Il existe, dans les temps troublés comme la Seconde Guerre mondiale, des héros trop discrets : pourtant de véritables modèles humains à (re)découvrir comme Irena Sendlerowa…

Irena Sendlerova était une femme courageuse et une vraie modeste. En Pologne, pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a sauvé plus de 2 500 enfants d’une mort certaine. Mais son action n’a été révélée que très tard, en partie à cause de l’occupation communiste du pays. Le cinquième volume de « Irena » clôt brillamment une série historique, émouvante car profondément humaine. Un témoignage fort, toujours d’actualité, sur l’espérance jamais vaincue d’un monde meilleur à construire. À lire, quelque soit son âge.

En trois ans et cinq albums Jean-David Morvan, Séverine Tréfouel et David Evrard ont retracé la vie méconnue en Occident d’Irena Sendlerowa qui a participé activement à la résistance polonaise contre l’occupation nazie. En risquant sa santé et sa vie elle a sauvé des milliers d’enfants juifs d’une mort certaine pendant cette guerre qui a particulièrement touché la Pologne et sa capitale Varsovie.

Irena T 5 page 3

Irena Sendlerowa

Les premiers volumes se sont attachés à son action durant le second conflit mondial, dans un contexte de grande violence — la Pologne est alors une zone de non-droit. À Varsovie, en mars 1941, toute la population juive est parquée dans un quartier fermé par des murs et surveillée par des compagnies de SS.

Plus de 400 000 personnes vivent dans ce ghetto dans des conditions de vie inhumaines. La densité de population y est indécente : sept personnes par pièce, en 1941.

Les résidents qui ont perdu tous leurs biens en venant y habiter sont peu approvisionnés en nourriture et en combustible. On y meurt donc en grand nombre, de faim, de froid et de maladies infectieuses comme le typhus ou la tuberculose.

le début du témoignage d'Irena

Le ghetto est un enfer fermé : il est pratiquement impossible d’y entrer ou d’en sortir. Seules les personnes du service d’aide sociale de la mairie de Varsovie viennent régulièrement apporter pour les plus pauvres de la nourriture ainsi que quelques vêtements et médicaments.

Tous les jours, la courageuse et patiente Irena Sendlerowa défie du regard les sentinelles SS, avant de passer un peu de temps avec ceux qui souffrent. Les enfants l’adorent, car elle n’hésite pas à faire toujours plus que ce qu’autorise l’Occupant ; elle apporte un peu de rêve et d’humanité pour une population perçue comme des « sous-rats » par les autorités nazies. Irena est pourtant indécise le jour où une mère squelettique de 24 ans qui se meurt du typhus lui confie la vie de son fils.

Un hôpital clandestin à Varsovie pendant l'insurrection

Elle décide, alors, au péril de sa vie, mais aussi de celle de ses proches, de faire sortir clandestinement les orphelins du ghetto et de les sauver ainsi d’une mort certaine. Son groupe de résistants prépare de faux papiers pour placer les enfants dans les orphelinats ou des familles d’accueil jusqu’à la fin de la guerre. Plus de 2 500 seront ainsi sauvés d’une mort certaine.

L'empathie dans les deux camps

L'arbre planté à Yad Vashem par Irena

Ce cinquième et dernier volume de la série s’ouvre en 1983, à Jérusalem, dans les jardins de Yad Vashem, l’Institut international pour la mémoire de la Shoah. Irena Sendlerowa y est célébrée en tant que Juste parmi les nations, c’est-à-dire une personne qui a mis sa vie en danger pour sauver des Juifs.

Il lui aura fallu dix-huit ans pour goûter ce moment, car depuis 1965 le régime communiste en place en Pologne l’empêche de sortir du pays.

Elle témoigne de son action devant la fille d’une rescapée du ghetto de Varsovie puis devant une classe.

Soyez capables de me regarder dans les yeux comme ça !

Irena et le docteur Korczak

Elle raconte alors ce qu’elle a vécu à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale lors de l’écrasement de Varsovie par les forces nazies alors que l’Armée rouge s’était arrêtée aux portes de la capitale polonaise.

Infirmière elle soigne les blessés dans un hôpital clandestin puis recueille des enfants en provenance du camp d’extermination d’Auschwitz. Ils ne peuvent pas dormir sans faire de cauchemars, Irena les rassure, entamant ainsi un travail de résilience.

Il lui faut aussi déterrer de son jardin les bocaux où sont enfermés les fiches rappelant la véritable identité de plus de 2 500 juifs cachés.  Ainsi, les enfants, quand cela est possible, seront remis à leur famille.

Le régime communiste qui s’installe dès le départ des troupes allemandes cache l’action d’Irena pendant le conflit car celle-ci est une opposante déclarée à la dictature. Ce n’est qu’à partir de 1993 et une rencontre avec Marek Halter que l’on parle de nouveau de cette femme admirable qui sera proposée au Nobel de la paix en 2007, un an avant sa mort. Le Parlement polonais a déclaré l’année 2018 : Année Irena Sendlerowa.

Nous avons déjà vanté dans cet article les qualités du premier volume de la série : « Le récit est intelligent, il traite d’un sujet mortifère et complexe en évitant toute lourdeur. Le premier volume centré sur l’action d’Irena en 1941-1942 permet de prendre conscience du contexte difficile de l’époque, de la situation particulière à Varsovie et du caractère bien trempé d’une jeune trentenaire marquée par le décès prématuré de son père médecin social, lequel n’a jamais hésité à soigner les malades dans les quartiers juifs. Le dessin tout en rondeur de David Evrard permet aux plus jeunes, dès 10 ans, de s’attacher au parcours de cette femme d’exception. Beaucoup d’émotions transparaît dans des moments forts, parfois d’une grande violence, grâce à un trait sensible, tout en retenu et douceur et aux couleurs pastel de Walter. »

Le cinquième volume conclut admirablement cette série, œuvre poignante qui témoigne d’un remarquable travail de mémoire. À partir du témoignage incroyablement optimiste d’Irena Sendlerowa, les scénaristes élargissent leur propos toujours humaniste : – on y trouve des références évidentes au conflit israélo-palestinien quand Irena est accueillie à Jérusalem, – les scénaristes invitent leur lecteur à ne pas juger les hommes pris dans des conflits qui les dépasse, le soldat allemand peut ainsi sauver des Polonais blessés, – ils poussent aussi à croire en la bonté de l’homme comme celle du docteur Korczak et au travail de résilience toujours constructif.

L'arrivée d'enfants en provenance d'Auschwitz

La bande dessinée s’ouvre sur une très belle préface de Marek Halter qui se termine par ces mots d’une grande justesse : « Cette série dédiée à Irena est comme le caillou blanc que les Juifs déposent sur les tombes de leurs proches, pour ne pas oublier ». Les lecteurs adultes pourront compléter leurs connaissances sur les bandes dessinées mémorielles en dévorant l’excellent essai d’Isabelle Delorme : « Quand la bande dessinée fait mémoire du XXsiècle : les récits mémoriels historiques en bande dessinée » paru aux éditions Les Presses du réel.

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 Laurent LESSOUS (l@bd)

« Irena T5 : La Vie, après » par David Evrard, Jean-David Morvan et Séverine Tréfouël

 Éditions Glénat (14,95 €) – ISBN : 978-2-344-03303-6

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