Voyages, voyages, de Tanger à Pékin !

On connait tous le « Livre des merveilles » qu’écrivit (ou dicta) Marco Polo pour raconter ses voyages au XIIIe siècle. On connait peu, en revanche, le récit des voyages encore plus fabuleux que fit le Marocain Ibn Battûta au XIVe siècle. Ce « chef-d’œuvre pour ceux qui contemplent les splendeurs des villes et les merveilles des voyages », Lofti Akalay en a retracé l’histoire, il y a une vingtaine d’années, dans son ouvrage intitulé « Ibn Battouta, prince des voyageurs ». Joël Alessandra, infatigable globe-trotter lui-même, s’est dit qu’il y avait là un très beau sujet et il avait raison…

Joël Alessandra a donc, en dessinateur voyageur émérite et insatiable, décidé de mettre des images là où il n’y avait que des mots, et, tant qu’à faire, des images là où les mots étaient absents. Il a fort bien fait car ce ne sont pas les tentations graphiques qui manquent pour un illustrateur vivant un carnet de voyage greffé dans la main quand il découvre ces quatre grands voyages : vers Ispahan, d’une part ; puis l’Asie jusqu’à Pékin, d’autre part ; sur la côte est de l’Afrique aussi, sans oublier une boucle africaine via Tombouctou.

Comme le précise Ali Benmakhiouz en préface, « Ibn Battûta est avant tout un voyageur, quelqu’un qui se déplace de lieu en lieu et qui raconte non seulement ce qu’il observe, mais aussi ce qu’on lui conte ». De fait, ses récits sont probablement nourris de choses inventées au point qu’on l’a accusé d’avoir abondamment fabulé. Il n’en fut pas autrement pour Marco Polo. Ceux qui ne bougent pas pensent d’ailleurs toujours que ceux qui bougent en rajoutent. La sédentarité condamne souvent l’imagination car, quoi qu’on dise, une grande partie de l’Ailleurs est inimaginable. C’est d’ailleurs pour cela qu’on part, pour le mystère, l’imprévu, la dérive…

Et c’est aussi pour cela qu’on lit. Et c’est encore pour cela qu’on admire des dessins, qu’on vagabonde en les regardant. Alessandra, ses croquis aquarellés ou ses dessins savamment travaillés, nous y invitent à tout instant : un bout d’architecture orientale, une immensité désertique, un vieillard inquiétant, une femme alléchante, une oasis reposante, une ruine éclatante, un boutre, un palmier, une mosquée, un chameau… tout fait rêve. Le voyage est dans chaque trait ; et dans chaque trait, le voyageur.

On sent bien que Joël Alessandra a refait ses propres voyages en défaisant à sa manière ceux de Battûta. On sent bien qu’il est souvent le vrai et l’unique voyageur dans les pas de l’explorateur marocain. On le sent, on le sait et on en redemande… pour le plaisir de parcourir le monde avec lui ; et avec Battûta. Ce musulman marocain qui veut atteindre La Mecque, qui implore sans compter le seigneur et ne rate aucun lieu saint, ne voyage pas pour imposer sa religion, mais pour découvrir. D’ailleurs, il aurait pu se satisfaire de l’avoir atteinte, mais il n’en est rien. Battûta continuera de voyager bien après, bien plus loin, dans des territoires aux croyances bien différentes pendant 28 ans, cédant volontiers, ce qui le rend plus humain à nos yeux, aux célébrations féminines : femmes libres, femmes esclaves, mariages d’un jour,  prostituées d’un soir… jusqu’à ces femmes d’Oman incroyablement libres et ardentes, selon lui.

Quel dommage que Lofti Akalay, journaliste et écrivain tangérois, comme Battûta,  dont Alessandra s’est inspiré pour son travail, n’ait pas eu le bonheur de découvrir cet album achevé et publié, un livre dépaysant s’il en est, sans frontières qui de Tanger à Fez, en passant par Alger, Le Caire, Ispahan, Delhi, Singapour ou Pékin, nous promène ; mieux, nous emmène.

Didier QUELLA-GUYOT ; http://bdzoom.com/author/DidierQG/

[L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook

« Les Voyages d’Ibn Battûta » par Joël Alessandra et Lofti Akalay

Éditions Dupuis (29,50 €) – EAN : 9791034745838

Rappel : « La Force des femmes »

Galerie

Les commentaires sont fermés.