René Moreu (1920-2020) : la vie-œuvre d’un artiste discret…

S’il est une personnalité méconnue du public, dont la vie a discrètement épousé l’Histoire de son siècle et contribué à la vie culturelle française, c’est bien René Moreu : le premier rédacteur en chef du journal Vaillant et un pilier des éditions éponymes, disparu le 16 mai 2020, six mois avant son centenaire.

Le Jeune Patriote n° 18 (février 1945), directrice Ginette Cros.

Né le 11 novembre 1920 à Nice, René Moreu vit à Marseille jusqu’aux années de guerre, et travaille en tant que mécanicien d’imprimerie du Petit Marseillais, tout en développant son goût pour la peinture. Condamné sous l’Occupation par un tribunal militaire, il s’enfuit en zone nord après avoir purgé 3 mois de prison et entre dans la Résistance.

Il mettra ses connaissances en techniques d’imprimerie au service de la publication clandestine Le Jeune Patriote, issue du Front patriotique de la jeunesse (créé par les jeunesses communistes).

Il contribue au changement de maquette du journal (précédemment tiré en ronéo de manière amateur), lorsque celui-ci redémarre sous une forme officielle en octobre 1944.

Publicité pour L'Avant-Garde probablement dessinée par Eu. Gire dans L'Almanach de l'Humanité 1948.

Il y fait ses premières armes en tant que rédacteur et y publiera plusieurs articles.

Il participe également au journal L’Avant-Garde (destiné à un public plus âgé), où il rencontre une grande résistante, agente de liaison de Jacques Duclos, qui jouera un rôle essentiel dans sa vie et celle du journal : Madeleine Bellet.

Au printemps 1945, c’est assez naturellement qu’on lui propose de mettre ses compétences au service de Vaillant, la nouvelle grande publication destinée à la jeunesse destinée à remplacer Le Jeune Patriote, mais cette fois en tant que rédacteur en chef, sous la direction de Ginette Cros, remplacée l’année suivante par Madeleine Bellet.

Si René Moreu fait, durant toute l’histoire du journal, figure de « grand ancien » — en tant que premier rédacteur en chef et seul membre fondateur à avoir suivi son histoire jusqu’à la toute fin ! — le duo, puis le couple (à partir de 1967 seulement) qu’il formera avec Madeleine Bellet constitueront également le « moteur culturel » des éditions Vaillant et de toutes leurs publications.

René Moreu avec José Cabrero Arnal, en 1952.

La belle équipe

Premier numéro de Vaillant portant le n° 31 du Jeune Patriote.

Il formera, avec deux autres jeunes résistants le « noyau dur » de Vaillant. D’abord l’ancien cheminot et résistant de la première heure Pierre Olivier, et ensuite le « petit jeune » (de 14 ans son cadet) Roger Lécureux, futur grand scénariste.

Le Club des quatre caricaturés dans Vaillant n° 200.

Il invitera au début 1947 le jeune résistant breton Jean Ollivier, auteur et journaliste à L’Avant-Garde, à rejoindre la rédaction de Vaillant. René Moreu, Pierre Olivier, Roger Lécureux et Jean Ollivier formeront ce qu’ils appelleront avec humour le Club des quatre, définissant l’approche qu’ils souhaitent maintenir au contenu illustré du journal, et notamment la qualité de ses bandes dessinées : héros positifs, exigence dans l’écriture des récits, refus de situations immorales, etc.

Un handicap qui influe sur le cours de sa vie
En 1943, René Moreu souffre d’une grave affection de la rétine (choriorétinite) dont il découvrira plus tard qu’elle est génétique. Il se retrouvera quasi-aveugle durant plusieurs semaines et ne recouvrera jamais une vue normale. Opéré à plusieurs reprises à partir des années 1950, il souffrira d’une vision très diminuée tout au long de son existence, jusqu’à devenir quasi-aveugle au tournant des années 2000.

Ours de Roudoudou, en 1952 : directrice Madeleine Bellet, rédacteur en chef René Moreu.

L’âme de Vaillant

Riquiqui n° 1 (1951).

Lorsque René Moreu quittera son poste à la rédaction du journal, remplacé par Jean Ollivier, il restera présent et accessible et sera systématiquement celui qu’on appellera à chaque fois que le journal devra procéder à des changements ou bien à l’occasion de l’arrivée de nouveaux auteurs et dessinateurs. Il demeurera jusqu’à la fin la « référence morale » et l’âme de Vaillant, et sera également, en 1968, parmi les « anciens » encourageant la rédaction à aller de l’avant, lorsque sera créée la formule Pif gadget (voir le texte de Richard Medioni, plus loin).

Madeleine Bellet, très active au sein de la direction des éditions Vaillant, avait également créé la version « pour fillettes » du journal-phare, Vaillante (qui connaîtra 58 numéros entre 1946 et 1948), et lancera en 1949 la première revue en « petit format » 34 Aventures, rebaptisée ensuite 34 Caméra, à laquelle contribuera René Moreu.

Puis, en 1950 et 1951, elle créera deux titres destinés aux tout-petits, l’un de ses chevaux de bataille (elle fut membre du Syndicat national des instituteurs) : Roudoudou : les belles images (charmant biquet dessiné par José Cabrero Arnal), puis Riquiqui : les belles images (un ourson jovial dessiné par René Moreu).

Riquiqui n° 18.

La Farandole, 1964.

Ces deux titres dureront près d’un quart de siècle et fusionneront en mars 1970 pour devenir Riquiqui et Roudoudou, jusqu’en 1973.

René Moreu contribuera également au contenu d’une autre publication créée par Madeleine Bellet, Pipolin (de 1957 à 1963), mais qui ne connaîtra pas le même succès.

Il convient d’ajouter au travail régulier de René Moreu pour Riquiqui, ses très nombreuses illustrations pour ses propres ouvrages jeunesse et ceux de Pierre Gamarra, mais surtout pour ceux de son ami Jean Ollivier aux éditions La Farandole.

Puis divers ouvrages pour la jeunesse aux éditions Nathan et Le Père Castor, entre autres.

Illustration de couverture par René Moreu pour Riquiqui.

Un style immédiatement reconnaissable

Le style graphique de René Moreu, dans son travail pour la jeunesse, est franc, direct, aux couleurs vives.

Riquiqui album n° 2.

Si l’approche graphique de Riquiqui évolue dans le sens d’un rapprochement avec celui d’Arnal pour Roudoudou (René Moreu rend le trait du personnage plus rond et de facture plus « classique » — mais cette période correspond en réalité au moment où ses problèmes de vue l’empêchant de travailler comme avant, il se faisait aider pour ces illustrations de Riquiqui), il expérimente également diverses approches plus abstraites, qui répondent à ses recherches graphiques.

Son amitié avec le grand peintre et affichiste André François ne surprendra pas, tant leurs styles apparaissent voisins et complémentaires.

Le Riquiqui de René Moreu connaîtra pas moins de 292 numéros, et lui permettra de développer sa technique d’illustration pour enfants, en couleurs directes.

Riquiqui n° 263.

Il poursuit en parallèle son parcours en tant que peintre et commence même à être exposé dans divers lieux : à partir de 1958, plus d’une quarantaine d’expositions personnelles et une participation régulière au Salon de mai à Paris, qui lui fournira d’ailleurs l’occasion d’être accroché à Cuba en 1967 aux côtés de… Max Ernst, Picasso et Miró !

Son œuvre de plasticien prendra un nouvel essor après 1975, lorsqu’il mettra fin définitivement son activité d’illustrateur pour enfants. Il reconnaîtra plus tard que, bien qu’exercée avec le souci constant de la qualité et de la communication auprès des enfants, cette activité n’avait jamais connu la considération qu’elle eût méritée, même si certaines de ces publications furent récompensées (prix décerné en 1958 et 1970 par le Comité permanent des expositions du livre et des arts graphiques français pour les meilleurs ouvrages de l’année).

Lire à ce sujet, plus loin, un extrait d’article élogieux à son égard, dans Le Monde en 1962.

Riquiqui n° 148 : René Moreu 2e manière...

Publicité pour Riquiqui Roudoudou dans Pif gadget n° 57 (mars 1970).

Un come-back chez Pif

En 1980, le journal Pif gadget se trouve dans une situation de grand flottement, à la direction incertaine. Depuis trois ans, les options prises ne parviennent pas à stabiliser les ventes et le journal, déjà en proie à quelques difficultés héritées en partie de la situation liée aux crises du pétrole (faisant augmenter le prix du papier), à la position très envahissante de son secteur commercial qui privilégie le gadget et les séries comiques, sans parler de la difficulté à renouveler le lectorat… se retrouve en ce début de décennie également privé de rédacteur en chef, après la démission de Claude Gendrot. Comme souvent dans les situations exigeant de prendre du recul, on fait appel au « sage » René Moreu, qui se retrouve un temps à diriger la rédaction, mais demande à son ami Jean Ollivier de l’aider à cette tâche. Ils vont travailler à infléchir le contenu en y réinjectant de la création en BD et en amenant en 1981 de nouvelles rubriques. Roger Lécureux n’est pas loin non plus. René Moreu est heureux de retrouver pendant quelque temps ses camarades des débuts du journal, mais l’époque a changé et, ses difficultés visuelles handicapant également son travail : il ne fera qu’assurer une transition. Les membres les plus jeunes de la rédaction découvrent à cette occasion en lui un homme ouvert, plein de ressources et privilégiant le partage et la transmission (voir à ce sujet le témoignage de Claude Bardavid, plus loin).

René Moreu à côté de Roger Lécureux et Jacques Kamb, chez Pif gadget en 1973.

Adieu à Arnal

Resté très ami avec José Cabrero Arnal, qu’il avait côtoyé pendant 25 ans, c’est à lui que l’on confiera la réalisation du grand album posthume, publié aux éditions la Farandole en 1983, année suivant la mort d’Arnal : « C. Arnal : une vie de Pif ».

Ce bel ouvrage doit d’ailleurs énormément au respect et à la sincère amitié qu’il traduit, autant qu’à la qualité de sa maquette et de son iconographie, par quelqu’un « qui connaît son sujet ».

(Note : René Moreu avait également travaillé à la maquette de la publication annuelle L’Almanach ouvrier et paysan, rebaptisé en 1964 L’Almanach de L’Humanité, entre 1967 et 1986. Il en sera également, à plusieurs reprises, le directeur artistique.)

« Fleur de pierre » : technique mixte réalisée par René Moreu ,1980.

Complément biographique

La disparition de son épouse Madeleine Bellet en 1989, après une longue maladie, l’avait amené à modifier encore son œuvre, en même temps que son existence.

Il avait alterné les techniques, passant de collages à des incrustations de matières, d’herbes, ou à des œuvres en papier mâché ou encore en inclusion de pierres, jusqu’à ce qu’une nouvelle opération lui permette de reprendre le travail sur des œuvres de facture plus classique, sur toile ou bois.

Le couple avait vécu pendant plus de 25 ans dans un village de l’Oise, mais dans les années 2000, alors qu’il avait perdu 95 % de sa vision, mais poursuivait son travail de plasticien, il s’installa avec sa nouvelle compagne Catherine Laporte, laquelle allait devenir quasiment son agente artistique, dans un village du Lot (Vayrac).

« Casiers mirobolants » : matériaux sur bois,1983.

Cette dernière partie de sa vie d’artiste sera florissante, avec notamment une grande exposition rétrospective de son œuvre en 2004 à la Halle St -Pierre, à Paris, et de nombreuses expositions en Dordogne, dans le Vaucluse, le Languedoc, etc.

Diptyque « Nuit fleurie » : huile sur toile réalisée par René Moreu, 1992.

Affiche exposition René Moreu, 2009.

L’œuvre picturale de René Moreu pourrait sans doute s’apparenter aux courants de l’art brut  ou de l’art singulier, sans qu’il n’ait jamais souhaité être rattaché à ces mouvements, qu’il côtoyait néanmoins. De même, l’exposition qui lui fut consacrée en 2011 par la Musée de la Création franche relevait de l’exception, car, jusqu’au bout, l’œuvre de René Moreu défiait les étiquettes artistiques.

Plusieurs événements concernant son travail d’artiste et la publication d’un nouvel ouvrage, dirigé par son épouse Catherine, devaient marquer son centenaire, mais ont été repoussés en raison de la crise sanitaire. Lorsque le public y aura enfin accès, il découvrira rétrospectivement la qualité et la diversité de l’œuvre d’un homme discret, dont l’importance ne cessera de se révéler à nous au fil des années.

Jean-Luc MULLER

« René Moreu nous a confié quelques-unes de ses recettes :  “Coller à son temps. Partir du réel pour toute évasion ou toute fiction. Transformer ce réel par une vision poétique.”

Illustrateur, il vient de nous donner deux très bonnes réussites aux éditions de la Farandole. Un grand livre d’images pour les tout petits autour des charmantes poésies de Pierre Gamarra : « Chansons de ma façon », et un beau recueil de contes pour enfants de dix ans, « Les Saltimbanques », dont le texte est de Jean Ollivier. Les gens de la balle à travers les âges en sont les héros : jongleurs du Moyen Âge, montreurs de marionnettes, clowns des cirques modernes…

Avec leurs couleurs franches et leur trait caricatural, les illustrations de Moreu sont des peintures pleines de naïveté, d’humour et de poésie. Leur originalité et leur fantaisie éclatent dans un domaine où la convention, le réalisme photographique ou la fadeur léchée sont encore trop souvent de rigueur.»

Le Monde, 11 décembre 1962.

Illustration de couverture pour « Chanson de ma façon » de Pierre Gamarra.

Il semble intéressant, à présent, de donner la parole à ceux qui ont eu l’occasion de côtoyer René Moreu.
Commençons par Richard Médioni (ancien rédacteur en chef de Pif gadget et auteur d’un grand ouvrage consacré aux publications jeunesse de cette mouvance), qui avait contribué à un ouvrage collectif autour de l’œuvre de René Moreu, en 2015, et dont voici un extrait :

« René Moreu : célébrer la nature, résister à l’aveuglement » ; Musée du Vivant, 2015.

« Pendant toute cette période 1947-1973, René Moreu viendra régulièrement rendre visite à “sa maison”. Toujours chaleureux avec les anciens comme avec les jeunes, il était considéré par tous comme celui qui avait permis à Vaillant, puis Pif gadget (créé en 1969 après Vaillant, le journal de Pif en 1965) de devenir le plus important journal de bandes dessinées de création française, lançant des auteurs tels Paul Gillon, Jean-Claude Forest, Gotlib, Hugo Pratt, Jean Tabary, Nikita Mandryka…

Je me souviens que lors de la grande réunion de septembre 1968, réunissant la rédaction au complet, les représentants de tous les services de la maison, les dessinateurs et les scénaristes — réunion qui devait entériner la création de Pif gadget —, l’arrivée de René Moreu fut saluée par toute l’assistance avec une grande émotion, chacun ayant conscience de ce que lui devait le futur journal. Celui-ci allait bientôt devenir l’hebdomadaire de bandes dessinées le plus vendu au monde. »

(Tiré de l’ouvrage collectif « René Moreu : célébrer la nature, résister à l’aveuglement » ; Musée du Vivant, 2015)

Riquiqui Roudoudou n° 310.

Hervé Cultru, auteur de « Vaillant : la véritable histoire d’un journal mythique » , Vaillant Collector, 2006.

Quel souvenir conserves-tu de tes conversations et ta rencontre avec René Moreu ?

« Les Quatre Saisons » ; éditions O.D.E.J., 1965.

Tout d’abord, j’ai eu avec lui de nombreuses conversations téléphoniques, en 2004 et 2005, quand je travaillais à la rédaction du livre, pour lequel je manquais alors cruellement d’informations « de première main ». J’ai trouvé en René Moreu, qui avait alors près de 85 ans, un homme chaleureux, à l’esprit étonnamment vif. Il avait notamment conservé une mémoire prodigieuse de toutes sortes de faits qui pourtant remontaient à plus de 60 ans en arrière. Il évoquait les personnes et les événements sans hésitation. Il était capable par exemple de me fournir de nombreux détails sur les restrictions en papier à la fin de l’Occupation, etc.
Ensuite, j’ai eu la chance d’aller le rencontrer chez lui, dans son village du Lot.

J’ai même eu la chance de visiter une superbe expo qui lui était consacrée.
Ce qui m’a touché, à titre personnel, c’est un souvenir d’enfance qu’il m’a permis de reconstituer. J’avais conservé un souvenir particulier de deux albums pour enfants qu’il avait illustrés. L’un d’eux s’intitulait « Les Quatre Saisons » (éditions O.D.E.J., 1965). Eh bien, il s’en souvenait parfaitement, de ce petit livre.

Et quand j’évoquais avec lui la genèse de Vaillant, les auteurs avec qui il avait travaillé, il m’avait permis de reconstituer cette histoire, à une époque où nous n’avions pas encore fait remonter tout ce que nous savons aujourd’hui du Jeune Patriote, par exemple. Grâce à ces entretiens avec lui, le livre a pu se restructurer et bénéficier d’une quantité importante d’informations permettant de relier les faits entre eux. On a pu ainsi en savoir plus sur le rôle de personnages comme Pierre Olivier, par exemple, qui avait été de l’aventure au tout début.

« Poème du littiral : casier », 1982.

Riquiqui n° 32.

Et que disait-il rétrospectivement du journal et de son travail dans l’illustration pour enfants chez Vaillant, par exemple ?

Quand il évoquait ces années-là, il était toujours assez enjoué, et ce qui m’avait surpris, c’est qu’il avait conservé quantité d’archives et de numéros du journal, qu’il consultait encore avec grand plaisir. Il me disait qu’il était très fier de ce travail entrepris dans la presse pour la jeunesse. Quant à Riquiqui, qu’il a dessiné pendant de nombreuses années, il m’avait lancé avec malice, en singeant Flaubert : « Riquiqui, c’est moi ! »

Ci-dessous, deux entretiens avec des anciens de Pif gadget qui eurent l’occasion de connaître René Moreu et découvrir l’étendue de son travail d’illustrateur et d’artiste :

Claude Bardavid entrait à la rédaction de Pif gadget en 1972, journal dont il devint officiellement le rédacteur en chef en 1985 :

Quel souvenir gardes-tu de René Moreu ?

La première fois que je l’ai rencontré, c’est lors d’un passage à la rédaction en 1973 avec son épouse d’alors, Madelene Bellet, pour lancer une nouvelle version de Roudoudou, comprenant un petit gadget.
Ils m’avaient invité chez eux, boulevard de Rochechouart, où j’avais alors découvert son atelier, sa peinture.

« La Dentelle bleue» : œuvre de René Moreu, 1992.

Il était revenu à la rédaction du journal vers 1980, à la demande de la direction, en même temps que Jean Ollivier, et c’est l’époque où nous avons vraiment fait connaissance.
C’était un monsieur très discret, aimable, bienveillant.

Illustration de couverture de « Quand la neige tombe» par Jean Ollivier ; Circonflexe, 2005.

Il entrait tranquillement dans son bureau, vêtu d’un manteau, tenant sa petite sacoche.
On allait immédiatement le saluer et on était toujours bien accueillis.
Je le revois, quand on lui présentait une planche de BD, relevant ses lunettes, et la scruter case par case avec le plus grand intérêt.

Quel était l’état d’esprit quand il travaillait à la rédaction ?

René Moreu avait un côté paternel et très empathique avec la génération plus jeune. Mais quand il retrouvait Jean Ollivier et Roger Lécureux, avec qui il avait littéralement créé le journal, la petite équipe se ressoudait et ils étaient comme des gamins, dont les liens s’étaient forgés par un destin commun, des récits liés à la guerre… J’ai eu le bonheur de participer à quelques-uns de ces repas et j’en garde de grands souvenirs.

Au sujet de René Moreu peintre : tu as participé à un livre…

J’ai contribué à l’ouvrage organisé par le Musée du Vivant en 2015. On y parle de toutes ses créations : les illustrations pour enfants, et évidemment la peinture.
Concernant sa peinture, on peut dire qu’il n’appartenait à aucune école, même si on peut trouver des cousinages avec l’art brut dans certaines de ses œuvres. Il y a toujours de la lumière. Il employait des techniques mixtes, sur tous types de supports. Plus le temps passera et plus on le reconnaîtra.
En 2004, une grande rétrospective à la Halle St -Pierre avait permis de découvrir l’ampleur de son travail d’artiste. Cette année, pour son centenaire, une nouvelle rétrospective était prévue, accompagnée de la sortie d’un livre dirigé par son épouse Catherine en juin, mais tout avait été reporté pour cause de confinement.

Quelle image gardes-tu de René Moreu ?

Pour moi, il restera évidemment le fondateur d’un journal qui fut le creuset de la BD française, et aussi une personnalité d’une grande ouverture d’esprit, qui cultivait le goût pour la liberté des échanges et se tenait à l’écart des hiérarchies.

Affichette exposition Moreu à la Halle St-Pierre, 2004.

Illustration de couverture de « Au bord de la mer » par Jean Ollivier ; La Farandole, 1961.

François Corteggiani (entré à Pif gadget fin 1973, où il sera principalement scénariste jusqu’à la fin du journal, puis également responsable de la BD dans la version 2004-2008),

 Quelle fut ta rencontre avec René Moreu ?

Jean Ollivier m’avait invité à la rejoindre chez René, qui habitait alors dans le quartier de Pigalle — où il avait également son atelier. J’ai alors découvert ses peintures. Je ne connaissais que son travail d’illustrateur pour Riquiqui. Ça a été une vraie rencontre.

Comment était-il ?

C’était un homme bourré d’humour. Il évoquait parfois ses années d’ouvrier imprimeur à Marseille. Il racontait par exemple que son nom avait été mal orthographié dans un registre. On y avait écrit  « Morcu » au lieu de  « Moreu ». Et évidemment, il refusait de répondre quand on le convoquait ou qu’on l’appelait avec cette erreur d’orthographe.
Je me souviens de l’époque où il a beaucoup illustré de livres pour enfants avec les éditions de la Farandole (notamment sur des textes de Jean Ollivier).

Illustration de couverture de « Si le marais parlait... » par Jean Ollivier ; La Farandole, 1956.

À la même époque, on s’est retrouvés à trier parmi tous ses dessins pour le journal Riquiqui. Il y en avait des centaines. On s’est alors rendu compte de la qualité de ce travail, rétrospectivement.

Riquiqui n° 33.

C’était d’une grande fraîcheur ; il n’y avait rien d’alambiqué, c’était très instinctif.

Ce n’est pas « naïf », mais brut, naturel. Ses illustrations de couvertures pour Riquiqui étaient magnifiques de simplicité. Ça lui ressemblait ; il était vraiment comme ça.

 Que retiens-tu de lui, rétrospectivement ?

Ce sont plutôt des souvenirs particuliers. Par exemple, quand il était revenu à la rédaction, il nous avait dit en riant : « on va refaire le groupe Octobre ! »


Chez lui, c’était toujours une question de camaraderie, d’empathie.
En 2004, quand Pif gadget avait repris sous une nouvelle forme, on est allés le voir dans l’Oise, où il avait encore son atelier, à trois : Jean Ollivier, Patrick Apel-Muller et moi. On voulait partager ça avec lui et avoir son avis. Il était tout content et bien qu’il n’y voyait presque plus, il nous avait simplement dit : « Oui c’est bien, l’aventure continue ! »

Entretiens réalisés par Jean-Luc Muller le 18 mai 2020.

René Moreu avec François Corteggiani.

 Bibliographie et sources :

« C. Arnal : une vie de Pif » par René Moreu, préface de Pierre Tchernia ; La Farandole, 1983.

« Vaillant 1942-1969 : la véritable histoire d’un journal mythique » par Hervé Cultru ; Vaillant Collector, 2006.

Revue Création franche n° 34, mai 2011.

« L’Histoire complète, 1901-1994, les journaux pour enfants de la mouvance communiste et leurs BD exceptionnelles » par Richard Medioni ; Vaillant Collector, 2012.

« René́ Moreu : célébrer la nature, résister à l’aveuglement », ouvrage collectif sous la direction de Laurent Gervereau ; Musée du Vivant, 2015.

Journal L’Humanité, 18 mai 2020 : « René Moreu, fondateur des éditions Vaillant, est mort » (note : Moreu n’avait pas fondé les éditions Vaillant, mais fut nommé rédacteur en chef du journal).

Journal L’Humanité, 18 mai 2020 : « René Moreu, fondateur des éditions Vaillant, est mort ».

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5 réponses à René Moreu (1920-2020) : la vie-œuvre d’un artiste discret…

  1. Didier dit :

    Né le 11 novembre 1920 pas 1911

  2. Jacques dit :

    R.Moreu est-il né en 1920 (titre de l’article) ou en 1911 (début de l’article) ?

    • Gilles Ratier dit :

      Bonjour et merci pour vos lectures attentives !
      En effet, le clavier de Jean-Luc Muller a légèrement fourché : René Moreau est bien né le 11 novembre 1920.
      Nos excuses pour cette faute de frappe, c’est corrigé !
      Bien cordialement
      La rédaction

  3. Luke dit :

    Bonjour et compliments pour votre article très intéressant et très complet sur René Moreu. Une petite erreur a la première ligne : Né le 11 Novembre 1911 au lieu de 1920, cordialement.

    • Jean-Luc Muller dit :

      Merci, et oui : les bouts de coquilles s’incrustent, même quand on a terminé l’omelette ! ;-)
      Çà y est, c’est corrigé ! :-)