Quand Dany recompose son passé

Depuis les années 1970, d’Olivier Rameau à Arlequin, de Colombe Tiredaile aux silhouettes coquines en passant par les guerrières de Troy ou Ludivine, les hommes et (surtout) les femmes ont toujours alimenté les histoires colorées de Dany. Ce perpétuel amoureux de la liberté et des belles destinations n’étonne donc qu’à moitié en réalisant « Un homme qui passe » : un thriller inédit, imaginé par Denis Lapière. Lors d’une tempête aux abords de l’île normande de Chausey, le reporter-photographe Paul sauve Kristen. La jeune femme, qui travaille pour un éditeur attendant en vain le dernier ouvrage de Paul, va entamer avec ce dernier une houleuse discussion : y seront abordés la plupart des thèmes (féminisme et sexisme, séduction et violence) qui secouent aujourd’hui l’actualité via les mouvements #MeToo. Un air de réalisme… en miroir d’un antihéros auquel Dany a ironiquement prêté ses traits !

Un homme qui trépasse ? (planche 2 - Dupuis 2020)

Rough de la planche 2

Encrage pour la partie supérieure de la planche 8

En couverture, nous tournant le dos face à une mer déchaînée un homme d’âge mûr (cheveux poivre et seul) semble affronter les éléments. La violence des flots s’abattant de nuit sur des rochers devenus à priori glissants ne semble pas effrayer le bonhomme, par ailleurs curieusement armé d’un pistolet. Si l’ambiance de ce thriller maritime et aventureux est posée, plusieurs inconnus demeurent : l’identité réelle du personnage principal, sa cible potentielle, la raison exacte de sa venue (armé et en pleine nuit) en ce lieu périlleux. Le lecteur en sera réduit à faire des hypothèses liant optimisme (l’homme est venue secourir son prochain ou affronter une quelconque menace) et noirceur (l’homme s’est débarrassé d’un corps en le jetant ou laissant glisser dans les flots). Le titre, lui-même mystérieux, souligne le caractère paradoxalement long et fugace de l’existence : cet « Homme qui passe » aura-t-il laissé son empreinte et ses souvenirs (bons ou mauvais) dans ces lieux qui s’apparentent déjà à une île (rocher à l’avant-plan cerné par les flots) ? Nous raconte-t-on le destin d’un homme qui appartient à une époque révolue, et dont l’existence sera en quelque sorte emportée par la prochaine tempête ou la prochaine marée ? Tous ces éléments étant mis en perspectives, voyons aussi les manques : le jour, la lumière, la végétation et la féminité… Ce qui passe, c’est le temps d’une vie et – immanquablement – les joies, les épreuves et les regrets qui en découlent.

Visuel pour la couverture de l'édition spéciale (Dupuis - 2020) et dessin pour un ex-libris

Comme on peut très vite le découvrir, notamment à l’aide de la couverture de l’édition spéciale d’« Un Homme qui passe » (édition limitée à 777 exemplaires avec frontispice inédit, numéroté et signé, imprimé sur papier d’art), le héros – Paul, reporter photographe de métier – possède des traits et un physique empruntés… à Dany. L’on savourera dès lors d’autant plus l’évocation – clin d’œil de situations et de voyages dont on peut se demander à chaque page quelle est la part de réel et la part de fiction. Dans l’esprit du dessinateur, toutefois (voir interview en fin d’article), ce n’est « pas vraiment [lui] » ! Paul, connu pour sa série « Terra » rencontre donc Kristen, jeune femme partie à la recherche de celui qui tarde à livrer à son éditeur la maquette de son dernier ouvrage. Ce livre, c’est celui d’une « vie d’aventures amoureuses » : en témoignent les portraits de femmes punaisés dans la maison de l’artiste, souvenirs d’une existence sans attache, évocation d’un passé marqué par un donjuanisme dont le principal intéressé se défend avec force. Dans le dialogue qui s’engage et se creuse, aussi houleux que les marées qui environnent l’archipel normand des îles Chausey, ce sont bien deux générations qui s’observent : Kristen, qui porte la voix des femmes d’aujourd’hui, et Paul, le vieux solitaire d’antan, perçu comme une espèce en voie de disparition… Quand on raconte le passé, on le recompose toujours un peu à son goût ou à son image.

Île et elle... (rough pour la planche 10)

L'aube se lève... (rough et mise en couleurs pour la planche 42)

Prépublié dans L’Immanquable (n° 109 à 111, entre février et avril 2020), réalisé en couleurs directes et publié par Dupuis au sein de la célèbre collection Aire libre, « Un Homme qui passe » marque par sa temporalité : comment lire et interpréter autrement ce titre post #MeToo, tant le réalisme induit par les jeux de lumière, les dialogues, les émotions, les révoltes et les incompréhensions se télescopent et se complètent à chaque planche, conférant au récit un charme et une originalité certaine. À défaut d’interroger une femme, nous avons demandé aux auteurs Denis (Lapière) et Dany ce qu’ils en pensaient…

Denis Lapière a multiplié les collaborations durant les années 2010, sans compter la scénarisation de huit nouvelles aventures de Michel Vaillant depuis 2012. Vous attendiez-vous à travailler ensemble, sur un récit « pensé pour Dany » ?

Dany : « Non, je ne m’y attendais pas spécialement, mais j’ai toujours apprécié son travail et je n’ai pas hésité à accepter son scénario écrit sur mesure pour moi. »

Denis, comment vous est venue l’idée de ce récit, et pourquoi avoir pensé à Dany comme « rôle-titre » ?

Denis Lapière (D. L.) : « L’idée, de travailler avec Dany, me chatouillait depuis longtemps. Et c’est lors de la sortie de l’album « La Femme accident » avec Olivier Grenson que l’occasion m’a été donnée de passer une soirée aux côtés de lui. J’ai pu mieux le connaitre, lui également, et nous nous sommes souvent revus par la suite. L’idée de travailler ensemble a fait son chemin. Après cela, j’ai cherché à écrire un récit pour lui et uniquement pour lui, pour son talent et pour sa personnalité. Et peu à peu l’histoire, qui est devenue cet album, s’est imposée et je l’ai donc proposée à Dany. »

Quand tout est bouleversé (rough pour la planche 47)

Le héros, Paul, est un photographe taciturne qui va se repencher sur un passé devenu très peu politiquement correct : lors de l’élaboration de l’album, des éléments issus de l’actualité ou de vos vécus ont-il modifié le cours de votre travail ?

Dany : « Nous n’avons absolument rien changé au scénario écrit avant les mouvements #Me Too et autres. »

D. L. : « Mais c’est justement l’intérêt de l’album, cette confrontation des genres entre deux générations. Et cela, Dupuis l’a parfaitement compris. Nous n’avons donc pas eu à « vendre » ce projet, il a été immédiatement accepté ! »

Donner graphiquement vos traits physiques actuels à Paul fut-il dès lors une évidence ?

Dany : « C’était une suggestion de Denis et je me suis dit « pourquoi pas ? » ; mais ce n’est pas vraiment moi non plus… »

Portraits de femmes

Le premier titre de cet album était « Femmes ! » : pourquoi l’avoir modifié ?

Dany : « Le titre initial ne plaisait pas du tout à José-Louis Bocquet, le directeur éditorial. J’ai alors proposé « Un homme qui passe » avec ce double sens : un homme qui ne fait que passer dans la vie des femmes qu’il rencontre, mais aussi un homme qui appartient à une époque révolue. Et ce titre a été accepté avec enthousiasme par tous. »

Au fil des discussions menées avec Kristen, une jeune femme sauvée in extremis d’une tempête, Paul va dévoiler ses talents et ses fragilités : à quels degrés ce personnage d’artiste-aventurier et l’homme/auteur qu’est Dany conjuguent-ils leurs ressemblances ?

Dany : « Le vécu de Paul présente des similitudes avec mon propre vécu mais aussi avec celui de Denis, comme avec la vie que les hommes et les femmes ont pu connaître entre la fin des années 1960 et le début des années 1990, plus ou moins. Des années de très grande liberté… impensable aujourd’hui ! »

Certaines parties du scénario ont-elles été revues pour correspondre un peu plus au propre vécu ou aux véritables voyages de Dany ? Êtes-vous vous-même un globe-trotter ?

D.L : « Si Dany est un véritable-globe trotter, je le suis un peu moins, même si j’aime aussi arpenter le monde. Certaines parties du scénario ont effectivement été placées dans des lieux qu’avait visités Dany pour lui permettre de dessiner des endroits du monde où il avait posé les pieds. C’était important pour lui, et pour moi, qu’il puisse rendre en dessin, plus qu’avec des photos pêchées sur internet, une vraie sensation de ce qu’il avait vécu là-bas. C’est aussi pour cette raison que nous avons choisi les îles Chausey comme lieu principal de l’action. J’y ai séjourné trois fois plusieurs jours, Dany y est allé également quelques jours. C’est un endroit magnifique et très pur. C’est ce qu’il nous fallait comme théâtre de la confrontation. Par contre, rien de ce qui est raconté n’a à voir avec un quelconque vécu de Dany ou de moi. C’est ma prérogative d’auteur que de préférer imaginer plutôt que de m’appuyer sur quelques moments autobiographiques. »

Roughs pour les décors des planches 20 et 28

Cet album permet ainsi de s’évader aux quatre coins du monde : une respiration nécessaire dans ce huis-clos ou l’occasion de narrer de véritables voyages ?

Dany : « Ces flashbacks permettent en effet de « s’évader » de Chausey, mais donnent aussi l’occasion de montrer comment Paul a toujours fonctionné, notamment dans ses relations avec les femmes. »

Comment présenter ce titre (dans une actualité liée comme nous l’avons dit aux mouvements féministes) qui vient bousculer et questionner les rapports hommes-femmes en évoquant la séduction, la domination et la violence ?

Dany : « Attention aux amalgames ! Paul n’a absolument rien à voir avec des violeurs, des pédophiles ou des prédateurs qui profitent de leur position dominante pour imposer des relations sexuelles, par chantage à l’emploi par exemple. Mais il est certain que Paul profitait au maximum de cette manière de vivre, très libérée, dont les hommes, comme les femmes, jouissaient dans ces années-là. Il était interdit d’interdire et tout le monde avait l’impression que chacun pouvait faire ce qu’il voulait, quand il voulait et avec qui il voulait… Alors, bien sûr, il y a eu des dérapages, des abus par certains et pas mal d’égoïsme, même inconsciemment. Mais, je le répète, Paul n’a jamais violenté personne ! Mais c’est vrai qu’il se servait allègrement de tout ce que cette époque lui offrait si facilement. »

Sépareriez-vous « l’homme et l’artiste », dans la veine des interrogations du moment mais aussi dans l’optique du scénario de cet album ? Paul n’est-il finalement qu’illusions et hantises concernant son art ou son rapport au monde, comme le titre semble le suggérer ?

Dany : « Un violeur est condamnable, point ! Qu’il soit un artiste exceptionnel ou un crétin. Mais je refuse de condamner quelqu’un sans jugement, comme le font les réseaux sociaux qui détruisent quelqu’un sans lui donner une seule chance de se défendre. Je crois à la présomption d’innocence. »

Denis, vous parlez aussi du regard d’une génération sur une autre, sans parler des liens potentiellement tissés entre un père et sa fille : est-il si simple pour des auteurs – dont le métier est solitaire par essence – d’être des modèles relationnels ?

D.L : « Un artiste n’est pas nécessairement un autiste, n’est-ce pas ? Et quel sujet est plus passionnant que celui des relations humaines ? Raconter une histoire d’aujourd’hui, confronter des personnages d’hier aux personnages de demain, ce n’était pas simple mais c’était assez plaisant à travailler. »

Dany, parlons pour finir de vos autres albums en cours ou des projets à venir : où en sont « Le Spirou de… : La Gorgone bleue » et le prochain « OIivier Rameau » ? Prévoyez-vous de ressusciter d’autres anciennes séries comme « Equator » ou même « Arlequin » ?

Dany : « Le « Spirou de… », commencé avant « Un Homme qui passe » va reprendre avec mon ami Yann. Je travaille aussi sur un nouvel « Olivier Rameau » et il n’est pas du tout exclu que « Intikam », écrit depuis longtemps, termine enfin la trilogie des « Equator ». Le reste, on verra… »

Denis, de votre côté : d’autres projets, avec ou sans Dany ?

D.L : « Beaucoup d’autres projets, dont un gros album pour Aire libre avec mon ami Ruben Pellejero aidé par Eduard Torrents et Gani Jakupi. Et pourquoi pas travailler à nouveau avec Dany ? Nous ne sommes ni l’un ni l’autre contraires à cette idée. »

Philippe TOMBLAINE

« Un Homme qui passe » par Dany et Denis Lapière
Éditions Dupuis (16,00 €) – ISBN : 979-1034732128
Edition spéciale (32,00 €] – ISBN : 979-1034732708

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2 réponses à Quand Dany recompose son passé

  1. Un autiste dit :

    « Un artiste n’est pas nécessairement un autiste, n’est-ce pas ? »

    Denis, un autiste peut être artiste. Et se lasser de voir cette caractéristique parmi d’autres de sa personnalité empoignée pour revendiquer une ouverture d’esprit qui par la même semble factice. J’ai lu pas mal de vos livres mais bizarrement je n’ai aucune envie de recommencer…

  2. box office story dit :

    Quel formidable talent Dany