André-Paul Duchâteau : clap de fin pour un gentleman-détective…

André-Paul Dûchateau s’en est allé hier, 26 août 2020, à l’âge vénérable de 95 ans. Créateur de nombreux héros emblématique de la bande dessinée, il avait en plus été rédacteur en chef et directeur artistique du journal Tintin. Ses domaines de prédilection : les enquêtes policières et la grande aventure. Il nous laisse une œuvre considérable constituée de milliers de pages de roman ou de bande dessinée, à lire ou relire.

Introduction du livre de Patrick Gaumer : « André-Paul Duchâteau, gentleman-conteur ».

Né le 8 mai 1925 à Tournai, il se passionne dès son plus jeune âge pour la littérature policière. En 1941, il écrit un premier roman « Meurtre pour meurtre » dans la collection Le Jury dirigée par un certain Stanislas-André Steeman : son idole qui devient son mentor. Il écrit de nombreuses nouvelles policières destinées à Mystère magazine et Bonnes Soirées dont certaines seront publiées aux États-Unis : « Le genre policier m’a tenté et passionné dès que j’ai su lire…, pratiquement. On devient soi-même romancier parce qu’on admire les livres d’autres écrivains, tels que, pour moi, Simenon, Steeman et les auteurs anglo-saxons. Je ne me lasse pas des polars : toutes proportions gardées, Patricia Highsmith et Georges Simenon, grands romanciers, ont presque toujours utilisé des structures policières pour leurs livres. » (1)

Caricature de Duchâteau par Tibet en 1966.

 Il aborde la bande dessinée en 1947 en compagnie des dessinateurs Tenas (Louis Saintels) et Rali (Raoul Livain), pour lesquels il adapte Paul Féval et Walter Scott. À partir de 1950, le trio travaille sur la version belge du Journal de Mickey où Duchâteau écrit « Mickey et les mystères de la Tour Eiffel ». Les trois compères publient « Le Triangle de feu » pour Spirou en 1952 sous le pseudonyme D. Aisin. Tout en travaillant sur ces premiers scénarios notre homme assure le secrétariat d’édition des magazines Story et Mickey magazine.

 C’est à cette époque qu’il rencontre Tibet (Gilbert Gascard), alors qu’ils publient leurs premiers travaux dans l’hebdomadaire Tintin. « Ric Hochet », né en 1955 sous forme de récits complets, puis sous forme d’enquêtes dans « Relevez le gant ! », obtient dès ses débuts un succès considérable. Toujours avec Tibet, il participe au « Club des Peur de rien » pour Junior, écrit « Les 3 A » sous la signature Michel Vasseur, patronyme de son grand-père, le lithographe Charles Vasseur, qu’il admirait.

L'intégrale des aventures de Ric Hochet, cela représente aujourd'hui 20 volumes.

 Pourquoi avoir adopté, à une époque, le pseudonyme de Michel Vasseur ?
« J’avais créé “Ric Hochet” avec Tibet. En scénarisant “Les 3 A”, une histoire de scouts signée Mittéï (mais résultant d’une collaboration Mittéï-Tibet), je voulais éviter, à la demande de l’éditeur, toute comparaison avec “Ric Hochet”. » (1)

Outre des jeux, des nouvelles, des enquêtes il crée ou reprend de nombreuses séries pour Tintin dont il sera le rédacteur en chef (1976-1979), puis directeur littéraire des éditions du Lombard (1988-1997) : « Chick Bill » pour Tibet, « Les Casseurs » puis « Alain Chevallier » créé dans Le Soir pour Christian Denayer, « Mr Magellan » pour Géri, « Yorik des tempêtes » puis « Carol détective » pour Eddy Paape, « Hans » pour Grzegorz Rosiński (puis Kas), « Bruce J. Hawker » pour William Vance, « Hypérion » pour Franz…

À la suite du Soir-Jeunesse, vous devenez rédacteur en chef de Tintin, comment cela c’est-il passé et quel rôle jouiez-vous auprès de vos confrères scénaristes  ?
« L’expérience du Soir-Jeunesse m’avait bien préparé à travailler avec plusieurs dessinateurs, sans collaborer avec eux nécessairement. J’ai rencontré là Ferry, notamment, qui réalisait seul, je crois, sa propre BD. J’ai rencontré aussi d’autres scénaristes. Mon rôle en a été facilité à Tintin, et je remplissais auprès de mes confrères scénaristes le rôle que je joue encore actuellement au Lombard : discuter avec eux de leurs scénarios, et les aider parfois à tirer le maximum d’une bonne idée ! Le travail de rédacteur en chef à Tintin était absorbant, car, outre les tâches littéraires, il y avait encore toutes les tâches administratives. L’activité de rédacteur en chef est passionnante, mais elle contraint à courir plusieurs créneaux à la fois, et l’on constitue une cible privilégiée ! Ceci dit, elle permet d’être à la fois des deux côtés de la barrière, et outre les problèmes des auteurs, de comprendre aussi les problèmes des éditeurs, ce qui n’est pas négligeable, loin de là. J’ai toujours préféré comprendre les autres plutôt que de me cantonner dans ma tour d’ivoire. (1)

Ses collaborations pour d’autres supports sont nombreuses : « Alex Vainclair » pour Édouard Aidans dans Pilote, « Yalek » dans Le Soir pour Christian Denayer puis Jacques Géron, « Patrick Leman » pour Christian Denayer dans Spirou, « Pharaon » pour Daniel Hulet dans Zack (Super As en France et en Belgique), « Serge Morand » chez Glénat » et « Chancellor » chez Dargaud pour Patrice Sanahujas, « Les Romantiques » pour Éric Lenaert chez Casterman, « Terreur » pour René Follet au Lombard…

À partir de 1989, il est responsable de la collection B.D. Détectives des éditions Claude Lefrancq où il adapte « Mr Wens » de Steeman pour Xavier Musquera (puis Didier Desmit), « Arsène Lupin » de Maurice Leblanc pour Jacques Géron (puis Erwin Drèze), « Rouletabille » de Gaston Leroux pour Bernard Swysen, « Sherlock Holmes » de Sir Arthur Conan Doyle pour Guy Clair (puis Stibane)…

 Sa passion pour le suspens ne l’a jamais quitté. Lauréat du Grand prix de la littérature policière à Paris, il écrit pour la radio et pour la télévision. On pouvait encore  voir sa signature dans les pages de Télé 7 jeux où il proposait une « Énigme de maître Martin » dessinée par Jack Domon.

Comment expliquez-vous cette profusion de créations  ?
« Par l’amour de la fiction ! Je suis un conteur né. Je ne suis heureux à 100 % que lorsque je mijote de nouvelles bandes dessinées ou de nouveaux romans. C’est mon plaisir et ma passion. Cela explique la production de mon roman annuel et de ma BD mensuelle  ! » (1)

André-Paul Duchâteau, toujours vêtu avec élégance, était un homme fort courtois doté d’une solide dose d’humour : un touche à tout sympathique et brillant. Il laisse une œuvre immense, construite dès ses débuts avec la complicité d’auteurs aujourd’hui réputés.

Deux ouvrages vous permettront de mieux le découvrir : « 7 à 77 ans, souvenirs d’un scénariste » publié en 2002 aux éditions Memor et surtout « André-Paul Duchâteau, gentleman-conteur » ouvrage richement illustré de 212 pages réalisé par notre ami Patrick Gaumer pour la collection Nos auteurs des éditions du Lombard.

Début de l'entretien avec Patrick Gaumer pour « André-Paul Duchâteau, gentleman-conteur »

Henri FILIPPINI
avec Gilles RATIER  et Gwenaël JACQUET (pour la relecture, les rajouts et la mise en pages)

(1) Entretien avec Gilles Ratier pour son livre  « Avant la case » (éditions P.L.G 2002, réédité et complété chez Sangam en 2005)« 7 à 77 ans, souvenirs d’un scénariste » par André-Paul Duchâteau
Éditions  Mémor – EAN  : 2-930133-81-3

« André-Paul Duchâteau, gentleman-conteur » par Patrick Gaumer
Éditions Le Lombard (22,50 €)  – EAN : 978 2 8036 2072 3


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6 réponses à André-Paul Duchâteau : clap de fin pour un gentleman-détective…

  1. milo dit :

    Un grand  » Merci !  » monsieur Duchateau, pour toutes ces heures de lecture.

  2. PATYDOC dit :

    Un ami, un compagnon de notre adolescence qui s’en va !

  3. Combien d’heures à lire et relire ses BD, dans Tintin et en albums ??? Un des grands scénaristes qui ont inventé la BD telle qu’on la connait aujourd’hui, avec Charlier, Greg et Goscinny.
    Personnellement j’adore en premier ses scénarii de la meilleure période de Chick Bill (des chefs d’oeuvre !), mais aussi bien sûr Ric Hochet, Les Casseurs, Yalek, Bruce Hawker, Hans…
    Merci pour tout ce plaisir !

  4. Christian Denayer dit :

    Merci pour cet hommage à A.P. Duchateau;
    53 ans d’amitié et 50 de collaboration professionnelle, environ 60 albums en commun… ce fut un long parcours teinté de respect mutuel et de plaisir partagé.
    Jamais je n’ai eu le moindre mot avec lui.
    Rencontré en 1967, chez Tibet ,j’avais 22 ans, André Paul est entré dans ma vie professionnelle et amicale en vrai gentleman , il est resté pareil a lui même toutes ces années et s’est éclipsé discrètement… en gentleman .
    L’Homme – comme le Professionnel – était un Grand Monsieur. Avec Tibet et lui, nous formions, je pense, un beau Tiercé d’amis en permanente bonne humeur.
    Ils m’ont toujours épaulé, soutenu. Pourrais-je dire que Tibet et AP Duchâteau ont été mes ”pères en BD” ?
    Certainement !
    Ils nous manquent…

    • Gilles Ratier dit :

      Merci pour ton témoignage Christian…
      Qu’André-Paul repose en paix : c’est vrai que c’était un vrai gentleman et qu’il était toujours d’une grande gentillesse : tous ceux qui l’ont connu s’accordent sur ça !
      Au plaisir de te revoir…
      La bise et l’amitié
      Gilles

  5. Box office story dit :

    Quand j’étais petit « Ric Hochet » était une de mes séries favorites. « Le Monstre de Noireville », « Le Bourreau » mais aussi « les compagnons du diable » et « Les spectres de la nuit » et « Face au Serpent » « Les 5 revenants », « Alias Ric Hochet » « L’homme qui portait malheur » (titres de mémoire), rien que les titres ! . Merci pour ces grands moments de lecture.