« L’Incal » en intégrale et en noir et blanc : un roman graphique foisonnant et multigenres, dans son trait originel…

Quand deux auteurs-monde se rencontrent, cela donne un récit total dépassant la science-fiction : aventure, mysticisme, batailles homériques, politique, philosophie sont présents, entre autres. On retrouve les caractéristiques de Jodorowsky : destinée et fatalité, tarot, cruauté, discours sur la société, symbolisme. De Moebius, « L’Incal » a reçu sa vision à la fois rêveuse et violente, son trait pur et vivace, hérité de ses précédentes BD pour Métal hurlant et son éditeur. Après les albums séparés, les diverses éditions intégrales en couleurs, voici enfin le noir et blanc : on n’a pas attendu inutilement.

Pour un cycle « ni résumable ni mesurable », comme le disait Major Fatal, la précédente BD au long cours de Moebius, mettons simplement quelques repères.

Anticipation ou science-fiction, le futur est cauchemardesque : cités artificielles et surpeuplées, surveillance de masse par un pouvoir confisqué par une caste, populace abêtie par les écrans et les spectacles débiles ; quelle préscience de la part des auteurs, vu des années 1980 !

Parfait antihéros, John Difool (Jean, le fou, le mat), détective à la petite semaine, sans courage ni ambition, vit avec son oiseau Deepo dans son conapt (appart de con).

Bien malgré lui, il est entraîné dans des bas-fonds révélant des créatures étranges, mais surtout l’Incal, entité vivante à la magie qui semble puissante.

Lui, le lâche, le minable, est pris dans une spirale de plus en plus aventureuse : vers les profondeurs du lac d’acide, l’espace de l’extérieur interne, les immensités glacées, les eaux-prison aux méduses bienveillantes…Les autres personnages de cette histoire initiatique se présentent tous comme des archétypes : les deux sœurs contraires Animah, la femme-mère virginale et Thanatah la sombre, le Métabaron, guerrier farouche, Solune l’enfant androgyne prometteur, Kill le chien mercenaire, et Deepo, trouillard raisonnable qui domine ses peurs.À ce nombre parfait de 7, se greffent à l’occasion des batailles, retournements et drames galactiques, un président-clone dépassé, entouré de dignitaires corrompus et de sa garde surarmée, l’Impéroratriz, sorte de guide moral et spirituel de ce monde, une grande assemblée qui ressemble à l’ONU et nombre d’extraterrestres souvent belliqueux.À la grande lumière et l’espoir représentés par l’Incal et les 7 est opposée une force noire : les technos. Ce peuple malsain, fasciste, conduit par un technopape, essaie pendant tout le cycle d’éteindre la lumière des soleils au profit de la « ténèbre », allégorie de l’esprit de domination, de dictature. Difool est balloté au milieu d’évènements qui le dépassent, qui seront pour lui une occasion de s’élever, au-delà de lui-même. Peu à peu et jusqu’à la fin, chacun sera transformé.  

Seul le tome 4 a été prépublié en noir et blanc (sauf le dernier chapitre) dans Métal hurlant n° 107 à 110 (1985), la revue ayant publié les épisodes des  trois premiers en couleurs (de début 1981 à 1983).

Adoré par le public et les professionnels, « l’Incal » doit son succès, depuis plus de 30 ans, à ses multiples entrées.

Chacun peut y trouver le point de vue, le genre, les thèmes qui le captiveront.

Le cycle est suffisamment long (307 planches en comptant la courte histoire parue dans « Les Mystères de l’Incal », reprise ici) pour mettre en scène d’innombrables évènements, rebondissements, de ces mondes en conflit et les parcours individuels chaotiques et enchevêtrés.

Dans ce roman graphique total, un lecteur verra d’abord un classique de SF, un autre un polar accompagné de philosophie ou une histoire simplement humaine et sentimentale, ou du symbolisme illustré en action, etc.

Quant au dessin, Moebius, très occupé ces années-là, a opté pour un style relativement simplifié, presque ligne claire, mais pas sommaire ou facile, ce qui lui permettait de produire une planche par jour, à un rythme moyen hebdomadaire.

Cette urgence donne une vivacité, une fraîcheur au dessin, qui s’embarrasse peu de fioritures ou de repentirs. On trouve donc moins de virtuosité et de ruptures brusques de style que dans « Major Fatal », mais plus de chaleur et de spontanéité que dans « Surfer d’argent ».

Pourtant, le dessin devient plus complexe et foisonnant jusqu’à prendre la marge dans les deux derniers tomes, et il varie cependant au cours du cycle (car Moebius a toujours été changeant). Et c’est l’un des grands plaisirs de l’intégrale que de tenir en un volume une œuvre tour à tour rapide et souple pour donner vie aux personnages, rêveuse et évocatrice dans la contemplation, ample et violente dans les scènes d’action et catastrophes. Avoir accès au trait de Moebius, c’est aller vers la vraie source du cycle, son dessin inexplicablement fascinant.

Patrick BOUSTER 

« : L’Incal : intégrale noir et blanc » par Moebius et Alejandro Jodorowsky 

Éditions Les Humanoïdes associés (69,99 €) — EAN : 9 782 731 666 953

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5 réponses à « L’Incal » en intégrale et en noir et blanc : un roman graphique foisonnant et multigenres, dans son trait originel…

  1. Henri Khanan dit :

    Alors là! Je ne me souviens pas que les deux premiers Incal furent pré-publiés en noir et blanc dans Métal!

  2. phil dit :

    Bonjour,
    c’est le 4e tome qui est paru en noir et blanc dans Métal (début au 111) et non les 3 premiers qui sont bien parus en couleurs. Jean-Pierre Dionnet avait rédigé une page d’intro dans ce n° pour le justifier .

  3. Patrick BOUSTER dit :

    Oui, merci de votre perspicacité… Effectivement, j’ai trop rapidement conclu que les premiers tomes, selon la logique, étaient en nb. Par contre, Jonas a publié ensuite les 2 premiers en albums tirages spéciaux nb, ce qui a peut-être contribué à la confusion.
    Voilà, c’est corrigé.

  4. Henri Khanan dit :

    Oui, il y eut aussi un tirage de tête en noir et blanc des Humanos pour les deux premiers Diffol, publiés à l’origine en couleurs dans Métal Hurlant.

  5. Henri Khanan dit :

    En fait, plus un portfolio comprenant toutes les pages en noir et blanc!