« ApocalypseMania » : intégrales des 2 cycles, Aymond & Bollée avant « Bruno Brazil »…

Apocalypse Mania, série inclassable, particulièrement ambitieuse, graphiquement riche, pleine de surprises, d’interrogations et d’enchevêtrements, sort en intégrales. Démarré en 2004, son 1er cycle de 5 tomes avait été regroupé en 2005 sous une nouvelle couverture. Mais pas le cycle 2 de 3 tomes, parus de 2006 à 2010. L’ensemble paraît donc en 2 volumes avec nouvelles couvertures. Difficile de résumer cette saga prenante, foisonnante et multigenre, sauf pour placer quelques repères et laisser parler le dessinateur qui a accepté un entretien exclusif.

Pas seulement SF, anticipation, mais aussi psychologique, policière, historique, la série aborde avec talent plusieurs genres, au service d’une histoire complexe comme un rêve …. ou un cauchemar. Au centre, Jacob Kandahar, cerveau sur-développé, a vu un étrange rayon, comme une certaine Hannah, beaucoup plus loin. 4 rayons en tout, d’inquiétants phénomènes (naturels, cosmiques, venus d’ailleurs ?) mettent militaires, policiers, dirigeants politiques de divers pays en alerte et sur le pied de guerre. Jacob, lui, en plus d’être étroitement et violemment lié à tout cela, poursuit une quête initiatique…

Pour ceux qui ne connaissent d’Aymond que « Lady S » ce sera une découverte, mais surtout une claque. On a ici affaire à une série très aboutie, au scénario hardi et qui peut parfois déstabiliser ou perdre le lecteur par ses surprises et ses virages, mais impressionnante de maîtrise, la plus variée de ses auteurs. À l’époque, début des années 2000, on n’attendait pas le dessinateur, qui avait accompagné sagement Mézières puis Christin pour les « Canal-choc » et « Les 4 X 4 » sur le terrain de la SF, et même celui de l’historique, bien avant « Highlands ».

Dans cette édition, la saga rassemble donc 371 planches (y compris le nouveau prologue de 3 planches), auxquelles on doit ajouter 10 couvertures et une courte BD de 7 planches.

La série a fait monter Aymond de plusieurs degrés dans ce métier exigeant, et entre-temps, lui a permis d’installer Lady S avec Van Hamme. Quant à Bollée, on connaît les albums qu’il a enchaînés depuis, souvent avec succès (« A.D. Grand-Rivière », « L’Ultime Chimère », « Deadline » avec Rossi, un « XIII Mystery »). Avec le recul, rien d’étonnant, donc.

Avec cette intégrale, le lecteur en prend plein les yeux, et l’amateur d’histoires prenantes sera conquis. Ils pourront largement y retourner.

Entretien avec Philippe AYMOND

(le 15 septembre 2019)

BDzoom.com : Cela doit vous faire drôle de revenir 15 ans en arrière. Pourquoi rééditer cette série maintenant, et pas le 2e cycle dans la foulée des derniers albums ?

Philippe Aymond : L’éditeur n’avait pas souhaité sortir le 2e cycle en intégrale, car les ventes des derniers albums s’étaient effritées. La sortie de notre « Bruno Brazil » en 2019 avec Bollée au scénario, chez Le Lombard, du même groupe que Dargaud, a été une opportunité qui a pu être préparée à l’avance. Ce qui a amené à rééditer les deux cycles en intégrales, avec de nouvelles couvertures.

BDzoom.com : Le lecteur reçoit une grande masse d’informations, souvent déroutantes, une complexité propice à la relecture. Vous-même n’avez jamais été perdu par le scénario de Bollée, obligé de lui demander des éclaircissements ? 

Ph. A. : (rires) Bollée m’a raconté toute l’histoire, jusqu’à la fin qui comporte une révélation. Tous les chemins menant à cela ne m’ont donc pas perturbé. Le scénario est construit comme en étoile, les pièces changent comme dans un kaléidoscope, tout en gardant la même ossature générale.

BDzoom.com : Pour cette série, avez-vous été influencé par des BD de style SF, fantastique ? 

Ph. A. : Je peux évoquer Leo et son « Aldebaran », mais l’influence vient surtout du cinéma : « Rencontre du 3e type », par exemple, ses lumières, son ambiance nocturne. « Valérian », bien que de Mézières et Christin, qui m’ont formé à mes débuts, ne m’a pas influencé, car c’est un space-opera, donc différent. J’avais été marqué par le film « Cube » (1), où les personnages sont enfermés dans un grand cube, avec des portes de sortie vers des pièces, mais selon le moment, les pièces changent. Un peu comme le Rubik’s cube, un objet mouvant. Cette histoire est atypique, il faut se laisser porter.

BDzoom.com : Avec Laurent-Frédéric Bollée, vous aviez d’emblée le projet d’un nombre important de tomes, jusqu’à 8 ?

Ph. A. : Nous n’avions pas de nombre de tomes prédéfini. Bollée souhaitait écrire une saga fantastique, d’abord d’environ 5 albums, mais peut-être plus. Les 3 planches de l’arrivée de Jacob à Versailles au temps de Louis XIV étaient au départ la conclusion du 1er cycle, et pour organiser l’histoire en flash-back, nous les avions mises en début de l’album 1. Mais avec l’intégrale, il était préférable de mettre la saga dans l’ordre, ce qui fait qu’elles ont été décalées en début de cycle 2, donc du tome 6. Pour l’édition précédente de l’intégrale du cycle 1 parue en 2005, reprise dans cette édition, j’avais dessiné 3 autres planches, comme un prologue nouveau.

BDzoom.com : Les formes compliquées, inconnues, l’architecture, les forces naturelles, cosmiques, etc, tout cela était décrit précisément dans le scénario ou avez-vous eu carte blanche ?

Ph. A. : Il n’y avait pas de description dans le scénario, Bollée m’a laissé libre de créer un univers personnel. La planète imaginaire, l’architecture, les objets, véhicules et créatures, cela vient d’un apport personnel de dessinateur.

BDzoom.com : La science-fiction, le « mystique », l’historique présents dans cette série sont très loin de votre univers, que ce soit avant et après celle-ci. Quels ont été les difficultés, les défis pour vous ?

Ph. A. : Comme je le disais, « Apocalypse Mania » n’est pas un space-opera. L’histoire est contemporaine au départ, ou presque, car entamée en 1999, pour se projeter en 2009. Je n’ai pas de style ou de préférence arrêtés. Mon univers est le genre. J’aime l’espionnage, la SF, l’historique. « Highlands » est historique, avec le genre « cape et épée » que j’apprécie. Pour « ApocalypseMania », plusieurs genres ont été utilisés. J’ai dû me documenter sur une période historique, comme pour « Highlands », et me frotter à l’imaginaire. Le fantastique est excitant, avec des mondes, des architectures inventées, cela implique d’aller puiser en soi des ressources inconscientes.

BDzoom.com : On reconnaît James Coburn, ce qui inaugure votre petite habitude de placer quelques têtes connues. Y en a-t-il d’autres ? (On croit reconnaître Ed Harris) 

Ph. A. : Oui, le personnage de Philip, le policier, a l’apparence d’Ed Harris, un acteur que j’apprécie beaucoup. Jacob Kandahar, lui, est calqué sur l’acteur Peter Weller, qui a tourné dans des films SF de série B, et « Robocop », etc. En voyant « Leviathan » (2) où il apparaît, j’ai pris une trace graphique de lui en me disant qu’il serait intéressant de l’utiliser plus tard. Il est ainsi devenu le personnage principal de « ApocalypseMania », l’homme le plus intelligent du monde. Pour Ardell, j’avais en tête Kirk Douglas, mais son apparence a évolué, c’est surtout sa fossette caractéristique qui a été gardée, et sa blondeur.

BDzoom.com : Leo, Guarnido et Bonhomme sont remerciés pour l’album « Manik Shamanik ». Quel a été leur apport, s’agit-il des cases en début de planche 29 (page 133 de l’intégrale du cycle 2) ? 

Ph. A. : Exactement. C’est une idée de Bollée, qui connaît ces dessinateurs. Et dans l’histoire, c’est parfaitement cohérent avec le travail demandé à de nombreux dessinateurs de représenter ce qu’il ont vu dans le rayon. Leo a une forte influence sur Bollée (« Aldebaran »), c’est donc un beau clin d’œil. Bonhomme a dessiné la case des nuages en forme de cerf et Guarnido celle avec le château, la sirène et ses petits animaux.

BDzoom.com : Il semble que les couleurs soient directes très majoritairement, ce qui est contraire à votre pratique. Et pour les 2 derniers tomes de la série, elles sont réalisées par un autre : on imagine par manque de temps, du fait de « Lady S » ?

Ph. A. : Oui, pour les deux derniers tomes 7 et 8, je n’avais plus le temps, pris par « Lady S » dans ces années 2008-2010, dont je souhaitais maîtriser les couleurs. Le coloriste qui s’en est chargé, Guillaume Nicolle, avait fait un album en qualité de dessinateur, avec Bollée (3). Le choix s’est ainsi fait naturellement. Donc contrairement aux albums précédents de la série, en couleurs directes, j’ai réalisé un encrage en noir et blanc.

BDzoom.com : En bonus, à la fin de l’intégrale cycle 2, une histoire de 7 planches se passe pendant l’enfance de Jacob, au style plus simplifié. Une note nous indique qu’elle était inédite en album et en couleurs, réalisée dans les années 2000, comme une récréation avant le cycle 2. Quand l’avez-vous dessinée, plus précisément, et cela veut-il dire qu’elle a quand même été publiée sous une autre forme ? 

Ph. A. : A l’origine, il y avait l’idée de publier, en marge de l’histoire principale d’ « Apocalypse Mania », un recueil d’histoires courtes évoquant certains épisodes antérieurs de la vie de Jacob Kandahar. Ces 7 planches constituaient la première histoire complète de ce projet de recueil. Je l’ai dessinée en noir et blanc, au trait, entre les tomes 4 et 5 du premier cycle, et je l’ai mise de côté. Mais en m’engageant sur  « Lady S » avec Jean Van Hamme, j’ai dû réduire mon implication sur « ApocalypseMania », et cette histoire est restée dans un tiroir. Quelques années plus tard, lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la réalisation des couleurs par ordinateur, je m’en suis servi comme terrain d’entraînement, et je les ai publiées sur mon blog pendant quelques mois. Mais sa place était évidemment ici, dans une intégrale de la série.

Patrick BOUSTER

« ApocalypseMania » intégrale cycle 1 par Philippe Aymond et Laurent-Frédéric Bollée
Éditions Dargaud (39  €) – EAN : 9782205083118

« ApocalypseMania » intégrale cycle 2 par Philippe Aymond et Laurent-Frédéric Bollée
Éditions Dargaud (39  €) - EAN : 9782205083125

(1) : de Vincenzo Natali (1997)

(2) : de George Pan Cosmatos (1989)

(3) : « Chinguetti », tome 1 : « Son Excellence a des regrets » (2005)

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