« L’Œil du STO » : quand travailler pour l’occupant était devenu obligatoire…

Instauré en février 1943 par le régime de Vichy, le Service du Travail Obligatoire contraint des milliers de jeunes hommes au travail en Allemagne. Parmi eux, Justin Roques, qui refusera par la suite que cette année noire soit comptabilisée pour sa retraite. À travers lui, c’est une autre Seconde Guerre mondiale qui est racontée : ceux qui n’étaient ni des collabos ni des résistants, mais furent longtemps perçus comme des planqués… Composé de 192 pages, cet album de Julien Frey et Nadar est l’un des premiers à évoquer la terrible réalité du STO ; en noir et blanc, il dessine avec une parfaite sobriété et une écriture concise tout le poids mémoriel d’un terrible passé.

Dans les années 1970, un héros toujours tourmenté... (planches 1 et 2 - Futuropolis 2020)

En couverture, au milieu d’un grand nombre d’hommes portant une valise et semblant partir – sans joie ni enthousiasme – vers une destination inconnue, un couple s’embrasse. L’heureux élu, qui semble surpris par le geste tendre de son amoureuse, est aussi le seul homme à être tourné vers la droite, sens naturel de la lecture occidentale et de la bonne marche des choses. Les deux silhouettes, qui se détachent de l’ambiance pesante du décor sous une lumière blanche, sont observées par un policier français des années 1940. Le titre, qui vient à son tour partiellement définir le contexte historique pesant, est à double sens : c’est le regard inquisiteur d’un état policier, ici précisément défini par sa noire incarnation policière, mais c’est aussi un renvoi au héros. Justin, dont l’œil est ici écarquillé, tentera (en vain) de s’abîmer un œil avec de l’huile de machine durant son séjour forcé en Allemagne. Ce dans l’espoir d’obtenir quelques jours de repos au beau milieu de l’enfer des camps de travail.

Affiches de propagande concernant le "volontariat" et le STO

Le STO est un sujet dramatique mais rarement évoqué directement par la bande dessinée, outre quelques bandes réalisées dès 1942 par la propagande officielle afin de convaincre les ouvriers français d’aller œuvrer en Allemagne : parmi les plus connues figurent « L’Aventure de Célestin Tournevis », un dépliant de 8 pages dessiné par Frick en 1942. Le journal résistant Combat détournera cette publication l’année suivante dans son numéro 49 (janvier 1943) avec « La Mésaventure de Célestin Tournevis » ! Plus récemment, en 2009, le STO aura aussi donné matière à une republication chez Casterman des « Carnets de guerre » de Jacques Martin, le père d’Alix, Jhen et Lefranc. C’est aussi le sujet du sixième tome des « Enfants de la Résistance » (par Vincent Dugomier et Benoît Ers ), paru ce mois-ci au Lombard. Pour le scénariste Julien Frey, le présent récit devait, avant toute chose, être l’occasion de décrire les épreuves endurées par le grand-père de sa propre épouse. En 1942, le Reich se retrouve en difficultés face aux Alliés : Fritz Sauckel, le plénipotentiaire général nazi pour l’emploi de la main-d’œuvre, est chargé de réquisitionner des hommes par tous les moyens dans tous les pays d’Europe. En France, le « négrier de l’Europe » compose avec Pierre Laval : dès juin 1942 est institué le système de la Relève, consistant à libérer un prisonnier de guerre pour trois départs volontaires en Allemagne. Le manque de succès de cette mesure (17 000 volontaires enregistrés fin août) oblige les autorités françaises à durcir le ton : entre septembre 1942 et le 16 février 1943, plusieurs ordonnances et lois successives contraignent au départ 250 000 jeunes ouvriers. Le S.O.T. (acronyme raillé et rapidement changé en S.T.O.) vise plus particulièrement les classes d’âges 1940, 1941 et 1942 (jeunes gens nés entre 1920 et 1922), tout en se substituant au traditionnel service militaire. Dans les faits, nombreux seront ceux à fuir, se cacher, obtenir de faux certificats médicaux ou ne pas répondre aux convocations : les historiens totaliseront 200 000 réfractaires, dont un bon tiers qui gagnera les maquis…

Deux amoureux en temps de guerre...

Malheureusement requis parmi les 165 000 premiers, Justin part au STO, comme huit millions d’Européens transférés de force en Allemagne. Comme le montre l’album, il n’échappe au chaos de la déliquescence française (Exode de juin 1940, vols, marché noir, collaboration) que pour plonger dans les affres de la barbarie nazie : rude travail en usine, hébergement spartiate et sans hygiène, froid, brimades et humiliations, rare liberté de mouvements et courriers censurés, maladies et camps de redressement dont on ne revient parfois jamais. L’on comprendra mieux, dès lors, l’épuisement et le dernier recours de tous ceux qui essayèrent de se mutiler pour obtenir de précieuses journées de repos. S’ouvrant et se clôturant dans les années 1970 et 1980, « L’OEil du STO » garde néanmoins espoir, en évoquant notamment la durable histoire d’amour unissant Justin et Renée. Nadar, dessinateur remarqué en 2018 pour « Le Monde à tes pieds » (ouvrage alors intégré à la sélection officielle du FIBD), livre ici un album fait de clairs obscurs, décrivant sans ostentation ni lyrisme inutile des ambiances stylisées, parfois dénuées de mots. Le discours et l’image, pourtant, s’y révèlent simplement essentiels et émouvants.

Rough et recherches d'ambiances, lors d'un des rares moments de liberté de Justin en Allemagne.

En complément de cet article, Julien Frey et Nadar ont aimablement accepté de répondre à nos questions :

Raconter le STO, et par voie de conséquence la mémoire de ce grand-père, vous semblait-il un moyen de garder à votre tour « l’œil » sur l’Histoire, la mémoire et les moyens de la raconter ?

Julien Frey : « La mémoire. C’est le terme qui revient le plus souvent dans les interviews. C’est effectivement le point de départ de mes récits depuis « Un jour il viendra frapper à ta porte » (Delcourt, 2014). Raconter les STO, c’était combler un vide. Le sujet est encore tabou aujourd’hui. Aucun musée, aucun film, aucune bande dessinée sur le STO (à l’exception du recueil de dessins de Jacques Martin). Beaucoup de Français assimilent par erreur les STO à des collabos. Alors si, à travers l’histoire de Justin, le regard porté sur ces 600 000 gamins envoyés de force travailler en Allemagne peut changer, tant mieux.»

Nadar : « La mémoire collective est une curieuse machine. Savoir ce qui reste et ce qui disparaît est intéressant. Je suis Espagnol et je ne connaissais pas le STO. Cependant, l’histoire m’a tout de suite émue. Elle est universelle. J’ai été surpris de découvrir que le sujet était si peu abordé en France. »

Les "Carnets de guerre" de Jacques Martin, l'un des rares albums à évoquer le STO (Casterman, 2009).

Comment avez-vous travaillé pour la reconstitution de ce récit : témoignages, récits indirects, anecdotes, photos anciennes ? Que garder ou mettre en lumière dans la construction d’un album de 200 pages ?

Julien : « Justin était le grand-père de ma femme. Ma belle-mère et elle ont pu me donner beaucoup d’informations concernant « Justin et Renée », leur rencontre, leur histoire d’amour. Mais en matière de STO, Justin ayant toujours refusé d’en parler, c’était plus compliqué. Quelques papiers, quelques photos. Ce n’était pas suffisant. Il a fallu que je fasse des recherches auprès de différents services d’archives comme les Archives judiciaires ou les Archives de Paris. Cela m’a permis par exemple d’obtenir le jugement de Justin et son dossier de détenu à la prison de la Santé. Faire le tri n’est pas toujours simple. C’est en écrivant « Michigan, sur la route d’une War bride » (Dargaud, 2017 ; album dans lequel Justin avait un rôle secondaire) que j’ai commencé à m’intéresser au STO. Justin n’était pas le héros de « Michigan ». Alors, j’ai mis le STO de côté… et j’y suis revenu. »

Nadar : « En tant que dessinateur, il est compliqué de reconstituer une époque que l’on n’a pas vécu. Évidemment, j’ai travaillé avec de nombreuses photos d’époque. Mais l’essentiel pour moi était de construire mon monde, mon idée de cette époque. Une sorte de « langage graphique » qui permet au lecteur d’identifier l’époque mais aussi d’adhérer au récit. Il faut être modeste, savoir choisir les bons éléments graphiques à reproduire, sachant qu’il n’est pas possible et pas nécessaire de tout restituer. »

Recherches de couvertures

À l’instar de Tardi (« Moi, René Tardi, prisonnier de guerre Stalag IIB »), de Florent Silloray (« Le Carnet de Roger ») ou de Tiburce Oger (« Ma guerre : de La Rochelle à Dachau »), insistez-vous sur la vision subjective et très personnelle de votre récit ?

Julien : « Les sujets s’imposent, ne sortent plus de mon crâne. D’autres s’en vont. Et ceux qui restent ont tous ce point commun d’être liés à mon histoire ou à celle de ma famille. Nadar et moi avons en commun d’aimer les destins croisés, les époques qui s’entremêlent. Et ici, les répercussions du STO durant toute la vie de Justin nous intéressaient autant que le STO lui-même.»

Nadar : « Justin n’a pas passé qu’une année dans un camp mais a dû vivre toute sa vie avec les conséquences de cette année passée en Allemagne. Et les outils que nous devons développer pour aller de l’avant son intéressants. C’est pourquoi l’histoire de Justin est passionnante et universelle. »

Certaines séquences ont-elles été graphiquement plus complexes à mettre en images ?

Nadar : « Presque toutes les scènes ont été difficiles à dessiner. Personnellement, les scènes d’action me semblent les plus complexes. La séquence du bombardement par exemple. Les scènes dans lesquelles Justin travaille à l’usine ont aussi été difficiles. »

Un mot sur vos futures réalisations ?

Julien : « Nous travaillons sur un troisième album. Un voyage à Hollywood, dans l’Amérique de la Prohibition. Encore une histoire de « mémoire » ! Et je travaille également avec le dessinateur Dawid sur un nouveau projet. »

Nadar : « Je travaille donc sur ce nouvel album, et je développe également un projet de science-fiction. Je viens d’en terminer le scénario. »

Philippe TOMBLAINE

« L’Œil du STO » par Nadar et Julien Frey
Éditions Futuropolis (24,00 €) – ISBN : 978-2-7548-2496-5

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