L’Inde, c’est pas la vie de château !

Il fallait un certain culot pour penser intéresser des lecteurs avec l’évolution d’un chantier de construction en Inde. Qui plus est, en racontant au fil de semaines la vie quotidienne des ouvriers et de leurs familles dans ce seul décor. Le fait est que Simon Lamouret réussit, avec cet « Alcazar », un tour de force narratif et thématique…

Lamouret est un fin connaisseur de la vie indienne puisqu’il y a vécu plusieurs années. Déjà, en 2017, il publiait un très surprenant « Bangalore » (voir notre chronique ici-même). On peut imaginer que pour écrire ce nouvel album qui compte tout de même 200 planches, Simon Lamouret a dû observer des jours durant un chantier en face de chez lui, qu’il a rencontré, interrogé ses protagonistes, pris des notes, des photos… tant le récit est riche en détails techniques et en anecdotes. Mais ce qui en fait tout l’intérêt, c’est bel et bien la vie, la survie de ces employés précaires et les relations « professionnelles » qu’ils subissent par ceux qui les embauchent.

Tout commence avec un terrain vague à déblayer alors que va s’y élever un immeuble de plusieurs étages, le fameux Alcazar du titre. C’est là que Mehboob et Rafik entrent en scène, eux, les manœuvres exploités, endettés, malmenés par Trinna, le contremaitre, un homme intransigeant et sans scrupules à la solde d’un jeune et  riche promoteur.

Rafik  monte un abri de fortune qui va bientôt accueillir Salma, sa femme. Tous deux sont au cœur du récit. Ils sont pauvres, fragiles et ne savent jamais trop comment demain sera fait pour eux. Ils triment, sous les ordres du contremaitre, lequel est lui-même sous les ordres. Chacun tente de sortir au mieux dans une société qui protège peu son peuple. La solidarité existe, mais elle est familiale, clanique, communautariste. Dans cet univers de castes, la hiérarchie est par en effet telle que peu d’individus osent s’affranchir des barrières sociales. Chacun son combat, chacun sa survie, chacun sa place selon qu’on est de telle ou telle régions, de telle ou telle religion.

À découvrir au fil des pages les conditions de travail, on s’aperçoit qu’à chaque instant, le danger est imminent. Pire, on a l’impression que rien ne va tenir, que tout va s’écrouler. Pourtant, petit à petit, l’édifice prend forme presque par miracle, malgré la présence d’Ali, un jeune ingénieur plutôt inexpérimenté. L’auteur nous place suffisamment proche des personnages pour que l’empathie s’impose. Leurs difficultés, leurs rêves, leurs souffrances, nous émeuvent si bien que, peu à peu, ce chantier qui nous était si étranger au début devient un théâtre familier, attachant.

À noter que Simon Lamouret a graphiquement beaucoup évolué depuis « Bangalore » : son dessin s’est épuré et son trait, plus caricatural, est plus à même de croquer les personnages et de leur donner vie. Avec son album précédent, Lamouret se faisait journaliste, il est à présent devenu véritablement scénariste.

Didier QUELLA-GUYOT ; http://bdzoom.com/author/DidierQG/

[L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook

« L’Alcazar » par Simon Lamouret

Éditions Sarbacane (25 €) – EAN : 9782377212511

Galerie

4 réponses à L’Inde, c’est pas la vie de château !

  1. BARRE dit :

    Ce Lamouret a t-il publié d’autres albums, mis à part « Bangalore » ? Parce que là, ça lui en fait deux, et deux excellents. Un auteur à suivre assurément !

  2. BARRE dit :

    Album acquis et savouré comme il se doit, et rangé à côté du Hariri chez l’éditeur Sarbacane qui commence à avoir de biens beaux titres…

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