« Le Convoyeur T1 : Nymphe »: un post-apocalyptique de rouille et d’os…

Dans un futur pas si éloigné de notre réalité, une pandémie inattendue a renvoyé la civilisation moderne au temps de la féodalité : un virus – surnommé la rouille – a oxydé tous les métaux, réduisant à néant les grandes infrastructures, les véhicules ou les nouvelles technologies… Dans ce monde brutal et incertain, l’énigmatique Convoyeur incarne encore l’espoir, en acceptant de remplir toutes les missions qu’on lui confie, quels qu’en soient les risques. Dressant un univers post-apocalyptique puissant et crédible, Tristan Roulot et Armand frappent forts : lancé dans le premier tome de cette trilogie, leur « Convoyeur » n’attend que de poursuivre sa route envers et contre tout, cash et trash, quelque part entre « Mad Max », « Jeremiah » et « Ken le survivant »…

Une parole, une loi, une légende... (planches 1 et 2 - Lombard 2020).

Théories collapsologistes mises à part, le genre post-apocalyptique a toujours le vent (ou le cyclone…) en poupe du côté de la bande dessinée : en ont ainsi témoigné récemment les remarquables albums « Mécanique céleste » (Merwan, Dargaud ; septembre 2019), « Préférence système » (Ugo Bienvenu, octobre 2019 ; Grand Prix de la critique ACBD 2020) et « La Chute » (Jared Muralt, Futuropolis ; mars 2020), ainsi que l’adaptation télévisuelle du « Transperceneige » de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette (sous le titre « Snowpiercer » ; TNT, depuis mai 2020). Aimant envisager sa création scénaristique de manière logique, tel un jeu vidéo sandbox (bac à sable) faisant appel à la curiosité du lecteur/joueur et se basant sur l’absence d’objectifs prédéfinis, Tristan Roulot (coscénariste avec Philippe Sabbah de « Hedge Fund » depuis 2014, série du Lombard dessinée par Patrick Hénaff) ne pouvait que s’inspirer habilement de certains grands prédécesseurs. Nous avons déjà cité l’incontournable saga dystopique « Mad Max », pilotée par l’Australien George Miller depuis 1979 (plusieurs films dérivés étant actuellement entrés en phase de préproduction) ainsi que le manga hyper violent « Ken le Survivant » (par Buronson et Tetsuo Hara, 1983 à 1988 ; adapté en animation dès 1984). Rajoutons y ces autres références avouées que sont les « X-Men », dans la mesure où l’oxydant virus du « Convoyeur » s’attaque aussi au fer contenu dans le sang et entraîne des mutations génétiques ; les films « Freaks » (où Tod Browning raconte en 1932 l’existence hors-normes de véritables phénomènes de foire) et « Les Fils de l’homme » (2006 ; Alfonso Cuarón décrit une humanité devenue stérile).

Un monde inhumain ? (planche 7 - Lombard 2020).

Inévitablement, le monde du « Convoyeur » est sans concessions : s’y côtoient notamment un inquiétant héros crépusculaire aux yeux luminescents, d’horribles mutants plus ou moins bénéficiaires de la grande loterie génétique, des humains retournés à l’état de nature, des cannibales en cage et une Église militarisée – emmenée en Croisade évangélique par un arrogant légat… – digne de celle montrée par Hermann dans certains albums de « Jeremiah » ! Ce sombre futur post-apocalyptique s’accorde ici très bien avec le trait de Dimitri Armand, que l’on sent particulièrement à l’aise sous des cieux qui revisitent autrement les traditionnelles ambiances westerniennes. Malins, afin de s’éloigner de l’Amérique de « Walking Dead » ou du bush façon « Mad Max », les auteurs ont choisi de privilégier les paysages français, plus précisément le terroir pyrénéen. Un choix qui conserve sa propre logique, puisque la région est riche en anciennes bâtisses, cavités naturelles et places fortes susceptibles d’échapper à la corrosion et donc de servir de refuges pour les populations survivantes. En 54 pages, les auteurs nous en disent déjà beaucoup sur les clivages, opportunismes, relations et conflits qui charpentent cette apocalypse ferrugineuse. Élément central du récit, « Le Convoyeur », qui n’a pas d’autre nom que sa fonction, semble invincible. Et, s’il achemine toujours le colis à bon port, le client doit en payer l’étrange prix : gober un étrange œuf, dont ce premier volume conserve encore tous les mystères…

Couverture pour l'édition en noir et blanc (64 p., 29 €) et planche n° 3 (Lombard 2020).

En couverture, Armand transforme son trait au profit du sale, de l’organique. Cet amoureux des « gueules » (voir les westerns « Sykes » et « Texas Jack » en 2015 et 2018 ; « Bob Morane – Renaissance » en 2015 – 2016) fait du héros une silhouette mortifère, un diable noir aux yeux rouges juché sur un cheval qui ne l’est pas moins. En arrière-plan, associés à la typographie corrompue du titre de la série, quelques éléments de décor suffisent à indiquer l’atmosphère voulue : science-fiction (avec des arbres-champignons géants et un ciel nucléarisé), fin du monde (véhicule et bâtiment détruits) et roman-route immiscent l’idée que le héros sera toujours dans l’itinérance, en quête d’un quelque part qui importera en fin de compte assez peu. À l’instar du « Postman » selon Kevin Costner (1997), le « Convoyeur » possède une identité propre qui dépasse sa fonction : il est un lien entre les communautés, une légende vivante qui charme et terrifie à la fois. Vivement donc les tomes suivants, afin de découvrir tous les mystères liés à ce nouveau personnage, indéniable réussite parmi les créations récentes des éditions du Lombard (voir en complément l’article de Gilles Ratier).

Illustration pour la page de titre de la version noir et blanc.

En complément de cet article, le scénariste Tristan Roulot – jamais totalement rouillé… – s’est aimablement prêté au jeu de l’interview :

Votre « Convoyeur » est un antihéros hors-normes : d’où est-il né ? Il semble suivre des lois et des principes, mais la légende qui environne ses services est-elle compatible avec sa terrifiante apparence ?

Tristan Roulot (T. R.) : « Je vais encore lui lancer des fleurs, mais Dimitri a saisi dès ses premières recherches ce style si particulier au convoyeur : à la fois une vraie tronche de héros taciturne, mais avec un manque d’émotion dans ses attitudes, un côté statique dans le visage qui le rend curieusement flippant. Quant à son origine, il faudra attendre le tome 3 pour la connaître, même si le tome 2 va donner de sérieux indices. »

Dans ce premier album, ce sont essentiellement les personnages qui portent le récit : les tomes suivants aborderont-ils plus en profondeur les arcanes de ce nouvel univers dystopique ?

T. R. : « Je préfère raconter mes histoires à hauteur d’homme, via leurs actions et leurs émotions. À mon sens, quelque soit notre perception d’un univers imaginaire, aussi fou ou extrême puisse-t-il nous sembler, il est essentiellement banal aux yeux de ceux qui l’habitent. Après, comme pour mes autres scénarios, qu’ils soient fantastiques, historiques ou contemporains, il y une longue phase d’appropriation de l’univers. Ça passe par beaucoup de recherches. Il faut trouver la logique qui sous tend le monde dans lequel les héros vont évoluer. Pour « Le Convoyeur », j’ai creusé cette réalité en profondeur avec des zones de mystères et d’aventures, des créatures, des événements que le convoyeur ne rencontrera peut-être jamais. Ils sont là, attendant d’être découverts. Finalement l’aventure qu’on raconte n’est que la partie visible de l’iceberg. »

La France et non l’Amérique : comment ce choix (judicieux) permet-il à lui seul de renouveler le genre post-apocalyptique ?

T. R. :« Comme tout un chacun, j’ai dans mes classiques nombre incalculables d’œuvres anglo-saxonnes, notamment audio-visuelles. Par leurs moyens financiers démentiels, ils ont réussi à s’approprier tout l’univers SF/fantastique, en y greffant leurs thématiques, et leur culture des rapports humains. La violence est fun, le sexe est tabou, par exemple. Un vrai bulldozer. Au lieu de les plagier, autant repartir sur des racines plus personnelles : le goût de la vieille pierre ensoleillée et des villages médiévaux par exemple. »

Entre les critiques de la religion fanatique, des rapports de pouvoir, des relations entre communautés et de la séduction manipulatrice, vous ne laissez guère la place à l’espoir… Cette noirceur est-elle intrinsèque au genre, ou hante-t-elle plus simplement vos diverses créations ?

T. R. : « Le monde du convoyeur est par nature crépusculaire. L’humanité a muté au point de devenir incompatible avec elle-même. En un sens, elle est condamnée. Certains vont danser sur les ruines jusqu’à la fin, d’autre veulent croire encore aux logiques du monde d’avant. Et il y a le convoyeur, qui porte une certaine forme d’espoir. Ou en tout cas, une promesse d’avenir. Mais c’est vrai que depuis « Le Testament du capitaine Crown » [Soleil, 2011] ou « Brögunn » [Soleil, 2012], je suis plus un scénariste du clair-obscur, on va dire. »

D’autres projets en cours ?

T. R. : « De mon côté, une nouvelle série d’aventure qui va commencer avec Christophe Simon, toujours au Lombard, sur fond de géopolitique dans les ambassades. J’ai eu accès à de nombreux documents déclassés par le quai d’Orsay. C’est passionnant à écrire, et le travail de Christophe est phénoménal. Pour la suite de l’année, ce sera le tome 3 de « Irons » avec une grosse révélation, suivi en principe du dernier tome (le 7, déjà !) d’ « Hedge Fund ». Le tome 2 de « PsykoParis » (Soleil) est également terminé, et il devrait sortir en fin d’année également. Le virus a chamboulé pas mal de sorties, donc tout ça est à mettre au conditionnel… »

« Le Convoyeur T1 : Nymphe » par Armand et Tristan Roulot
Éditions du Lombard (14,45 €) – EAN : 978-2-8036-7575-3

Galerie

Une réponse à « Le Convoyeur T1 : Nymphe »: un post-apocalyptique de rouille et d’os…

  1. Pivert dit :

    Bonjour à vous. Honnêtement et sincèrement , pourquoi autant de promo et de bruit autour de cet album qui n’est sauvé que par son graphisme… Un scénario si peu abouti, un univers qui ne tient pas ses promesses , des personnages excessifs , il y à longtemps qu’un album ne m’était pas tombé des mains. L’idée de base est intrigante, sa mise en œuvre est déprimante. Je sais que la critique est facile , mais quand je vois toute la presse qui est consacrée à cet album , je me sens obligé d’y apporter un petit bémol. Très cordialement. Antoine

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