« La Bataille du cratère » : un album explosif pour « Les Tuniques bleues » !

Avec 22 millions d’albums écoulés depuis sa création dans Spirou en août 1968, « Les Tuniques bleues » imaginées par Raoul Cauvin, Louis Salvérius, puis Willy Lambil, n’ont jamais vraiment cessé de revisiter la guerre de Sécession sous tous les angles. Dans ce 63e tome, le tragique conflit entre le Nord et le Sud redevient plus que jamais le thème central d’une série qui s’apprête par ailleurs à vivre un grand moment de sa propre histoire : son célèbre scénariste, interviewé en fin d’article, tirera sa révérence en 2020, après un ultime album : sans Cauvin, Blutch et Chesterfield arriveront-ils à se remettre en selle pour de nouvelles aventures, ou resteront-ils à jamais perdus dans la terrifiante « Bataille du cratère » ?

Couverture du journal de Spirou du 2 octobre 2019, annonçant le début de la prépublication.

Le siège de Petersburg (planche 2 - Dupuis 2019)

Comme le souligne volontiers le titre de la série, la saga des « Tuniques bleues » prend initialement une option militariste dans le cadre mythique du Far West américain de la fin du 19e siècle. Sur le modèle de « Lucky Luke » (dont ils prennent la relève en 1968) et des westerns du moment (« La Charge des tuniques bleues » par Anthony Mann en 1955 ; « La Poursuite des tuniques bleues » en 1967 par Phil Karlson et Roger Corma,) le caporal Blutch et le sergent Chesterfield seront donc d’abord affectés à Fort Bow dès leurs premières aventures, « Un chariot dans l’Ouest » (album paru en1972). Toutefois, dès le récit complet suivant (« Du Nord au Sud », 1972), nos héros seront rapidement transférés au 22e de cavalerie du capitaine Stark… alors que débute la Guerre de Sécession. Ce glissement du western (qui plus est parodique) vers une thématique plus dramatique devient instantanément l’un des principaux codes de la série : celle-ci saura dès lors alterner – pour le plus grand bonheur de ses lecteurs ! – entre l’évocation des grandes batailles, la description de personnages réels et des aventures plus légères.

Petersburg sera le théâtre de plusieurs batailles et assauts entre juin 1864 et mars 1865.

Scène de l'explosion du samedi 30 juillet 1864, par Alfred R. Waud.

Oscillant entre grands et petits conflits (de caractères, entre les deux principaux protagonistes !), la série évoque comme il se doit la dévastatrice guerre civile américaine (625 000 morts et 500 000 blessés entre avril 1861 et avril 1865), saisie entre idéologie sudiste de l’esclavage et ambitions industrielles nordistes. Quelques albums incontournables restent durablement en mémoire, tels « Black Face » (T20, Dupuis 1980) où nos deux protagonistes sont directement confrontés au point de vue des soldats afro-américains sur leur propre sort dans le conflit : un thème complexe qui donnera ainsi matière à réfléchir à plusieurs générations de lecteurs… Le motif de la guerre étant devenu par définition l’arrière-plan permanent des « Tuniques bleues », Cauvin et Lambil en démontreront fréquemment l’ampleur, les horreurs ou l’absurdité… Ce dès la première case de nombreux albums ! Ainsi verrons-nous, lors de vastes plans d’ensemble introductifs, s’installer une certaine habitude des charges de cavaliers ou de fantassins, des ravages causés par les éclats d’obus, des visages crispés par la haine ou la peur, des champs de batailles jonchés de corps et de blessés. Présentée en couverture (« Du Nord au Sud » (T2, 1972), « Des bleus en noir et blanc » (T11, 1977), « Rumberley » (T15, 1979) ou « Des bleus dans le brouillard » (T52, 2008)), la guerre ne se manifeste qu’exceptionnellement sous l’angle des grandes batailles historiques. C’est le cas notable de « Bull Run », un remarquable 27e album paru en octobre 1987 aux éditions Dupuis et qui racontait les aléas entourant le premier affrontement majeur de la guerre, le 21 juillet 1861. C’est donc de nouveau le cas avec ce 63e tome, qui revient sur la « Bataille du cratère », affrontement daté du 30 juillet 1864.

Les enjeux d'une bataille (planches 5 et 6 - Dupuis 2019)

À cette date, après une série de batailles sanglantes sans réels vainqueurs ou vaincus, le général Grant a décidé d’assiéger la ville de Petersburg, en Virginie, où viennent de se réfugier solidement les 6 000 confédérés de Robert E. Lee. Les tentatives de l’Union pour déloger l’ennemi s’étant soldées par des échecs, Grant cherche une solution originale pour s’infiltrer dans les positions ennemies, érigées entre inextricables réseaux de tranchées, casemates et murets de protection défendus par des canons. Le lieutenant-colonel Henry Pleasants, ingénieur de mines, lui proposera alors de creuser un long tunnel de sape, avant d’y placer de fortes charges explosives ! Apocalyptique, le résultat (illustré notamment au cinéma par Anthony Minghella dans « Retour à Cold Mountain » en 2003 : voir les deux extraits vidéo suivants en VO : https://www.youtube.com/watch?v=t7OQIn7Yuvc et https://www.youtube.com/watch?v=x5fbYJMEyes) se retournera contre les hommes (soldats Blancs et Noirs) du général Burnside, missionné par Grant pour superviser cette opération lourde de conséquences. Grant, dépité, déclarera après-coup : « Ce fut la plus triste affaire à laquelle j’ai assisté dans cette guerre ». Le cratère (50 mètres de large sur 9 de profondeur) formé par l’explosion est aujourd’hui devenu un lieu touristique lié à la mémoire de cette tragédie, où périrent 6 400 combattants des deux camps.

Creuser sous l'ennemi...

...et y placer des explosifs (croquis contemporain du colonel Plaisants supervisant le placement de la poudre dans la mine).

La zone du "cratère" en 1865

En couverture de « La Bataille du cratère », les soldats nordistes avancent, baïonnettes au canon et sous une pluie de balles et d’obus, vers un ennemi invisible. Le drapeau (Star and Tripes) arboré est celui de l’Union correspondant (avec 36 étoiles) à l’intégration du nouvel état du Nevada (effectif en réalité seulement le 4 juillet 1865). Précisons que l’emblématique drapeau des États-Unis ne subit pas de modifications majeures durant le conflit, afin de ne pas valider ouvertement (par un retrait d’étoiles) la sécession des onze états confédérés. Rampant à terre, sans armes apparentes et subissant l’action, Blutch et Chesterfield n’en mènent pas large ! La scène, pouvant suggérer partiellement le rapport au monde chthonien (sapeurs ou cadavres enterrés…), soulignera surtout avec quelle ampleur la guerre de Sécession a préfiguré la Première Guerre mondiale en termes de destructions, d’inventions technologiques et de conflit de positions.

Visuel de la version luxe (96 pages, avec les crayonnés)

Comme annoncé, laissons in fine la parole à Raoul Cauvin.

Dans ce nouvel opus, nos héros vont se retrouver à creuser un tunnel de sape sous les lignes ennemies : une semblable mission leur avait été précédemment confiée dans « L’Oreille de Lincoln » (44e tome, paru en 2001) : pourquoi avoir cependant choisi de traiter ce thème de nouveau ?

Raoul Cauvin (R. C.) : « J’ai choisi cet autre thème car il s’agissait d’une toute autre bataille. Quand j’ai pris connaissance de cette part d’Histoire, elle était superbement bien détaillée. Il y avait là-dedans des « détails » qui m’ont très intéressé. L’ambiance qui existait à cette époque entre les Noirs et les Blancs, entre autres. Ils combattaient le même ennemi mais pour des raisons différentes. »

La terrible bataille évoquée, liée au siège de Petersburg (Virginie) en 1864, avait été illustrée de sanglante manière dans le film « Cold Moutain » : connaissiez-vous ce long métrage et comment « traduire » ces séquences afin qu’elles demeurent lisibles par un jeune public ?

R. C. : « À partir du moment où l’on aborde un sujet qui traite d’une guerre, il est vrai que tout devrait être sérieux, très sérieux. Toutes les guerres sont des horreurs. Elles engendrent de terribles drames. Je suis toujours parti du principe qu’on peut parler de choses graves et sérieuses mais qu’il y a mille façons d’aborder les choses. Quand on peut arriver à glisser une pointe d’humour, ça peut arriver à atténuer pas mal de situations. »

Des soldats piégés... (reconstitution de la bataille)

Ce nouvel album, dès ses premières pages, dénonce le racisme ambiant entre Blancs et Noirs : a contrario, la série n’a que très rarement évoqué frontalement le thème de l’esclavage. Un choix assumé de votre part ?

R. C. : « J’avais déjà abordé dans une histoire précédente le racisme entre Noirs et Blancs. Dans cet album, « Black Face » j’essayais de dénoncer le fait que les Noirs étaient privés d’armes et qu’on leur donnait des pelles pour enterrer les cadavres ou pour creuser les latrines aussi. Tous les sales boulots… Oui, bien sûr, c’était un choix totalement assumé de ma part. Je voulais que certaines vérités soient dénoncées, mises au grand jour. »

Des soldats Noirs lors du siège de Petersburg.

Existe-t-il d’autres thèmes ou sujets que vous avez refusés de traiter dans « Les Tuniques Bleues » ?

R. C. : « Des thèmes que je n’ai pas voulu aborder… Oui. Au moins un. Le nombre de fois où l’on m’a demandé de parler de ces femmes qui suivaient les troupes lors de leurs déplacements… Il est vrai qu’on y trouvait des épouses et parfois même des enfants, mais la plupart de ces dames les accompagnaient avec d’autres intentions… Chaque soldat touchait une solde ; elles leur proposaient une certaine manière pour la dépenser. En traitant pareil sujet, ça risquait de tourner au X ! »

Le réseau défensif aux abords de Petersburg

Début septembre 2019, une nouvelle fait l’effet d’une explosion, sinon d’un cratère ! Raoul Cauvin ne scénarisera plus la série après 2020 et la publication d’un 64e tome. En aviez-vous discuté précédemment avec Willy Lambil ou votre éditeur ? Quels seront leurs choix pour la suite de cette emblématique série ?

R. C. : « J’ai fait le choix, c’est vrai, d’arrêter là mes scénarios. J’ai la nette impression d’avoir fait le tour. De ne plus rien à avoir à raconter. J’avais déjà averti pas mal de monde que ce jour viendrait. Il est venu. Rien à ajouter. »

Le 64e album (à paraître en 2020) est-il déjà entièrement scénarisé ? Y glisserez-vous quelques clins d’œil concernant la longue histoire de la série ou – pourquoi pas ? – votre propre « clap de fin scénaristique » ?

R. C. : « Le 64… Pour moi un album que j’ai traité comme les autres, un album où je parle surtout d’Arabesque. Aucun message personnel n’y est glissé. »

Quel bilan tirez-vous au final de ces cinquante années passées en compagnie de Blutch et Chesterfield ? Quels espoirs avez-vous les concernant ?

R. C. : « Je n’ai pas voulu faire d’adieu triste et larmoyant mais il est vrai que ce n’est pas de gaieté de cœur que j’ai clôturé la série. Je ne vous cache pas que ça m’en fiche un coup… Une impression d’abandonner, là, tout un public… Tous ceux qui m’ont lu et apprécié depuis le début. Ouais, c’est dur ! Mais je ne voulais pas non plus inventer, finir par raconter n’importe quoi… Je laisse à présent à Lambil le soin de la reprendre en mains, de continuer ou non la série. Moi, je me retire sur la pointe des pieds. »

Une intégrale Dupuis de la série est-elle désormais envisageable, au-delà de la récente collection Les Tuniques bleues présentent… (publiée de 2015 à 2018) ?

R. C. : « Une intégrale ? Je n’en sais rien. Là c’est à la maison de décider. J’ai tourné la page. »

Philippe TOMBLAINE

« Les Tuniques bleues T63 : La Bataille du cratère » par Willy Lambil et Raoul Cauvin
Éditions Dupuis (10,95 €) – ISBN : 979-1034736331
Version luxe (32, 00 €) – ISBN : 979-1034743551

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2 réponses à « La Bataille du cratère » : un album explosif pour « Les Tuniques bleues » !

  1. bonjour,

    toujours excellente , cette série, sans la plus documentée sur la periode de guerre de secession.

    avec tout ca dans l’humour.

    je fais la collection hachette grand format.

  2. PATYDOC dit :

    Refusés – merci corriger