Lucas Harari ou le polar en noir et Rose…

Un jeune rêveur parisien caressant le souhait de devenir écrivain, des vacances imprévues au bord de la mer et à proximité de luxueuses villas, plusieurs cadavres retrouvés… Ces quelques éléments forment la toile de fond du nouvel album de Lucas Harari : auteur au style inspiré par la ligne claire, découvert en 2017 avec l’architectural « L’Aimant ». Le thriller lorgne volontiers ici vers la Nouvelle Vague et les ambiances hitchcockiennes : entre lignes épurées et ambiances hypnotiques, arriverez-vous à démêler l’écheveau ?

Léo mâle est... (planches 1 et 3 - Sarbacane 2020).

Le visuel de couverture imaginé pour « La Dernière Rose de l’été » annonce la couleur. Jaune, noir, bleu et rouge y désignent le polar : ce genre étant subtilement camouflé sous les apparences d’une (trop simple) bluette estivale. Si une femme (mystérieuse et lointaine…) est bien présente, c’est par un double jeu de regards (le nôtre et celui du héros situé à l’avant-plan) qui suggère tour à tour le voyeurisme, le désir et le danger. Des thèmes intrinsèquement liés, qui nous rapprochent de ceux mis en scène par Hitchcock dans « Fenêtre sur cour » et « La Main au collet » (décors de la Riviera méditerranéenne oblige) en 1954 et 1955. On peut en outre observer que le sombre surcadrage naturel constitué par les pins maritimes, les rochers et la présence masculine (Léo) enserre la silhouette de la baigneuse et la villa attenante. Si mystère il y a, il devrait donc être en relation avec l’inconnue et le lieu luxueux, cette fois-ci à la manière d’une intrigue selon Agatha Christie (voir le film « Meurtre au soleil » par Guy Hamilton en 1982). Tel que nous l’avons dit, le précédent « L’Aimant » soulignait déjà les qualités graphiques de Lucas Harari en matière d’architecture, le récit mettant lui-même en scène un personnage (Pierre) fasciné par les thermes suisses de Vals, œuvre du bâtisseur Peter Zumthor. Avec la villa de « La Dernière Rose de l’été », un nouveau clin d’œil semble cette fois-ci adressé à la designer irlandaise Eileen Gray, créatrice – entre 1926 et 1929 – d’un des joyaux architecturaux du XXe siècle à Roquebrune-Cap Martin : la blanche villa E-1027, dont le montage sur pilotis, le balcon-coursive, les larges baies pliantes et le toit terrasse ont déterminé le style moderniste, souvent comparé à celui d’un paquebot terrestre.

Couverture et extrait de « L'Aimant » (Sarbacane - 2017).

La villa E-1027, restaurée depuis 2017.

Extrait de « La Villa du Long-Cri » (Dupuis, 1964).

La nouvelle Ligne claire exprimée par Harari possède d’autres évidentes références : Joost Swarte, Jean-C.Denis, Serge Clerc, Yves Chaland… et Will, via la série « Tif et Tondu ». Comment en effet ne pas se remémorer cette « Villa du Long-Cri » (scénario par Maurice Rosy) où, en 1964, l’insaisissable M. Choc surgissait dans une demeure au style également moderniste… Dès lors, le Cluedo se met en place : Mademoiselle Rose (la dernière ?) est à l’évidence menacée, mais attention à la blonde fatale, icône à double emploi du film noir. Méfions-nous des coups de pouce du destin : si Léo se retrouve à passer des vacances non loin de riches plaisanciers et de villas d’architecte, il peut aisément s’adapter à ce nouveau climat à priori léger et surréaliste. Pourtant, d’évidence, quelque chose ne tourne pas rond : les cadavres de jeunes gens s’empilent, la tension monte et la maréchaussée débarque en la personne de l’inspecteur Beloeil. Entre regards (dans le retro…) et coups d’accélérateurs vers la modernité narrative, Harari nous entraîne avec une grande réussite dans les méandres du policier. 192 pages à l’esthétique pour achever l’été !

Claque de fin ? (planche 17 - Sarbacane 2020)

Philippe TOMBLAINE

« La Dernière Rose de l’été » par Lucas Harari
Éditions Sarbacane (29,00 €) – EAN : 978-2377314768

Galerie

3 réponses à Lucas Harari ou le polar en noir et Rose…

  1. BARRE dit :

    Bon article qui permet de remettre en lumière la qualité et l’avant gardisme de séries comme Tif et Tondu et surtout du Spirou de Franquin, même s’il n’est pas mentionné. Ce Hariri m’a l’air bien parti avec sa mise en page  » novatrice « …

    • BARRE dit :

      Album acheté, sans regret, c’est une splendeur, la mise en page, l’histoire, les couleurs, on en redemande!

  2. Thark dit :

    J’avais beaucoup aimé « L’aimant » avec son ambiance intrigante et immersive, ses trouvailles graphiques et colorées vraiment chouettes ! Donc forcément, j’espère être tout autant ‘cueilli’ par cette Dernière rose de l’été… ;)
    Juste un petit bémol par rapport à la mise en page (le même que pour L’aimant) : personnellement, l’absence totale d’inter-cases (ou gouttières ou encore « espaces inter-iconiques » ^^ pour les plus pointus – turlututu – ) me gène toujours un peu. Même quand les nœuds graphiques sont évités au maximum, j’ai toujours trouvé que ce parti-pris créait des connexions parasites entre les vignettes, des « frottements visuels » qui peuvent perturber la fluidité de lecture, voire diminuer l’impact de certaines images… Mais ça ne diminue en rien le talent narratif de l’auteur ! :)