Mission vers Mars, une machination diabolique : entretien avec Philippe Aymond et Laurent-Frédéric Bollée…

Un mystérieux criminel, qui fait éliminer des rivaux et une masse d’anonymes, semble vouloir voler et stocker des données personnelles et génétiques pour un projet encore inconnu. Bruno Brazil de l’Agence américaine de sécurité et de contre-espionnage WSIO, et ce qui reste de son commando Caïman (Gaucho Morales, Tony le tatoué et Rafale la femme restée handicapée), est chargé d’y voir plus clair et de stopper cet ennemi insaisissable. En fin de tome 1, la NASA lui apprend qu’une mission restée secrète s’est posée sur Mars (nous sommes en 1977 !). L’un des astronautes, gravement blessé, révèle des informations inquiétantes et capitales sur le problématique retour sur Terre et sur son collègue, maintenant disparu. Tous les soupçons se portent sur cet astronaute, Wordling, aux projets aussi démesurés qu’inhumains. Pourquoi, quelle machination trame-t-il ? En bilan de ce diptyque relançant la saga de William Vance et Greg, les deux nouveaux auteurs ont accepté de répondre à nos questions.

Rebelle, fille du chef mafieux Ottoman connu dans les albums précédents et vite abattu dans le tome 1, est une jeune femme retrouvée mutilée et inconsciente, mais capable de révéler l’identité du commanditaire : ce que va rechercher l’équipe de Brazil. Les projets de ce commanditaire sont ceux de Wordling : fou dangereux aux moyens puissants, à la fois gourou et scientifique mégalomane. Brazil et son commando sont envoyés au lieu indiqué en Amérique du Sud (Matto Grosso, Brésil). L’expédition guerrière commence par le fleuve, pour infiltrer la base secrète de Wordling. L’action ne s’arrêtera pas… jusqu’au dénouement.Espionnage, machination, équipe de choc qui tente tout, aventures et catastrophes, mystère, tout est en place pour une intrigue classique et haletante. Cet album et le précédent n’ont pas d’autre ambition que de divertir, avec aventures spectaculaires, personnages actifs malgré le poids du passé, leur fragilité : jusqu’aux vraies baisses de moral pour Brazil dont le commando a été décimé dans les albums anciens. On suit donc cela avec plaisir, comme une excellente série B, un film ou un livre de genre. Le chevronné Bollée livre un scénario suffisamment truffé de rebondissements, d’interrogations et de suspense pour nous tenir en haleine. Et la mise en scène d’Aymond, impeccable, permet une lecture fluide, autant dans les morceaux de bravoure que les moments intimistes. On le sent aussi à l’aise dans les grandes installations techniques, l’urbain, les catastrophes, que dans l’introspection du personnage principal et le rendu de ces années 1970.Çà et là, des détails savoureux sont à repérer, comme la gracieuse femme asiatique accueillant Brazil dans son restaurant-lieu secret et échangeant avec lui en chinois (volontairement non traduit…) ou la coupe de cheveux de Wordling, très datée et évoquant un chanteur britannique.

Objectif rempli pour les successeurs de William Vance et Greg, déjà complices dix ans auparavant avec la saga « ApocaypseMania », et qui se sont offerts comme une récréation. Prenons le mot littéralement, puisque dans ces années-là, ils étaient enfants…

Place maintenant aux réponses des deux auteurs, qui reviennent, pour Bdzoom.com, sur la genèse de ce diptyque et leur collaboration, avec en bonus exclusif des planches en version noir et blanc et de crayonnés poussés transmis par le dessinateur.Entretien exclusif avec Philippe Aymond et Laurent-Frédéric Bollée. 

BDzoom.com : Vous avez conçu ensemble la longue série « ApocalypseMania », rééditée il y a peu en deux tomes d’intégrale, puis continué chacun dans votre voie, très occupés… avec une liste d’œuvres impressionnante, souvent avec de grands noms (1). Vous aviez envie de vous retrouver autour d’un projet ? Vous avez cherché longtemps ?

Laurent-Frédéric Bollée : Il est certain que notre amitié va au-delà des relations professionnelles, puisqu’on peut révéler que Philippe est le parrain de mon fils, par exemple… On ne travaille pas dix ans sur « ApocalypseMania» pour se dire qu’on ne refera plus rien ensemble ! Donc oui, quand Philippe est parti sur « Lady S », je me suis dit qu’il faudrait bien lui proposer un jour quelque chose de nouveau et de motivant ! L’opportunité de reprendre « Bruno Brazil » s’est matérialisée en 2016, et Philippe avait l’ouverture pour se glisser dans ce projet : c’était un peu inespéré à vrai dire, mais je ne pouvais pas espérer mieux pour qu’on retravaille ensemble ! Un signe du destin ? Sans doute…Philippe Aymond : L’expérience d’« ApocalypseMania » dans les années 2000 a été très forte. Avec L-FB, il y a eu une vraie osmose artistique. Quand il m’a parlé de ce nouveau projet, j’étais un peu sous pression avec « Lady S », dont j’assure à la fois l’écriture et le dessin depuis 2014, et j’avais envie de retrouver le plaisir d’une collaboration. J’ai senti que c’était le bon moment pour des retrouvailles. Et puis, les scénaristes peuvent travailler avec beaucoup de dessinateurs différents. Mais pour un dessinateur, c’est plus compliqué. Dessiner un album, c’est un gros investissement de temps, et il faut être sûr de faire le bon choix avant de se lancer dans un projet. Et avec Laurent-Frédéric, je partais en confiance.

BDzoom.com : Ces « Nouvelles Aventures de Bruno Brazil » étaient prévues dès le départ en deux tomes. Donc, il semble que l’éditeur et vous étiez sûrs de l’attente sur cette reprise… Ou est-ce vos deux signatures qui offraient des garanties ? Le pari était pourtant risqué, après tout ce temps, non ?

L-FB : Il ne faut déjà pas croire que toute cette tendance aux reprises, observée ces dernières années, se fait en un claquement de doigts. Il y a tout un tas de considérations à prendre en compte, et cela débouche sur une profonde réflexion éditoriale. Sans entrer dans tous les détails, au niveau du contenant, il a vite semblé évident, et c’est plutôt logique, qu’un diptyque permettait de mieux se positionner sur ces « Nouvelles Aventures de Bruno Brazil », 40 ans après le dernier album régulier, afin d’asseoir cette reprise. Je n’ai jamais considéré ce projet autrement que comme un honneur de succéder à deux légendes de notre métier, par rapport à un personnage passionnant et une série marquante — qui n’est pas, cependant, la plus connue du monde, soyons honnêtes. Pour Philippe et moi, c’est un challenge et une grande source de satisfaction professionnelle et personnelle, personne au Lombard n’a jamais douté de notre implication… Le succès du tome 1 est réel, mais ce n’était en effet pas si évident. Tout le monde (auteurs, éditeur, lecteurs) semble donc content, tant mieux !BDzoom.com : Comment avez-vous abordé l’harmonisation, ou la rupture, avec la série originelle de Greg et Vance, dans les thèmes, le traitement, le ton ? Il fallait rester dans les années 1970, y compris dans la manière de cette époque ? Comment situer l’histoire dans ces années-là pour les lecteurs d’aujourd’hui ?

L-FB : On aborde là le contenu. Deux pistes usuelles dans les reprises ont été écartées : le reboot et la modernisation. La solution ne pouvait être, selon moi, que de repartir là où Greg et Vance avaient laissé leurs personnages, à la fin de l’album « Quitte ou double pour Alak 6 » : en 1977, date de parution de cet album. À partir de là, il faut évidemment respecter tous les codes ce cette époque, notamment au niveau des décors et de la technologie. L’harmonisation est donc là, forcément. Et comme nous reprenons le récit là où il s’était arrêté, je crois que l’enchaînement est assez naturel. Après, il y a les ressorts habituels qu’il faut respecter et qui sont bien présents dans la série « Bruno Brazil » : le personnage principal est charismatique, mais il y a autour de lui une équipe en place et a priori soudée, un responsable haut gradé typique d’une agence de renseignements secrets, un « grand méchant »… Et, pour « Black Program », un soupçon de fantastique et d’anticipation au niveau d’une thématique pas encore abordée dans la série d’origine : la conquête spatiale. Autant d’ingrédients et de ressorts narratifs qui demeurent assez intemporels et qui font que lire un récit qui se déroule dans le passé n’est à mon avis pas un problème. Et puis, je dois concéder que j’aime bien cet aspect de « vintage moderne » si j’ose dire : on est bien dans le passé et on respecte la temporalité de « Bruno Brazil », mais on n’est pas aussi « ancien » que « Blake et Mortimer» ! Ph A : Graphiquement, l’aspect seventies m’a énormément intéressé. À mon avis, Laurent-Frédéric est allé exactement dans la direction qu’il fallait prendre. S’il m’avait proposé de moderniser la série, je ne suis pas sûr que cela m’aurait tenté de la même façon.

BDzoom.com : Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce personnage de Brazil ? Il a des failles, mais il est dans l’action, et ça déménage bien ! Mais il doute et il semble épouser les années 2000 sur la fragilité, une masculinité moins triomphante, par rapport à ces années 1970 sans frein, de liberté, mais aussi de clichés, d’une société de l’époque à la fois plus joyeuse et plus conservatrice. Quelles sont vos visions sur ces aspects, pour le personnage (pour cette BD, pas en général !) ?

L-FB : Le commandant Brazil nous avait été laissé comme acteur et témoin d’un authentique fiasco à la fin de « Quitte ou double pour Alak 6 » : son équipe a été décimée, avec deux morts et deux blessés graves ! N’importe quel homme, au-delà de l’officier, aurait été atteint par une telle situation. Il est exact qu’une telle dépression, dans laquelle il est tombé, m’a servi de moteur pour mettre en scène un personnage meurtri, déçu, désabusé… ce qui pour reprendre les termes de votre question précédente, est à la fois une harmonisation et une rupture par rapport à la série originelle. Mais dans « Black Program », par la force des choses, il repart au front et au combat, il remonte la pente avec ce qu’il faut d’action et d’aventures ! Entre nous, je dois vous avouer que je considère Brazil comme une authentique personne et je me base sur une chronologie telle que Greg et Vance l’ont établie ; même si je vous ai parlé de 1977 tout à l’heure comme base, il y a eu d’autres histoires courtes publiées dans le journal Tintin jusqu’en 1983… Ainsi, on sait que Brazil, en 1982, a carrément démissionné des services secrets, avant de les réintégrer un an plus tard ! Avec Philippe, on garde ainsi en tête l’idée de progresser dans le temps et d’incorporer tous ces éléments biographiques !Ph A : N’oublions pas que Greg, à l’époque, avait déjà apporté beaucoup d’épaisseur à son personnage, entre le premier et le dernier album. L’avant-dernière case de « Quitte ou double pour Alak 6 », où l’on voit Brazil prostré dans son fauteuil, est très forte et très moderne pour une BD datant de 1977, et destinée plutôt à la jeunesse. C’est un magnifique dessin de Vance, qui m’avait beaucoup marqué lors de sa publication dans le journal Tintin. Cette case, c’est comme un signe que Greg et Vance nous adressaient en annonçant la couleur d’un avenir plus complexe et tourmenté pour ce personnage.

BDzoom.com : Ce deuxième tome paraît plus serré, plus concentré que le premier. Celui-ci présentait les personnages et mettait en place les ressorts de l’intrigue, et s’achève par une surprise en forme d’interrogation. Et le suivant est directement dans l’action qui se complique sérieusement. Comment se sont construits l’équilibre entre les deux tomes, l’articulation des épisodes de cette histoire, scénaristiquement et graphiquement ? La science technologique, l’anticipation donne un peu un parfum de « Blake et Mortimer »…

L-FB : Déjà que les premiers tomes de n’importe quelle série sont souvent teintés d’exposition, alors vous imaginez quand en plus ils sont issus d’une reprise (rires) ! Pas d’autres choix que de (re) mettre en place tout un univers et des personnages, même si je pense que ça se fait plutôt sans trop d’artificialité dans le T1 de « Black Program ». Mais il était évident que le tome 2 serait plus nerveux, plus fort, avec un grand parfum d’aventure se déroulant dans la jungle et un grand mystère quasi fantastique… ! En tout cas, on s’est bien éclatés à l’écrire et à la dessiner, croyez-moi !Ph A : Ah, ce fameux album d’exposition, qui est souvent décrié… Certains lecteurs se montrent parfois impatients dans le cas d’une histoire en deux tomes, comme ici, trouvant que le début est un peu lent. Mais c’est indispensable. Il faut prendre le temps de présenter les personnages, c’est ça qui fait qu’ensuite on va s’attacher à eux et avoir envie de les suivre. Donc, oui, il y a une accélération et davantage de scènes spectaculaires dans le tome 2, et c’est le bon rythme. Le contraire serait fâcheux : imaginez une histoire qui démarre à fond la caisse dans le tome 1 et qui se ramollit et tombe à plat ensuite… Mais ce n’est pas le cas avec « Black Program », je vous le garantis. Visuellement, on peut dire que le tome 1 est très urbain, et que le tome 2 est plus sauvage, avec de nombreuses scènes de jungle et d’action. Et il y a en effet un côté anticipation, mais qu’il y avait déjà dans la série imaginée par Greg et Vance. Graphiquement, ça fait aussi partie du plaisir, c’est très amusant à faire.

BDzoom.com : Si les lecteurs sont au rendez-vous, êtes-vous prêts à renouveler l’expérience « Brazil » ?

L-FB : Cela va de soi ! Difficile de dire sérieusement qu’on est partis pour 20 nouveaux albums, mais en même temps dire qu’on n’en fera que deux et seulement deux ne peut pas être notre ambition ! Nous attendons sereinement la sortie de ce tome 2, persuadé que Le Lombard va faire un bel effort pour sa promotion et que la série va encore plus gagner en impact. Le scénario du tome 3 est déjà écrit et son environnement plaît beaucoup à Philippe, qui devrait pouvoir se lancer dedans dès qu’il aura terminé la nouvelle aventure de « Lady S ».

 Patrick BOUSTER

 (1) Listes bibliographiques des deux auteurs, sur bedetheque.com, par exemple :

https://www.bedetheque.com/auteur-581-BD-Bollee-Laurent-Frederic.html

https://www.bedetheque.com/auteur-365-BD-Aymond-Philippe.html.

« Les Nouvelles Aventures de Bruno Brazil : Black program » T1 et T2 par Philippe Aymond et Laurent-Frédéric Bollée

Éditions Le Lombard (14,45 €) – EAN : 9782803677083 et 9782803677085

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