« The Mask » ou Big Head : ne l’appelez-pas, il risque de venir…

Vous avez aimé « The Mask », le (premier) film ? Vous allez adorer le comics, créé en 1991 et qui n’avait étrangement jamais été publié en France, jusqu’à aujourd’hui. « Splennndide », non !?

Mais que faisions-nous avant l’arrivée des éditions Delirium ? Les sorties de cet éditeur vraiment pas comme les autres, dénichant des trésors de BD alternatives jamais parues dans la langue de Molière, ou alors peu ou mal traduites, se suivent à un rythme tellement soutenu que l’on peut se poser la question.

C’est encore le cas avec ce brûlot de deux auteurs parmi les plus terrific du monde des comics « coup de poing », mettant en scène le fameux personnage de cartoon au masque vert, devenu célèbre sous les traits (tirés) de Jim Carrey en 1994, dans le film homonyme de Chuck Russell.

Si la création pure du concept remonte à 1985 dans le fanzine APa-5, et est l’œuvre de Mike Richardson, futur fondateur de Dark Horse comics, « The Mask » est surtout apparu sous le nom de « The Masque » (en français) dans l’anthologie Dark Horse Presents # 10 en septembre 1987, sous les auspices de Mark Badger, auquel Richardson avait laissé le bon tuyau.

Il évoluera cependant en « Big Head » dans le comics Mayhem #1, de Dark Horse, en mai 1989, grâce à Chris Warner, Mike Richardson n’étant pas vraiment satisfait de la direction prise par son précédent poulain. Après quatre numéros seulement, qui seront ensuite rassemblés en « The Mask 0 », John Arcudi et Dough Mahnke sont embauchés pour reprendre le personnage, lançant la mini série la plus populaire, que l’on retrouve rassemblée ici.

Stanley et Catherine forment un jeune couple un peu bancal, elle petite blonde plutôt mignonne, lui assez commun, pour ne pas dire insignifiant. Ce soir, il rentre à l’appartement qu’ils partagent tous deux avec un cadeau : un masque vert étrange, recouvert de mosaïques. Après un début de soirée agréable, quoique Stanley ait été agressé en quittant la boutique par une bande de Hells Angels, lui se lève en pleine nuit, pour aller aux toilettes et tombe nez à nez avec le masque, posé sur la cuvette. Il le met sur son visage, pour voir….et là, se produit un truc incroyable, changeant complètement la perception de Stanley. Une irrésistible envie de sortir le saisi et, descendant par la gouttière, se rend au local des bikers, d’abord grimé et costumé sous une autre apparence, comme par magie, puis, retirant la fausse peau qui lui recouvre le visage, massacre la bande à l’aide d’armes qui lui « sortent » littéralement des mains.Après son méfait, il rentre chez lui, conscient d’un truc bizarre, mais addict aux pouvoirs que semble posséder ce masque. Les jours qui suivent, Catherine, n’en pouvant plus du changement important de tempérament de son petit ami, provoque son départ, avec le masque. On l’a compris, ce masque attire le vice à lui, et décuple par mille les pulsions de haine et de violence de la personne passant à sa portée, conférant des pouvoirs surnaturels et réparatoires à celui qui le pose sur son visage. Une sorte de diable portatif, qui prend chair, jusqu’à ce que le porteur décide de l’ôter. Celui-ci va passer du visage de Stanley, à celui de l’inspecteur Kellaway, puis Catherine…leur donnant une grosse tête verte (« Big Head ») surnom que la police et les malfrats, particulièrement mis en danger par cette créature d’un genre nouveau, semant la terreur, lui donneront.Le personnage qu’on participé a cocréer John Arcudi, spécialiste de récit d’horreur, connu à l’époque pour « Terminator », « Walter : Campaign of Terror » ou « Thing from Another World », et son collègue Dough Mahnke, qui a été révélé avec ce titre, avant de travailler entre autres pour DC et la « JLA » à tout du génial antihéros. Un personnage pouvant être à la fois homme ou femme, jeune ou vieux, toujours partant pour la déconne et des réparties improbables, façon cartoon, que Jim Carrey a magnifiquement interprété au cinéma.

Ce qui est plus éloquent dans ces origines en comics, ce sont les aspects très sombres et addictifs, voire diaboliques du masque, dont on ne sait rien ou pas grand-chose des origines (celles-ci sont évoquées sur un court passage du deuxième chapitre, lorsque Nunzio, le chauffeur d’un ponte de la mafia, est le détenteur du masque. Cet épisode permet de resituer son apparition dans le cadre de la pègre, et de son vol à une sorte de tribu vouant un culte à cette entité.Dans ces deux longues histoires, tout est question de culpabilité, de gestion de ses propres démons, de l’addiction. La violence est omniprésente, et « The Mask », que l’on aurait pu juger « tout public » lors de sa sortie en salle, grâce à un traitement basé essentiellement sur l’humour, dévoile ici ses vraies facettes et ses dénonciations, tout comme ces autres créations indépendantes des années 1980 : « Brat Pack », « Watchmen », « V pour Vendetta », qui avaient pour ambition de taper un bon coup de pied dans l’univers pépère des productions comics d’époque. Dans une moindre mesure, on pensera aussi au « Punisher » chez Marvel ou encore « Venom », titre créé en 1984, que l’on pourrait juger comme une influence sur la création de Richardson, car abordant sensiblement le même thème, si le concept de « The Mask » ne datait pas de 1982 (1).Tous les ingrédients du film noir, avec une dose de testostérone et de délire, comme rarement vu ailleurs, sont rassemblés : les méchants sont ici bien méchants (Walter « tête de cochon », le colosse à tout faire de la mafia locale est absolument ignoble), Catherine joue parfaitement le rôle de la pépée, tandis que Kellaway est le flic incorruptible, qui lutte comme il peut contre un système qui le dégoûte. Big Head, alias The Mask, s’en donnant, quant à lui, à cœur joie. Le dessin est très typé eighties, mais plutôt agréable, dynamiquement mis en page et bien encré. Les couleurs, directes, assez flashy dans la première histoire, un peu moins dans la seconde, sont l’œuvre respectivement de Matt Webb et Chris Chalenor. Une lecture agréable aux yeux et franchement fascinante.Dire que « The Mask » a laissé des traces dans la culture comics paraît évident aujourd’hui à sa lecture. Ce qui l’est moins, c’est pourquoi le lectorat français a d attendre 28 ans pour le voir traduit ? Les éditions Delirium, fidèles à leur engagement implicite pour une culture de goût, alternative et underground, nous proposent aujourd’hui ce premier recueil en français ; espérons que vous leur ferez l’honneur d’y adhérer (avant que Big Head ne vienne vous trouver) ! Culte et démentiel.

Franck GUIGUE

« The Mask » par John Arcudi et Dough Mahnke
Éditions Délirium (26€) – ISBN : 9781090916517

(1) D’après l’introduction « Behind the Mask » dans « The Mask: The Collection, » Dark Horse Comics, Août 1993.Au-delà de cette référence, citons tout de même le film « Mask »  de Peter Bogdanovich sorti en 1985, librement inspiré de l’histoire vraie de Roy L. Dennis, un adolescent atteint de dysplasie craniométaphysaire. Celui-ci aurait tout aussi bien pu fournir un départ au synopsis de ce comics.

 

 

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