« Horace, cheval de l’Ouest » : le western en absurdie, selon Jean-Claude Poirier…

Ayant montré pour la première fois ses naseaux dans Pif gadget n° 71 le 29 juin 1970, l’atypique « Horace, cheval de l’Ouest » demeure dans les mémoires comme l’une des plus savoureuses parodies du western. Sous les crayons de Jean-Claude Poirier, les improbables aventures d’un cow-boy (anonyme mais surnommé Gros-Nez-Pâle) et de sa monture allaient atteindre des sommets dans l’absurde. Proposée sous forme de gags et de petits récits complets, cette humoristique série animalière – devenue culte – sera publiée jusqu’en 1978, mais ne connaîtra qu’une seule déclinaison en album : « Pas de pitié pour les cow-boys », un titre paru en 1975 aux éditions du Kangourou. Une ration d’avoine et en selle : tentons aujourd’hui un nouveau galop d’essai en compagnie de ce drôle de zèbre… d’équidé… pour ainsi dire toujours à l’Ouest !

Lorsque Poirier se présente...

Edito de Pif gadget n° 71 (29 juin 1970), lors de l'apparition de la série « Horace ».

L'auteur au travail

Né à Paris en décembre 1944, Jean-Claude Poirier commence sa carrière de dessinateur dans le bimestriel Le Journal de Bibi Fricotin, où il adapte des histoires mettant en scène le clown Achille Zavata. Il est également présent dans le mensuel Record et dans le journal Paul et Mic, dès le lancement de ce dernier en septembre 1964. En 1969, L’Équipe lui commande également une bande dessinée sur le Tour de France. C’est cependant au sein de la rédaction de Pif gadget que Poirier s’épanouira enfin, en créant successivement « Horace, cheval de l’Ouest » (1970) et le non moins cultissime « Supermatou » fin avril 1975. Entre-temps, en 1972, Pif gadget côtoie les sommets des ventes en atteignant un million de fidèles lecteurs. Se consacrant quasi-exclusivement à ses deux séries pendant une dizaine d’années, Poirier ne s’accordera que de rares récréations, réservées à des publications annexes de Pif ou à quelques campagnes publicitaires. La plus notable d’entre elles demeure celle réalisée par la marque de chewing-gum Malabar en 1980, pour laquelle il dessine – après Frank Margerin en 1979 et avant Philippe Luguy ou Mic Delinx en 1981 – 1982 ! – 28 vignettes et 5 collecteurs (voir le site consacré ou l’ouvrage d’Alain Lacharte, « Malabar : Histoire de bulles », paru chez Dupuis en 2015). Disparu prématurément le 3 décembre 1980 (il n’a alors que 35 ans), Poirier laisse un souvenir marquant, signifié par ses bandes drôles et humanistes, nourries de leur époque. Son style rond et coloré, ses décors minimalistes mais référentiels, son dessin influencé par Mordillo (également présent dans Pif gadget de 1972 à 1980) et Benito Jacovitti (dont la série parodique et loufoque « Zorry Kid » débute en 1970) ainsi que l’attention particulière accordée au lettrage (lequel épouse le dessin) auront probablement contribué à immortaliser ses planches pas tout à fait comme les autres.

Le Malabar de Poirier en 1980 : un accord idéal pour son dessin au trait chewing-gum !

La première planche d'« Horace », dans Pif n° 71 (29 juin 1970)

Planche originale pour le gag « La Nuit tombe » (Pif gadget n° 307 du 13 janvier 1975)

Le 29 juin 1970, les lecteurs de Pif gadget découvrirent donc le premier gag d’un nouveau personnage sobrement intitulé « Horace, cheval de l’Ouest ». Ce bandeau titre ne disparaîtra à partir de 1974 que pour laisser un peu plus de place au titre du récit-gag ou pour être finalement remplacé par la simple mention « Horace », signe que le personnage… c’était fait un (pré)nom. Comme le souligne ultérieurement la rédaction de Pif au détour de son 500numéro anniversaire (hors-série du 25 septembre 1978), « l’inénarrable Poirier» a su très vite trouver son propre style. Dix mois à peine séparent la toute première planche (le gag « Contrat », où cow-boy et monture font connaissance, leurs caractères inattendus allant désormais définir leurs futures relations…) de « Rio Grande », 28gag (paru dans Pif gadget n° 102 le 1er février 1971). Qu’il s’agisse des cases cernées de noir, des décors (non réduits à de simples silhouettes de couleurs), de l’usage des plans moyens ou du physique élastique des protagonistes, tout semble ici participer au mieux à l’ambiance westernienne humoristique. Nous y rajouterons le décalage introduit dès l’origine de la série avec des bulles flottantes et mollassonnes mais cependant rédigées très sérieusement, à la manière d’un ancien cahier d’écolier. Caractéristique de ces textes (parfois nombreux) selon Poirier : aucune majuscule, ni en début de phrase, ni après un point, ni même pour le prénom Horace souvent évoqué. Cette exception typographique répétée n’empêchera pas l’emploi au fil des gags de lettres capitales, de lettrages colorés, ombrés ou en reliefs, ni de bulles s’étirant souvent sur toute la longueur des cases. Un signal supplémentaire pour dire que, vraiment, l’Ouest ici illustré échappait à toutes les règles attendues ! Comble du comble, en 1975, Poirier sera poussé à transformer ses textes pour adopter un lettrage détaché, jugé plus aisément lisible : peu habitué, il préférera prendre un lettreur, perdant ainsi une partie du charme de ses compositions. Précisons enfin que la plupart des aplats furent longtemps coloriés manuellement par Violaine Poirier, l’épouse du dessinateur.

L'évolution d'un style : « Rio Grande » (Pif n° 102 du 1er février 1971)

La rencontre avec le créateur : « Visitez l’Ouest » (Pif n° 129 du 9 août 1971)

Le jeu avec les codes du Western : « La Chevauchée du crépuscule » (Pif n° 175 du 26 juin 1972 ).

Si l’on peut volontiers rapprocher le style d’ « Horace » de celui d’un cartoon, voyons par exemple que le trait des personnages (petits, ronds et sans mentons) se rapproche assez de celui de Friz Freleng sur « La Panthère rose », créée pour le générique du célèbre film de Blake Edwards en 1963. Le nom Horace pourrait également avoir été plus qu’inspiré par celui d’Horace Horsecollar, un équidé créé par Ub Iwerks pour Disney. Apparu dans « Mickey laboureur » en 1929, l’animal de trait deviendra au fil des années un garagiste doué, fiancé de la vache Clarabelle Cow et l’un des meilleurs amis de Mickey. Non-sens (ou nonsense) et absurde obligent, l’« Horace » de Poirier (qui possède la même mèche jaune que le Jolly Jumper de Morris) sera en définitif bien plus proche de l’esprit de Gotlib ou d’un épisode de « Mister Magoo » que de Walt Disney. Quelques gags enfonceront le clou, à commencer par le fait pour les personnages de croiser leur créateur (gag « Visitez l’Ouest », paru dans Pif gadget n° 129 le 9 août 1971), de figurer au générique d’un faux western (« La Chevauchée du crépuscule » ; n° 175 du 26 juin 1972) ou de prendre conscience de faire partie intégrante du médium bd (« Le Tour de la case » ; n° 229 du 16 juillet 1973). L’esprit cartoon se retrouvera quant à lui dans bien des gags, y compris au sein de récits complets comme « La Valse du galurin » (n° 302 du 9 décembre 1974), histoire presque sans paroles guidée – durant 7 planches – par les vicissitudes liées aux divers couvre-chefs adoptés par notre malencontreux cow-boy. Sachant jouer avec les codes du genre westernien, qu’il s’agisse des cadrages dignes de Sergio Leone (« Cadrages à Hollywood » ; n° 207 du 12 février 1973), de l’accessoirisation du décor (« Décor » ; n° 282 du 22 juillet 1974), du surgissement de la cavalerie ou de l’affrontement avec un méchant d’opérette (« La Poursuite impitoyable » ; n° 293 du 7 octobre 1974), Poirier transforme peu à peu sa série en un monument de la comédie loufoque, au beau milieu d’une décennie qui voit aussi passer les Monty Python (« Sacré Graal » en 1975) et la série parodique des « Trinita » (Enzo Barboni, 1970).

Horace par Ub Iwerks : l'évolution du personnage chez Disney

Une amoureuse inattendue : « Pied-de-biche » (Pif n° 130 du 16 août 1971 ; planches 1 et 2).

Abordons maintenant le cas des récits complets, lesquels démarrent le 10 mai 1971 (Pif gadget n° 116) avec les sept planches de « La Légende de l’Ouest », la trente-sixième histoire réalisée pour la série. Réduits à la condition de « trotte petit », à l’ombre des figures incarnées par Jesse James ou Wyatt Earp, nos piteux héros se retrouvent néanmoins engagés comme journalistes. Chargés d’interviewés les « géants de l’Ouest », ils apprendront à leurs dépens les dures lois de la rapidité de l’information. Les récits complets suivants (7 planches pour « Pied de biche » le 16 août 1971 dans Pif n° 130, 8 planches pour « Fugue en pied de biche mineur » le 31 janvier 1972 dans le n° 154) introduisent un nouveau personnage récurrent : l’abominablement laide Pied-de-biche, fille du grand chef sioux Nuage-rouge, tombée follement amoureuse de Gros-Nez-Pâle ! Inutile de préciser que ce doux et viril qualificatif ne sera pas tombé dans l’oreille (de cheval) d’un sourd, s’agissant d’Horace… Avec « Une nuit en Arizona » (n° 169 du 15 mai 1972), Poirier met en scène sur 10 planches un scénario à priori classique du genre : l’attaque du fort de cavalerie par les tribus indiennes. Évidemment, et Pied-de-biche comprise, rien ne se passera comme prévu… L’on pourra dresser quelques parallèles entre ce récit et la chronologie des « Tuniques bleues » : publiée dans Spirou depuis 1968, cette autre série westernienne humoristique imaginée par Cauvin allait en effet voir coup sur coup paraître son premier tome (« Un chariot dans l’Ouest » en janvier 1972) et être transformée par l’arrivée de Lambil, suite au décès de son premier dessinateur Louis Salvérius (mai 1972). Fortin, cavalerie, Indiens et femme au fort caractère y auront aussi leurs places, sans compter la calvitie du caporal Blutch et les facéties de sa jument Arabesque.

L'art du visuel parodique : « Cadrages à Hollywood » (Pif n° 207 du 12 février 1973).

Planche originale (50 x 35 cm), indications de couleurs et page imprimée pour le gag « Zory » (Pif n° 144 du 22 novembre 1971).

Parfaitement à l’aise avec sa série à partir de 1972, Poirier va longtemps s’enferrer dans le format classique de 4 bandes constituées de 2 à 4 cases chacune. N’excluant cependant pas de s’autoriser des cases-planches, des bandes plus horizontales ou verticales, voire quels grands plans d’ouverture ou de fermeture des gags, l’auteur ne s’émancipe réellement que fin 1975. À cette date, « Horace » gagne en variété : cases rondes, différenciations dans la taille des plans ou des strips, détails graphiques dépassant les limites de la case, bulles et textes de différentes couleurs, emplois de longs récitatifs omniscients qui – comme dans « Supermatou » – peuvent pointer du doigt quelques détails ou personnages secondaires importants dans l’histoire en cours…

Couverture pour Les Rois du rire poche n° 4 en mars 1977

Publicité parue dans Pif n° 216 (16 avril 1973) et dessin de couverture du n° 223 (4 juin 1973).

Également présent en couverture de Pif, afin de présenter avec ses personnages quelques gadgets hebdomadaires, Poirier ne rechigne pas non plus à illustrer en totalité les règles du jeu des petits chevaux (n° 179 du 24 juillet 1972). « Horace » bénéficiera en outre de quelques rares mises à l’honneur, dans Pifou poche n° 69 (mars 1976), Pif poche n° 137 (janvier 1977) ou la collection Les Rois du rire (n° 4 en mars 1977), ces focus n’étant bien sûr guère suffisants pour permettre à la série de connaître un lectorat plus large que celui coutumier de Pif gadget. La tentative isolée des éditions du Kangourou en octobre 1975 n’y changera rien, l’album « Pas de pitié pour les cow-boys » (un recueil de gags transformés en histoire longue grâce aux rajouts de quelques cases…) ayant toutefois mérité son statut de collector bien des années plus tard. Espérons donc que l’on puisse un jour retrouver Horace et Gros-nez-pâle en librairie : « Lucky Luke », « Les Tuniques bleues » et « La Tribu terrible » mis à part, la mythologie de l’Ouest américain, réduite à un savoureux micro-monde de non-sens, ne nous aura jamais autant fait sourire qu’avec Jean-Claude Poirier.

Auto-présentation des personnages dans Les Rois du rire poche n° 4 (mars 1977)

Annonce publiée dans Pif n° 168 le 8 mai 1972 : des bulles, un gadget et un esprit graphique chewing-gum, encore...

Philippe TOMBLAINE

« Horace, cheval de l’Ouest T1 : Pas de pitié pour les cow-boys » par Jean-Claude Poirier
Éditions du Kangourou (20,90 €) – ISBN : 978-2856900178

Galerie

7 réponses à « Horace, cheval de l’Ouest » : le western en absurdie, selon Jean-Claude Poirier…

  1. Excellente idée que de parler de Poirier, trop méconnu mais son influence est incroyable !

    Notons qu’il y a eu un excellent dossier sur lui (avec notamment un entretien avec son assistant, une étude du style, un témoignage de Corteggianni et beaucoup d’hommages) dans le fanzine Gorgonzola, je l’avais découvert dans un long entretien publié sur ce site même !

    On le trouve là http://legouttoir.free.fr/, c’est un des rares auteurs grand public dont ils ont parlé.

  2. BARRE dit :

    Excellent article, merci. Emporté bien trop tôt par une crise cardiaque, ce Poirier là aura donné de beaux fruits, que nous savourons encore de nos jours avec délice !

  3. Vincent dit :

    Extraordinaire auteur ! Un grand de là bd partit trop tôt ! Je possède quelques originaux d’horace que je me délecte à contempler. La précision du dessin est incroyable. Bravo pour cet article.

  4. Billy Nono dit :

    Merci de nous rappeler Poirier et ses productions. Personnellement j’ai un faible pour le graphisme des « Maximax » qui sont parus dans PAUL ET MIC dans les années 60. Sur scénario de Jacques Lob, les exploits de cet enfant volant, ange gardien masqué de Coquetteville, préfiguraient-ils ceux ceux de « Supermatou » ?
    Concernant « Horace » je me permets de signaler sa présence dans une étude publiée sur mon blog Coquefredouille (dédié aux animaux et anthropomorphisme dans la BD) à cette page : https://coquefredouille.blogspot.com/p/cheval-de-cow-boy.html
    Je m’empresse d’ailleurs d’y joindre un lien vers cet article très instructif. Merci M. Tomblaine.

  5. jfrfanfan dit :

    Excellente idée que de reparler de JC POIRIER,auteur unique et génial hélas parti trop vite ! Cela rappelle des bons moments de lecture de PIF. Super article !

  6. bonjour, pas d’intégrale , meme chez le coffre à bd.

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