Jan-Loup : un dessinateur aussi mystérieux que talentueux…

Dans le cadre du « Coin du patrimoine », c’est au tour de l’énigmatique Jan-Loup, après Loÿs Pétillot (1), d’être l’invité d’un cycle consacré aux parcours d’auteurs français ayant débuté au cours des années d’après-guerre et aujourd’hui injustement oubliés : des créateurs souvent talentueux, qui n’ont pas eu la chance de voir leurs travaux réunis dans des albums, comme c’était le cas pour leurs confrères belges.

Jan-Loup : une signature familière pour les lecteurs des illustrés des années d’après-guerre, une énigme, parmi tant d’autres, pour les historiens de la bande dessinée.

On ignore tout, ou presque, de cet artiste qui a beaucoup produit dans les journaux pour la jeunesse. Seul André Gaudelette, qui fut son confrère et ami — tous deux collaborant aux magazines Fleurus —, m’en a parlé.

Banlieusards, car résidant tous les deux du côté d’Anthony, ils se rendaient ensemble chez leur éditeur situé rue de Fleurus, non loin du jardin du Luxembourg.

« Horace contre le gang », dans Pierrot, en 1947 (n° 3).

Très touché par le décès de son ami, André Joy (le pseudo d’André Gaudelette dans Vaillant) m’avait confié que Jean-Louis Langevin était un garçon charmant, passionné par son métier et travaillant beaucoup. Gros fumeur, il est décédé d’un cancer en 1970. Il avait 47 ans.

Jean-Louis Langevin, qui signe du pseudonyme Jan-Loup, est né en 1923. Son nom apparaît pour la première fois dans le n° 3 du 1er juin 1947de l’hebdomadaire Pierrot des éditions de Montsouris (ex-éditions du Petit Écho de la mode).

Dans un style humoristique, il anime « Horace contre le gang » : les aventures comico-policières d’un jeune rouquin qui n’hésite pas à affronter une bande de gangsters qui envisagent l’enlèvement de son copain Henry.

Jan-Loup poursuit ce récit jusqu’au n° 19, tout en livrant des strips humoristiques dont le protagoniste est un jeune gamin farfelu baptisé Adolphe. L’année suivante, il signe un polar au trait réaliste, « Inspecteur Graham en Norvège », dans le n° 39 de la Collection Vaillance des éditions Marcel Daubin. Cette collection de récits complets de 8 pages de format 13,5 x 19,5 cm ouvrait ses pages à des auteurs consacrés, mais aussi à des débutants : Pierdec, Christian Mathelot, Kline, Roger Burty, Jean-Paul Decundun…

En 1949, Jan-Loup est présent dans le premier numéro du supplément jeunesse de l’hebdomadaire Jeudi-Matin. Il illustre avec réalisme un scénario d’anticipation de Jean de Rivelac : « Bagarre dans le ciel », un récit en 13 pages qui laisse entrevoir un auteur prometteur. Une réédition de cette histoire au tirage limité à 250 exemplaires a été proposée, en 1994, par les éditions Apex.

Il faudra patienter jusqu’en 1953, pour retrouver la signature de Jan-Loup dans les pages d’un magazine de bande dessinée, sauf lacune dans nos collections : ce qui est toujours possible.La période Montsouris…

Jan-Loup démarre une longue collaboration avec Lisette : l’hebdomadaire pour jeunes filles sages des éditions de Montsouris.

« Alerte en Vanoise », dans Lisette, en 1954 (n° 33).

En 1954, il signe « Alerte en Vanoise » : une histoire en 11 pages qui commence dans le n° 33 du 15 août et prend fin dans le n° 43. Suivront des illustrations pour des romans (« L’Étang aux castors », « Le Signe des rois », « L’Aventure australienne »), pour des nouvelles et quelques histoires à suivre en bandes dessinées sans personnages récurrents : « Alerte en Vanoise » (1954), « Le Trésor de la banquise aux oursins » (1955), « Mireille de Camargue » (1956),

« Mireille de Camargue », dans Lisette, en 1956 (n° 35).

« Aventure au Kansas » (1957), « La Prairie » d’après Fenimore Cooper (1957), « Le Naufragé de l’île aux crabes » (1958), « Le Second Médaillon » (1959). Il dessine une quinzaine d’histoires complètes didactiques en 1959 et 1960 : « Capitaine Jackie », « Louis Pasteur », « À l’assaut du Tibet », « Châteaubriant », « Arago », « Moby Dick », « Johnny Pépin-de-pomme »…

« Châteaubriant », dans Lisette, en1959 (n° 51).

Sa collaboration avec Lisette prend fin alors que le journal change de formule en septembre 1960. À la même époque, Jan-Loup collabore au trimestriel de petit format Lisette Magazine, de 1955 à 1960. Il y publie une dizaine de récits complets d’une douzaine de pages : « Mademoiselle Tarzan », « Quand les ours s’en mêlent », « Une histoire de brigands », « Le Voyage d’Annie », « Le Cheval fantôme », « Monsieur John », « Le Collier turc »…

« Quand les ours s’en mêlent », dans Almanach Lisette 1957.

Au cours de cette collaboration avec Lisette, il est sollicité par la rédaction de l’autre magazine jeunesse des éditions Montsouris, Pierrot, tout juste devenu Champion dans une formule mensuelle au format plus petit.

Il en réalise l’ensemble des couvertures du premier numéro (février 1958) au n° 26 (février 1960).

Il anime du n° 1 au n° 19 les enquêtes du commissaire Martial (écrites par François Drall, pseudonyme de François Rouillard) : un flic sympathique de la P.J., fumant la pipe.

Notre homme mène ses investigations dans les milieux interlopes, le plus souvent accompagné par le truculent reporter-photographe Bertrand Daney.Toujours au cours des années 1950, Jan-Loup travaille pour l’hebdomadaire publicitaire Ima, sous-titré L’Ami des jeunes. Il y dessine un récit à suivre, « Évitez Copernic », du n° 45 (11/01/1956) au n° 70 (25/04/1957) : une histoire d’anticipation, comme on disait à l’époque où le héros, O’Kahanam, travaillait pour Interpol. Il est chargé de retrouver l’équipage d’une fusée mystérieusement volatilisé. Classique et parfaitement mis en images.Jan-Loup collabore aussi à Hurrah !: l’hebdomadaire des Publications périodiques modernes créé par Cino Del Duca, en 1956 et 1957. Il y réalise quelques couvertures et des récits complets pour les rubriques « Notre film complet »

Hurrah ! n° 202 (1957).

et « Ici s’est passé… ». Des pages soignées, malgré une impression médiocre qui ne respecte pas à sa juste valeur le travail du dessinateur.

Hurrah ! n° 158 (1956).

Lorsqu’il quitte Lisette, Jan-Loup rejoint en 1961 Bernadette : l’hebdomadaire pour filles de la Maison de la Bonne Presse. Il y publie deux histoires à suivre : « Jules Verne », un récit en dix pages écrit par Isabelle Gendron (n° 247 à 250), puis « Jean des Érables » à partir du n° 51 de 1962. Il livre des illustrations et des histoires complètes jusqu’au n° 103 où, en 1963, il dessine un dernier récit consacré à « Amelia Earhardt ». Ironie de l’histoire, quelques mois plus tard, Bernadette fusionnera avec Lisette sous le nouveau titre Nade.

« Silex », dans le n° 93 de Bernadette (1963).

Les années Fleurus…

1956. Prémonition ou simple expérience afin de se rassurer sur son avenir de dessinateur ? Quoi qu’il en soit, alors que les éditions de Montsouris donnent des signes de fatigue, Jan-Loup effectue un premier et bref passage rue de Fleurus. Et avec succès, puisqu’il obtient des commandes de la part de toutes les rédactions des trois journaux de l’éditeur catholique. Il publie « Alexandre Fleming » du n° 22 au n° 25 de Fripounet et Marisette (27/05/1956). « L’Homme au rouleau de carton » paraît dans le n° 16 d’Âmes vaillantes (14/04/1956). Enfin, « Le Destin d’Inigo », une histoire complète écrite par Jean-Marie Pélaprat (alias Guy Hempay) est publiée dans le n° 22 de Cœurs vaillants (27/05/1956).Les lecteurs séduits par son trait vont devoir patienter jusqu’en 1963 pour retrouver sa signature dans ces trois magazines. Il y collaborera avec une belle régularité, jusqu’à son décès en 1970.

Dans Âmes vaillantes, rebaptisé entre temps J2 Magazine, il fait son entrée dans le premier numéro de 1963 avec une histoire de « Pocahontas » écrite par le vétéran Georges Fronval, considéré comme un grand spécialiste de l’Ouest américain : un récit en 28 pages superbes qui en promet bien d’autres. Sous forme d’histoires à suivre, Jan-Loup publie un « Napoléon » écrit par Guy Hempay (29 pages du n° 1 au n° 11 de 1964),

« Napoléon », dans J2 Magazine.

« Destination Chilpango » de G. Hertécé en 34 pages (n° 23 à 32 de 1964), « Le Yack blanc » de Hervé Serres en 33 pages (n° 44 de 1965 au numéro 2 de 1966), « Florence de Nightingale » écrit par Guy Hempay en 33 pages (n° 40 à 50 de 1966),

« Oklahoma-Mary ».

« L’Oustal du loup » de Hélène Lecomte Vigier dans les n° 18 et 19 de 1967, enfin l’unique aventure de « Pat et Sylvie » écrite par Guy Hempay publiée en 38 pages du n° 38 au n° 50 de 1967.

À cette production déjà importante, il faut ajouter de nombreux récits complets authentiques, souvent en huit pages, cosignés avec les scénaristes maison : Guy Hempay, Jean-Paul Benoît, Louis Saurel, Monique Amiel, Isabelle Gendron, Claire Godet, Henri Cado, Henriette Robitaillie…

Notons, parmi la trentaine d’histoires réalisées : « Byrd », « Les Algues en flammes », « Jane Adams », « L’Énigme de la Mary Céleste », « Anne de Bretagne »… Et une seule création au personnage récurrent : « Oklahoma-Mary », série de récits complets en huit pages, réalisés avec le concours du scénariste Guy Hempay.

Jeune fille que sa tante Cathy souhaite bien éduquer, la brune et intrépide Mary ne rêve que d’une chose : chevaucher dans les grands espaces de l’Oklahoma en compagnie du vieux Jo et de son ami Tim : 17 épisodes de huit pages sont publiés du n° 8 de 1967 (« La Grande Colère des Sioux ») au n° 28 de 1970 (« Le Retour de Black Shadow »). Ce sera l’ultime aventure de cette pétulante héroïne et la dernière participation de Jan-Loup à J2 Magazine. « Flower Jane », une autre fille de l’Ouest campée par l’excellent Claude-Henri Juillard, remplacera le personnage du dessinateur décédé.

« Oklahoma-Mary », dans J Magazine.

Si l’on excepte la couverture du n° 52 en décembre 1957, c’est dans le n° 33 (12/08/1963) de Fripounet et Marisette que Jan-Loup publie son premier récit complet : « Le Bracelet de Nafreit » écrit par Claire Godet.

L’hebdomadaire destiné à l’origine aux jeunes ruraux lui permet de réaliser une quinzaine de récits complets, jusqu’en 1969, ou des couvertures et des illustrations de nouvelles et de romans (« Kateri fleur du Saint-Laurent » de Rose Dardennes en 1966).

Avec le concours du scénariste Georges Fronval (1904-1975) qui fut aussi un collaborateur régulier de Pilote, il crée le sympathique duo Thomas Laventure et P’tit Jeff.

Confié, par son père dont la femme est morte, au vieux trappeur Thomas Laventure, Jeff sillonne en sa compagnie les terres encore vierges du Dakota. Ils seront les protagonistes de huit aventures d’une dizaine de pages.

La première, « La Crique aux castors », est publiée du n° 14 (4/04/1965) au n° 18 de Fripounet.

« Thomas Laventure et P’tit Jeff », dans Fripounet.

La dernière, « Le Mustang du canon du diable », paraît en 1970 : du n° 32 au n° 39. Ce sera l’ultime contribution de Jan-Loup à l’hebdomadaire destiné aux jeunes enfants des éditions de Fleurus.

« Thomas Laventure et P’tit Jeff », dans Fripounet.

Récit complet dans le n° 3 de Fripounet, en 1966.

Bien que présent dans les pages de J2 Jeunes, Jan-Loup y est plus discret.

On lui doit une douzaine d’histoires complètes didactiques écrites par les incontournables Louis Saurel et Guy Hempay, mais aussi des illustrations.

La première, « Ader », est publiée dans le n° 44 de 1963, la dernière, « Le Sauvetage du Groenland », dans le n° 14 de J2 Jeunes.

Au long des huit années passées aux éditions de Fleurus, Jan-Loup a réalisé des centaines de pages.

Seules entorses à cette collaboration exclusive : quelques planches livrées aux magazines publicitaires Total Journal et Poney, ainsi que des récits complets didactiques destinés au bimensuel Francs-Jeux édité par Les Publications enfantines, de 1960 à 1970.

Son ultime participation est publiée dans le n° 561 (01/06/1970) de Francs-Jeux : « Le Premier “Tour” ».

« L’Aigle royal » dasn le n° 481 de Francs-Jeux , en 1966.

Dessinateur talentueux, amoureux de son métier, Jan-Loup n’a eu que deux décennies pour l’exercer. Son trait réaliste, parfois teinté d’humour, convenait parfaitement au lectorat enfantin qui était le sien.

« Cavalier de la Salle », dans le n° 26 de Poney, en 1962.

Aussi habile dans les histoires contemporaines, dans la fiction ou dans l’Histoire, il pouvait tout dessiner avec la même précision.

Ses pages n’ont jamais été réunies sous forme d’albums et il demeure ignoré par la plupart des historiens de la bande dessinée.

Inutile de préciser que son très catholique éditeur n’a pas consacré la moindre ligne pour signaler son décès à ses lecteurs.

Que cette modeste étude participe à sa redécouverte…

Et si le hasard permettait à un de ses proches de lire ces lignes, nous lui serions très reconnaissants de nous joindre afin de pouvoir compléter notre étude.

 Henri FILIPPINI

Relecture et mise en pages par Gilles Ratier

(1) Voir Loÿs Pétillot : Bayard fut son royaume….

« Le Sauvetage du Groenland le n° 14 de J2 Jeunes, en 1970.

Galerie

6 réponses à Jan-Loup : un dessinateur aussi mystérieux que talentueux…

  1. philippe Larbier dit :

    Merci pour cet article, cher Henri. Je ne suis pas certain que ce type de BD populaire soit « supérieure » à la bande-dessinée « intellectuelle » ou « artistique », mais c’est sans aucun doute celle que je préfère et qui m’a fait aimer ce métier.

  2. Marc-André dit :

    Belle redécouverte de ce dessinateur dont j’ai toujours apprécié le style.

  3. Vincent dit :

    Bel article qui rend hommage à un auteur oublié et à son travail. En espérant que cette étude intéressera les amateurs et passionnés comme moi. Merci et bravo pour votre travail !

  4. Henri Khanan dit :

    Et voila! quand vous développez un article sur un auteur méconnu du passé (mais méritant!), non seulement vous vous différenciez des sites spécialisés dans la lecture de nouveautés gentiment envoyées par les éditeurs à des fins publicitaires, mais en plus vous évitez les polémiques entre admirateurs et détracteurs des auteurs contemporains.
    La voie à suivre!°)

    • Gilles Ratier dit :

      Bonjour Henri et merci pour votre commentaire.
      Avec la nouvelle ligne éditoriale du site que nous souhaitons développer, nous allons en effet , dans la limite de nos possibilités et de notre temps disponible, mettre un peu plus en avant le côté « Patrimoine » qui a toujours existé sur BDzoom.com : mais ces articles nécessitent beaucoup plus d’attention, de recherches et de mise en pages que les autres.
      Cela ne veut pas dire que l’on va délaisser l’actualité, bien au contraire. Nous allons essayer de trouver un juste équilibre entre tout ça, afin de continuer à justifier notre réputation d’être l’un des principaux sites de référence sur la bande dessinée.
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

      • PATYDOC dit :

        J’adore vos pages patrimoine, mais j’aime bien aussi quand vous faites une rétrospective sur un auteur encore bien en vie – des sortes de « bio » condensées, et si bien illustrées (le + produit de BD Zoom !)

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