Jacques Blondeau (première partie) : dessinateur au quotidien…

Excepté quelques brèves collaborations avec l’édition traditionnelle, Jacques Blondeau a travaillé au cours de sa trop courte carrière pour un seul employeur : Paul Winkler. C’est, en effet, pour le fondateur de la fameuse agence de presse Opera Mundi et du groupe de presse Édi-Monde que ce bourreau de travail a livré la plus grande part de son œuvre. Retour sur un dessinateur oublié des années d’après-guerre : comme hélas beaucoup d’autres…

Né le 24 mars 1925 à Vailly-sur-Sauldre, Jacques Blondeau étudie le dessin à l’atelier Huguet, à Paris. Ses premiers travaux sont publiés en 1947, dans les pages de l’hebdomadaire O.K de la Société d’éditions enfantines, dirigé par le dessinateur René Detire.

Présenté sous la forme d’un double strip situé en bas de page, sa première bande dessinée (« Le Bras d’or »), commence dans le n° 61 (21 août 1947), pour se terminer dans le n° 86.

Ce court récit raconte l’histoire un peu simpliste du professeur Nanton, traqué par des bandits, alors qu’il est occupé à fabriquer un homme un or.

Le trait du débutant évolue rapidement et son style personnel, facilement identifiable, est déjà bien présent dans les derniers strips.À la même période, pour Kid magazine, mensuel publié par le même éditeur, il anime « Stoppy Jones » : série policière classique, ayant pour cadre les États-Unis, présentée sous forme de récits complets. Dans le n° 90 (11 mars 1948) de O.K, démarre « Dick Barney et les voleurs d’étoiles ». Avec son style désormais très reconnaissable, Jacques Blondeau se lance dans la science-fiction. Le héros Dick Barney est envoyé en mission sur la planète Pirrius où les colons terriens sont attaqués par une peuplade inconnue : une histoire au scénario déjà solide qui prend fin dans le n° 120 en novembre 1948.À la même époque, il réalise deux histoires complètes pour la Collection Jeunesse des éditions Marcel Daubin. Ces fascicules de petit format, comportant 16 pages, permettent de retrouver quelques auteurs bien connus : Jan-Loup, Dut, Christian Mathelot, Raymond Cazanave, Auguste Liquois…

Jacques Blondeau publie le polar « L’Île aux monstres » dans le n° 63 et le récit d’anticipation « La Capture de Matras » dans le n° 66.

Toujours en 1948, il effectue un bref passage dans l’hebdomadaire Zorro France-Soir Jeudi magazine où il réalise les premières planches d’une plaisante version d’« Ivanhoé », adaptée du roman de Walter Scott par Laudigeois.

Elle est lancée dans le n° 95 (30 mars 1948) et prend fin au n° 123. Les dernières pages de ce récit seront réalisées par un autre dessinateur, lui aussi débutant : Claude-Henri Juillard.

Paul Winkler.

À la fin de la même année, Jacques Blondeau contacte Paul Winkler (né en 1898 à Budapest), le fondateur, avant-guerre, de l’agence de presse Opera Mundi.

Dès les années trente, il vend aux journaux français les droits de reproduction des stripsaméricains et, plus particulièrement, ceux produits par le King Features Syndicate, dont il est l’agent exclusif. Malin, cet homme d’affaires se lance, dès l’après-guerre, dans la création de bandes dessinées conçues sur mesure pour les lecteurs français.

Aux côtés de Pierre Degournay, Robert Bressy, José Larraz et de quelques autres, Jacques Blondeau est l’un de ses dessinateurs les plus prolifiques.

Jusqu’en 1958, il livre strips et bandes verticales à un rythme d’enfer. Cadence justifiée par le prix modeste consenti par son patron qui n’a pas la réputation d’être généreux avec ses collaborateurs.

Illustration pour l'Almanach Confidence n° 51 (en 1950).

Sise rue Raymond Poincaré, non loin des Champs-Élysée, l’agence Opera Mundi est dirigée à l’époque par Gérald Gauthier : le bras droit de Paul Winkler.

Il est également responsable des éditions Colbert qui produisent des romans destinés, eux aussi, à la presse : la série des « Angélique, marquise des anges » de Anne et Serge Golon ou celle des « Catherine » de Juliette Benzoni. Ces romanciers populaires sont aussi les auteurs de nombreux scénarios destinés aux bandes dessinées de l’agence.

Elle est située dans un immeuble bourgeois au vaste escalier central, conduisant aux bureaux. C’est surtout de l’immense cave mythique, que j’ai eu le privilège de visiter à plusieurs reprises, dont je conserve le meilleur souvenir.

Tous les plombs destinés à l’impression des strips, qu’ils soient horizontaux ou verticaux, étaient soigneusement classés dans des rayonnages répartis le long des nombreux couloirs. Dans l’attende d’être livrés aux imprimeries de presse : un souvenir émouvant et nostalgique d’une époque révolue.

Proposé en avant-première aux grands quotidiens parisiens (France-Soir, Le Parisien libéré, L’Aurore…), ce matériel est publié au fil du temps par un nombre impressionnant de journaux et magazines de province : Nord-Éclair, Le Midi libre, Ouest-France, Samedi-Soir, L’Est républicain, La Montagne, Nord-Matin, L’Union, Sud-Ouest, Le Télégramme de Brest, L’Écho du Centre, Paris-Journal, L’Oise-Matin… Quel dessinateur peut aujourd’hui se vanter d’avoir plusieurs millions de lecteurs quotidiens ?Jacques Blondeau démarre sa carrière à Opera Mundi avec « Lil » : un strip, classique en cinq épisodes totalisant 717 bandes destinées, en premier lieu, au quotidien L’Aurore : lequel le publie de 1949 à 1951. Écrit par Claude Duprè (pseudonyme d’Agnès Guilloteau parfois utilisé par d’autres personnes), « Lil » a pour héroïne une blonde journaliste travaillant pour le quotidien Le Globe. Elle est mêlée à des affaires criminelles résolues tambour battant, avec l’aide du gentil Blaise et de la brave Tantine. Notons que, pour cette série, Jacques Blondeau s’est fait assister par son amie, elle aussi élève de l’atelier Huguet : Martine Berthelemy.

« Lil » par Jacques Blondeau et Claude Dupré, pour Opera Mundi (1949).

Dès 1950, il assure un autre strip : « Maigret », d’après l’œuvre de Georges Simenon. Destinée à l’hebdomadaire Samedi Soir, cette série adapte quinze enquêtes du célèbre policier du quai des Orfèvres et totalise 1 473 stripspubliés de 1950 à 1953.

« Maigret » par Jacques Blondeau, d'après Georges Simenon, pour Opera Mundi (1950).

La même année, il met en images un autre roman de Georges Simenon : « Le Petit Docteur » : au total, trois épisodes en 174 bandes.

« Le Petit Docteur » par Jacques Blondeau, d'après Georges Simenon, pour Opera Mundi (1950).

Toujours en 1950, il adapte « Vingt Mille Lieues sous les mers » de Jules Verne : une tentative en 156 strips où se mêlent bulles et textes sous les images. Publiée par Franc Tireur cette expérience « mixte »sera rapidement abandonnée.

« Vingt Mille Lieues sous les mers » par Jacques Blondeau, d'après Jules Verne, pour Opera Mundi (1950).

Un autre roman de Georges Simenon est mis en images pour Le Parisien libéré en 1951 : « Les Dossiers de l’agence O », qui compte seulement 60 strips. Toujours en 1951, il dessine, en 74 bandes (avec bulles et textes), « L’Assassinat d’Henri IV » pour L’Aurore.

« L’Assassinat d’Henri IV » pour L’Aurore (Opera Mundi,1951).

L’année suivante, nouveau strip classique avec « Mam’zelle Bonaparte » qui totalise 156 bandes.

« Mam’zelle Bonaparte » par Jacques Blondeau, pour Opera Mundi (1952).

En 1955 et 1956, il succède à Robert Bressy (alias Yves Sayol) sur la première partie de « Docteur Claudette » écrite par Juliette Benzoni, dont il dessine 251 strips. Une seconde partie en 2 578 strips sera par la suite dessinée par Bressy.

« Docteur Claudette » écrit par Juliette Benzoni, pour Opera Mundi (1955).

Entre 1956 et 1958, pour Le Parisien libéré, il propose son dernier strip classique : une adaptation en trois épisodes et 575 bandes d’« Arsène Lupin », d’après les romans de Maurice Leblanc. Cette série terminée, il se limite à la réalisation de bandes verticales, réservant la livraison de bandes dessinées classiques au Journal de Mickey, où il se prépare à effectuer son entrée.

« Arsène Lupin », d’après Maurice Leblanc, pour Opera Mundi (1956).

« L’Histoire mystère » pour Opera Mundi (vers 1955).

« Les Grandes nouvelles d’hier et d’aujourd’hui » pour Opera Mundi (vers 1955).

Tout en ayant produit plus de 3 500 strips en moins de dix ans, Jacques Blondeau trouve encore le temps de livrer de nombreuses bandes verticales.

Ces bandes, qui occupent toute la longueur du quotidien, se présentent avec quatre dessins et de longs textes explicatifs. Jacques Blondeau participe tout au long des années cinquante à plusieurs de ces séries à thèmes composées de courts récits, où alternent plusieurs dessinateurs : « Les Grandes Erreurs judiciaires », « Les Histoires de l’Histoire », « Les Grandes Nouvelles d’hier et d’aujourd’hui », « L’Histoire mystère », « Drame et angoisse », « Une histoire par semaine »… Sans oublier deux épisodes des « Destins hors-série » écrits par Anne et Serge Golon :  « Nicolas Fouquet » (173 bandes) et « Le Comte de Rochefort » (150 bandes).

Après 1958, il propose de superbes adaptations de romans célèbres sous forme de bandes verticales publiées en avant-première par L’Aurore :  « Fromont jeune et Risler aîné » d’après Alphonse Daudet (141 bandes), « Les Hommes en blanc » d’après André Soubiran, « Le Cercle de famille » d’après André Maurois (131 bandes), « L’Or du Cristobal » d’après Albert t’Serstevens (35 bandes), « L’Empreinte du dieu » d’après Maxence Van der Meersch (65 bandes)…

« Nicolas Fouquet » d'après Anne et Serge Golon, pour Opera Mundi (1957).

« Le Comte de Rochefort » d'après Anne et Serge Golon, pour Opera Mundi (1958).

« Fromont jeune et Risler aîné » d’après Alphonse Daudet, pour Opera Mundi (vers 1958).

« Les Hommes en blanc » d’après André Soubiran, Opera Mundi (vers 1958).

« Le Cercle de famille » d’après André Maurois, pour Opera Mundi (vers 1958).

« L’Or du Cristobal » d’après Albert t’Serstevens, pour Opera Mundi (1960).

« L’Empreinte du dieu » d’après Maxence Van der Meersch, pour Opera Mundi (1961).

À suivre…

 Henri FILIPPINI

 Relecture et mise en pages par Gilles Ratier

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5 réponses à Jacques Blondeau (première partie) : dessinateur au quotidien…

  1. jean dit :

    Dans son catalogue encyclopédique des bandes horizontales françaises dans la presse adulte de 1946 à 1975 chez PRESSIBUS, Alain Beyrand consacre 14 pages à Jacques Blondeau.

  2. marie-jean lapasse dit :

    Merci !! Depuis ma lecture, longtemps après parution, de l’encylopédie des bandes de presse de 1945 à 1975, chez Pressibus, par Alain Beyrand et autres, j’ai eu goût prononcé pour les bandes de presse française.
    Aux côtés des maîtres comme Gillon, Forest, Bressy et autres, cet auteur tombé, dans l’oubli faute d’album (?), mérite d’être réhabilité.

    Vous exhumez pour le bonheur de nos yeux des planches rarement montrées, soyez-en remerciés. Cela pique ma curiosité : pourrait-on connaître les sources de ces ces planches?

    Merci !!

  3. Cédric dit :

    Bonjour,
    Je prépare actuellement un travail de publication autour d’une planche des aventures d’Arsène Lupin de Maurice Leblanc adapté par Jacques Blondeau pour Le Parisien de 1956 à 58 puis repris dans Le Samedi de 57 à 58. Afin de me permettre une reproduction en ouvrage, je cherche les dates de parution des planches de « L’évasion d’Arsène Lupin » (troisième aventure du premier recueil Gentleman-cambrioleur). Je me tourne donc vers vous sur les conseils de l’AAAL en espérant de tout coeur que vous puissiez me renseigner. Je vous remercie d’avance.
    Amitiés lupiniennes

    • Bonjour,
      Merci pour votre intérêt. Hélas, à l’époque, je découpais les strips dans le Parisien libéré, sans mentionner les dates de parution et je suis loin d’avoir tout. Je me souviens que je récupérais les journaux chez une vieille dame ainsi que les Ici Paris et L’Aurore, d’autres journaux, chez des voisins. J’étais déjà cinglé grave à 10/12 ans, mais pas au point de penser qu’un jour je parlerai de ces merveilles sur un écran. J’ai commencé de conserver les pages entières à partir du début des années 1960 et là je peux dater les parutions. Désolé de ne pas pouvoir vous renseigner mieux. Il est possible que mon ami Alain Beyrand de Pressibus soit mieux à même de vous renseigner (alain@pressibus.org).
      Bonne chance dans votre entreprise
      Amitiés
      Henri Filippini

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