction, fin 1967.

Georges Rieu publie alors une petite annonce dans la presse pour engager ses futurs adjoints à la rédaction. À la suite de divers entretiens, il embauche en janvier 1968 deux tout jeunes collaborateurs — ils ont à peine 21 ans —, très motivés, en phase avec leur époque et fins connaisseurs de la bande dessinée populaire : Richard Medioni et Michel Nicolini. Le premier deviendra très vite son rédacteur en chef adjoint et le second le responsable de la rédaction des formats poche.

Georges Rieu en interview en 2013.

Georges Rieu et Roger Lécureux : extrait d'une photo de groupe, 1958.

Tous ceux qui ont croisé Georges Rieu à cette époque ont dressé de lui le portrait d’un homme chaleureux et surtout très dynamique, cherchant à rallier à lui la jeunesse et les goûts de l’époque. Il se trouvera parfois confronté aux blocages de la génération précédente, celle des fondateurs du journal d’après-guerre, mais parviendra à créer une rédaction très fonctionnelle et collaborative où se mélangent justement les rédacteurs et auteurs de plusieurs générations.

L’une de ses réussites personnelles consiste à avoir convaincu Jean Ollivier et Roger Lécureux, scénaristes historiques du journal et eux-mêmes anciens rédacteurs en chef, d’accepter de livrer chaque semaine un scénario de leurs séries vedettes (« Les Pionniers de l’Espérance », « Robin des Bois », « Nasdine Hodja », « Davy Crockett ») sous la forme d’un récit complet de 12 pages, brisant en cela 20 années d’histoires à suivre. Rieu considère en effet que les fascicules de récits complets en petits formats, qui inondent alors le marché, ainsi que les feuilletons TV aux histoires se bouclant à chaque épisode — « Thierry la fronde » en tête — ont modifié les habitudes des enfants, moins enclins à attendre les deux nouvelles pages de leurs séries préférées chaque semaine.

Lettre de Georges Rieu dans Pif gadget n° 9;

Cette décision ne fera pas l’unanimité auprès des scénaristes et de certains dessinateurs (notamment Raymond Poïvet), mais ils se rendent à l’évidence de la démonstration, les chiffres des ventes catastrophiques servant d’argument massue : « J’expliquais à la direction et aux auteurs quelque chose que j’ai répété beaucoup à cette époque : ce ne sont plus les histoires qui doivent être à suivre, mais les héros eux-mêmes ! » (G. Rieu, en interview avec J-L M.).

Mai 68 annonce des changements culturels dans la société française et l’ambiance générale est celle d’un renouvellement annoncé.

Un épisode de « Jacques Flash » scénarios par Georges Rieu, dans Vaillant n° 878.

Dans le registre de la bande dessinée, Georges Rieu a des goûts éclectiques.
Il apprécie le classicisme des récits bien charpentés (westerns, histoires policières ou d’aventures historiques), et scénarisera au passage certaines histoires de « Jacques Flash » ou des récits unitaires.

Gai-Luron visite Georeges Rieu dans Vaillant n° 1180 (12/1967).

Mais il est également sensible aux nouveaux talents et encouragera Nikita Mandryka (qui signait encore Kalkus) ou Jean Tabary à développer leur style respectif, en leur accordant plus d’espace. Il est également très friand des trouvailles de Gotlib (l’auteur de « Gai-Luron » le représentant très souvent dans ses bandes en le chargeant, signe de leur évidente complicité) et fera tout pour retenir ce dernier, devenu en peu de temps un auteur-vedette, accaparé par son travail chez Pilote.

Dans le n° 1238 de Vaillant, annonce pour le n° 1239... qui sera le premier numéro du nouveau titre : Pif et son gadget surprise, rebaptisé par la suite Pif gadget.

Pif et son gadget surprise : révolution copernicienne chez Vaillant

Fort de sa position renforcée au journal et de la confiance de la direction, Georges Rieu s’appuiera sur son adjoint Richard Medioni et son aventureux directeur des ventes André Limansky pour organiser une refonte complète du journal qui se jouera à quitte ou double. La nouvelle mouture, organisée dans le plus grand secret, sera révolutionnaire : abandon total des récits à suivre, augmentation de la pagination (qui passe à 80 pages !), adoption du dos carré… Georges Rieu et Richard Medioni ont également une idée pour occuper astucieusement les 10 ou 15 % obligatoires de contenu rédactionnel dans les publications jeunesse : créer un cahier complet de jeux, très varié, et embaucher pour cela le spécialiste du genre à France-Soir (Roger Dal). Richard Medioni en sera le responsable durant la première année.

Une autre idée est également élaborée avec Limansky et le service commercial, qui fera florès : proposer chaque semaine un petit plus encarté dans le journal, qui sera une surprise et un argument de vente supplémentaire auprès des lecteurs, ces derniers n’ayant plus de raison d’attendre un numéro suivant pour connaître la suite des récits, devenus complets. Cette suggestion fait face à des réticences de la part d’auteurs et membres de la rédaction, qui craignent que le journal devienne trop commercial.

La direction tranche et donne son feu vert. On crée même un service au sein de la rédaction entièrement dévolu à la recherche et la création de ces petits objets devant s’insérer chaque semaine dans le journal.

Annonce des timbres mongols.

Survivre à un succès sans se brûler les ailes.

On connaît la suite de l’histoire : Pif et son gadget surprise, dont toute la rédaction et le service des ventes a fait en sorte que la sortie soit annoncée en fanfare et la mise en place chez les kiosquiers spectaculaire, est un grand succès. En quelques mois, le journal atteint des chiffres de ventes inconnus jusqu’alors aux éditions Vaillant, malgré un prix assez élevé pour l’époque (on est passé sans transition de 1,20 F à 2 F le numéro !).

La création de Rahan dans le premier numéro et le succès de la formule tout en récits complets estomaquent la concurrence, tandis que la présence hebdomadaire d’un gadget créera progressivement l’événement : cet objet devenant à terme un enjeu commercial presque aussi grand que le reste du contenu.

Georges Rieu est alors un rédacteur en chef très courtisé et il obtient au passage la possibilité d’engager lui-même des auteurs et de déterminer avec la direction leur rémunération : ce qui n’était pas le cas auparavant.

C’est ainsi, à l’occasion d’une rencontre au festival de Lucca, qu’il propose à Hugo Pratt de venir à Paris et d’adapter pour Pif gadget (début 1970) son personnage de Corto Maltese. Initiative d’autant plus singulière que ce style graphique et ce genre de récits ne s’adressent pas a priori à la tranche d’âge des lecteurs de Pif. Mais Rieu y voit un gage de diversité de styles et une manière de faire entrer le journal dans la cour des grands, tout en s’émancipant un peu des figures tutélaires des talentueux (et omniprésents) grands anciens que sont Jean Ollivier et Roger Lécureux.

Autre innovation : le rédacteur en chef s’adresse directement au lecteur, assumant ses choix et on découvre à cette occasion sa véritable signature à la fin de ses textes éditoriaux : comme lorsqu’il présente « Corto Maltese » ou qu’il annonce fièrement les succès du journal.

Déléguant de plus en plus la bonne marche de la rédaction à son adjoint Richard Medioni, il multiplie les rencontres dans les festivals, mais aussi les événements médiatiques pour dénicher des idées et remplir son carnet d’adresses.

Il lance diverses campagnes pour fidéliser les lecteurs (notamment les fameuses séries de timbres exclusifs à collectionner) ou capter de manière spectaculaire l’air du temps (le globe lunaire à monter, sur deux semaines) et cherche à toucher une cible rarement visée par les journaux de BD : le monde enseignant. Il y parviendra, avec l’aide de Limansky et le concours de toute la rédaction pour y associer des intervenants scientifiques, en proposant dans le n° 60 les artémias, surnommées Pifises, qui seront l’un des sujets de discussion les plus partagés dans les cours de récré du printemps 1970, atteignant souvent les salles de classe et provoquant les réactions favorables des instituteurs et autres professeurs de sciences naturelles.

Ce numéro atteindra le chiffre de vente le plus important de l’histoire de la presse jeunesse alors : 1 million d’exemplaires.

Avec le succès s’engage un processus compliqué : la rédaction de Pif gadget est devenue la centrale nucléaire du journal, à laquelle il doit son triomphe en kiosques. Le désir de s’émanciper de la tutelle historique des éditions Vaillant, liées au PCF, commence à s’exprimer en sourdine. Pierre Bellefroid souhaite créer une entité autonome avec l’équipe de la rédaction. Georges Rieu, cumulant les réussites, est sensible à ce discours, d’autant qu’il n’a cessé, depuis son arrivée à la tête de la rédaction, de rompre avec les usages et fonctionnements du passé. Il a des ambitions et des projets qui dépassent nettement ce que peut lui proposer le journal. Mais les éditions Vaillant, qu’ils le veuillent ou non, est bien un groupe de presse appartenant au PCF, et dont les principaux collaborateurs et auteurs sont intimement liés à son histoire.

Remise du prix Yellow Kis à Lucca par Georges Rieu dans Pif n° 97 (12/1970).

Nikita Mandryka reçoit un prix des mains de Georges Rieu, sous les regards de Jean-Claude Forest et Paul Gillon.

Une crise, et un miracle qui ne se répète pas

À l’issue d’une grave crise au sein du journal, la direction chavire et Pierre Bellefroid quitte le navire avec quelques membres importants de la rédaction. Georges Rieu accepte dans un premier temps de rester à son poste, mais laisse de plus en plus de responsabilités à Richard Medioni, ce dernier devenant de facto le rédacteur en chef du journal à la fin du printemps 1971, lorsque Rieu part officiellement rejoindre Pierre Bellefroid. Ensemble, ils ont pour projet de créer un magazine sur le même modèle que Pif gadget (maquette, journal des jeux, gadget…), mais adapté au monde adulte des téléspectateurs.

Ce sera Télé-Gadget, dont le premier numéro sortira à la rentrée 1971. L’ex-rédacteur en chef de Pif gadget est alors persuadé de détenir la formule gagnante et de pouvoir l’adapter ailleurs. Mais malgré son carnet d’adresses lui permettant d’inviter une vedette chaque semaine pour y présenter un gadget, l’utilisation de la filière mise en place chez Pif pour trouver des « plus produits » (certains de ces gadgets se retrouvant d’ailleurs dans les deux titres : l’avion-équilibriste, l’ours trapéziste, l’oktavia, le lasso musical ou même… l’arbre à planter !) ou encore l’apport de Roger Dal pour un journal des jeux, le titre Télé-Gadget ne trouvera pas son public.

La formule magique ne pouvait se répéter, et la concurrence de Télé 7 jours et Télé poche sera impitoyable. Par ailleurs, les habitudes des acheteurs de programmes TV n’ont aucun rapport avec celles des lecteurs de BD (le journal ne paraîtra en tout que 33 semaines).

Après cet échec, Georges Rieu ne tentera pas de réintégrer Pif gadget, où direction et rédaction avaient mal vécu son départ, et poursuivra sa carrière en rejoignant notamment le producteur de jeux télévisés Armand Jammot, lorsque ce dernier lancera des titres de presse adaptés de ses émissions ou des boîtes de jeux.
L’artisan de la grande révolution de la presse jeunesse, dont nombre de pratiques sont encore à l’œuvre 50 ans plus tard, aura ainsi connu et accompagné en 15 ans toutes les métamorphoses du journal qu’il contribua à faire connaître bien au-delà de son public habituel : « The right man at the right time », dit l’adage. Mais pour Georges Rieu, c’est aussi d’une certaine manière le rêve de Midas qui ne put se prolonger, ou le destin d’Icare, se concluant fidèlement à la légende.

Retrouvailles et post-scriptum

En 2010, lors d’une édition du salon de BD de la mairie du 13e arrondissement à Paris, Georges Rieu y retrouvait ses deux anciens adjoints à la rédaction de Pif gadget : Richard Medioni et Michel Nicolini.

Georges Rieu et Richard Medioni, Paris novembre 2010.

Entretemps, Richard Medioni avait publié « Pif gadget : la véritable histoire » (2003) et sa série Période rouge, où il avait pu évoquer les divers grands acteurs de l’évolution du journal ; le nom de Georges Rieu retrouvant à cette occasion sa place dans cette grande histoire.

Ce fut la dernière sortie de l’ancien rédacteur en chef pour rencontrer ceux qui furent ses collaborateurs, ses successeurs ou… ses lecteurs.

De santé fragile, Georges Rieu avait déjà subi plusieurs opérations du cœur : il a succombé à une infection de la covid, alors qu’il était hospitalisé. Il laisse trois enfants : Christine, Franck et Christophe.

Jean-Luc MULLER

P.-S. Un dossier spécial consacré à Georges Rieu sera publié prochainement sous la houlette de la Ouf-Gazette, via la page www.pif-film.com, illustré de nombreuses archives et accompagné d’extraits d’entretiens inédits.

Éditorial de Georges Rieu pour le n° 55 de Pif gadget (mars 1970).

Galerie

6 réponses à Disparition de Georges Rieu : concepteur de Pif gadget

  1. BARRE dit :

    Merci Jean-Luc pour cet article, qui illustre bien le formidable univers de Vaillant et de Pif, si riche et si éclectique! Et pour ton hommage rendu à Rieu, qui est sans doute un des derniers piliers (le dernier?) de cet univers qui s’en est allé… Il me semble que seul Nicolaou et Forton demeurent… Quoiqu’il en soit, pour tous ces créateurs, on peut se permettre de crier: hip Pif Pif hourra!

    • Jean-Luc M. dit :

      Merci Pascal !
      Oui, les grands anciens s’en vont, à vitesse accélérée. C’est la logique du temps qui passe…
      Avec Nicolaou (90 ans !) et Forton (89 !), on compte en effet sur les doigts d’une main les pointures ayant connu l’époque du passage de Vaillant à Pif-Gadget, encore de ce monde : Dufranne, Mandryka, Gaty, Cance, Godard…
      Amicalement !

  2. Philippe Gindre dit :

    Merci pour ce bel article, Jean-Luc.

  3. Vanina dit :

    Merci pour cet article bien illustré. Sourire

  4. marcelinswitch dit :

    Merci pour cet article très complet sur ce grand monsieur de la bande dessinée. J’avais renseigné la fiche wikipédia de Georges Rieu avec les maigres informations à ma disposition. Cet article l’enrichira beaucoup !

  5. Patrice dit :

    Très bel article! Bravo et merci!

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