« Charlotte Impératrice » : une femme forte, un grand Bonhomme !

Devenu Empereur du Mexique un peu malgré lui, le trop original Maximilien vogue vers ce pays inconnu en proie au désordre, à la misère et à la guérilla. Sa femme, Charlotte de Belgique, le soutient, partage ses idées progressistes, et ne se laisse pas impressionner par la situation. Avec sincérité et détermination, ils feront le maximum pour modifier certaines injustices. Mais les nuages noirs du conservatisme le plus rétrograde (église, armée, grands propriétaires employeurs) vont les cerner et s’efforcer de les bloquer. Sur un fond historique largement authentique, cet acte II fort et sensible, plein de passion, de peur, de conflits, dépeint des personnages très humains.

En fin de tome 1, la fragilité de l’empire des Habsbourg tenu par le frère de Maximilien laisse à la France de Napoléon III l’opportunité idéale de choisir le souverain du Mexique. Ce sera donc Max, qui, après avoir été vice-roi en Italie et tenu un rôle fantoche dans une prison dorée en Dalmatie, aura de vraies prérogatives. Après son arrivée au port de Vera Cruz, il inaugure son règne dans une autre ville en annonçant un programme général d’« équité dans la justice ».Charlotte participe à tout cela, y compris aux voyages dans les lieux isolés et sordides (très belles scènes avec deux prêtres qui font l’impossible) et les expéditions plus militaires. Max étant absent dans tous les sens du terme, rêveur, déphasé, jouisseur, l’Impératrice se saisit des responsabilités avec fermeté (différence avec une reine femme du roi, qui ne gouverne jamais officiellement) dans leur ligne équitable, humaniste, avec des mesures fortes et concrètes.Suppression des peines corporelles des travailleurs, réduction des horaires de travail, liberté des cultes, réforme du recrutement de l’armée, suppression des dettes des ouvriers, transmises de père en fils comme des boulets, aux riches propriétaires, sont décidées rapidement. Les scènes avec le Cardinal scandalisé et le roublard et fataliste général Bazaine dirigeant l’armée française au Mexique sont très bien senties, avec des allusions au cinéma. Et encore plus, celles avec le chef de cabinet omniprésent et indispensable, Eloin, trahissent souvent les ambivalences des sentiments et des situations. Cependant, en femme de son époque, elle ne souhaite pas heurter de front la tradition : l’église, la « morale » admise, mais entend changer les choses malgré les pesanteurs.Autant le premier tome était intimiste, décoratif et feutré (à la Visconti), autant le deuxième tome a l’ampleur du voyage, de grands espaces et des conflits (de certains westerns et films historiques violents), tous deux excellents. Pour cette histoire véridique (à part quelques personnages secondaires) qui concerne l’Europe, la France et cet État mexicain déjà réduit par les USA, le scénario fait vivre les figures historiques au plus près, humainement et simplement. Au-delà du grand mérite de faire redécouvrir un épisode oublié, l’album dépeint ces personnages sans masquer leurs faiblesses, leurs doutes. Pour compenser Max le jouisseur fantasque et enfantin, Charlotte saisit l’occasion et s’impose, moins soumise que la femme de l’époque, même de haut rang, vite mûrie par la hauteur des peurs et de ses devoirs.Le dessin aide à s’en rapprocher, en suggérant les sentiments contradictoires des protagonistes, surtout ceux de Charlotte, en quelques traits. Ce qui est remarquable, car difficile, surtout en dessin réaliste. Très lisible, limpide même, sa mise en place peut évoquer un Rossi d’avant « W.E.S.T. », ce qui est un grand compliment, un réalisme tantôt simplifié, tantôt détaillé, toujours juste dans les attitudes les moins évidentes et les décors, rehaussé par des couleurs très choisies, à la fois franches et raffinées.Matthieu Bonhomme a déjà prouvé son grand talent par les séries « Le Marquis d’Anaon », « Esteban », « Texas Cowboys » ou son « Lucky Luke » atypique, dans un style toujours un peu différent. Tout est confectionné avec soin dans la courte série « Charlotte impératrice » (quatre tomes prévus). Même le lettrage, manuscrit, ou au moins pas entièrement mécanique, ajoute une marque personnelle au plaisir de lecture, dont on peut espérer que d’autres dessinateurs s’inspireront…

Charlotte, fin de l’acte II. Sa détermination pour l’équité, mêlée de crainte et de résignation, ses yeux verts ornés de noir et son émotion à fleur de peau nous hanteront longtemps.

Viva Matthieu 1er !

 Patrick BOUSTER

Voir aussi la chronique du tome 1 due à Gilles Ratier sur BDzoom.com : « Charlotte Impératrice T1 : la Princesse et l’archiduc » par Matthieu Bonhomme et Fabien Nury.

 « Charlotte impératrice T2 : L’Empire » par Fabien Nury et Matthieu Bonhomme

Éditions Dargaud (16,50 €) — EAN : 978-2203 17228-9

Éditions Dargaud/Canal BD : édition noir et blanc avec couverture différente et cahier graphique de 8 pages (19,90 €) — EAN : 9 782 205 079 562

Galerie

Une réponse à « Charlotte Impératrice » : une femme forte, un grand Bonhomme !

  1. Michel Dartay dit :

    Très bel album, je m’étonne qu’il n’y ait pas plus de commentaires. Nury et Bonhomme, c’est quand même le sommet!

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