La promesse de King Kong, qui l’eût Crew !

Ramené vers New York depuis l’inquiétante île du Crâne, King Kong disparaissait lors d’une séquence d’anthologie au sommet de l’Empire State Building. Imaginez maintenant une suite alternative au tragique scénario fantastique initié en 1933 : rendant un hommage assumé aux séries d’aventures pulp et au trait de Milton Caniff, Hérenguel revisite le mythe avec brio. Voici donc Manhattan transformé en gigantesque terrain de jeu par le célèbre gorille géant… qui a survécu et s’y est installé. En 1947, les têtes brûlées qui forment la patrouille aérienne surnommée « Kong Crew » n’ont en conséquence qu’un seul objectif en ligne de mire : régler définitivement les comptes de ce monstre simiesque pour le moins envahissant !

Une inscription dans la veine des comics (première planche en anglais pour le fascicule n° 1 en 2018)

Une entrée dans le spectaculaire (planche 3 - Ankama 2019)

Un héros, une blonde... et un chien (planche 5 - Ankama 2019)

Connu pour ses séries « Krän » (Vents d’Ouest, 1999 – 2010) et « Lune d’argent sur Providence » (2005 – 2008) et « Ulysse 1781 » (Delcourt, 2015 – 2016), Éric Hérenguel cherchait depuis longtemps une idée originale qui lui permette enfin de tenir la promesse engagée auprès de Jean-Christophe Caurette, patron d’une jeune maison d’édition. Et puis, lors d’une nuit de décembre 2015, Hérenguel fait un drôle de rêve où il voit tout, « comme dans un film » : des pilotes de chasse des années 1940, Kong paradant dans New York devenue une jungle digne du « Monde perdu », des dinosaures et des affrontements dantesques ! Et même le titre, se détachant en lettres vintage sur les gratte-ciels abandonnés… Né en 1966 dans une famille où le père était pilote dans l’aéronavale, et qui aime en conséquence narrer des histoires dignes des exploits de « Buck Danny » ou des « Chevaliers du ciel », l’auteur est à bonne école, mais comprend très vite qu’il lui faut trouver le contexte, le décor adéquat. Fan absolu de Dave Stevens (« Rocketeer »), Milton Caniff (« Terry et les pirates »), Frank Robbins (« Johnny Hazard »), Frank Frazetta (« Conan the Barbarian »), Al Williamson (« Flash Gordon »), Will Eisner (« The Spirit ») et Mark Schultz (« Chroniques de l’ère Xénozoïque »), Hérenguel décidera avec « Kong Crew » de rendre également un vibrant hommage graphique aux artistes américains de l’âge d’or des comics (période s’étalant de 1938 à 1954), qui l’inspirent depuis son enfance.

Affiche pour le film de 1933

Couverture pour les fascicules pulps (Caurette, 2018 et 2019)

Visuel publicitaire vintage

Explorant de manière croisée les thèmes du monde inexploré et de la bestialité, le « King Kong » de 1933 (film de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack) avait initialement pris pour titre partiel le nom d’une chaîne montagneuse et d’un ancien royaume africain issu de l’actuelle Côte d’Ivoire. Avec sa propre relecture du mythe, Hérenguel opte judicieusement pour ce « Kong Crew » qui renvoie non seulement au terme de « bataillon » ou d’« équipage » mais aussi au « gang » façon équipée sauvage. Rien de tel pour définir et circonscrire un univers dans lequel certains archétypes sont attendus : de jeunes pilotes de chasse insouciants et dragueurs (dont le héros, Virgil, accompagné par son teckel Spit), un colonel qui en a vu d’autres, une jolie blonde au fier tempérament, un scientifique enquêtant sur des mystères scientifiques et une armée américaine chargée de contenir – tant bien que mal – le nouveau roi de New York dans ses limites géographiques. Dans ce canevas typé serial, cependant, les sujets d’interrogations ne manquent pas : comment la ville a-t-elle pu se transformer en jungle inextricable et peuplé de dinosaures, quatorze ans seulement après l’exode décrété par le gouvernement ? Quels dangers se cachent dans le métro où personne n’ose s’aventurer ? Que font ces soldats qui arpentent les rues armés de lance-flammes ? Des humains sont-ils restés dans la ville en apparence désertée ?

Visuels promotionnels accompagnant la parution des comics à Angoulême

Afin de susciter le suspense et de s’inscrire dans la veine uchronique, auteur et éditions Caurette ont proposé dès janvier 2018 à Angoulême un premier volume souple de 26 planches en langue anglaise, au format comics en noir et blanc (édition limitée à 1 200 exemplaires). Un second volume suivra sur le même principe en janvier 2019, avant la parution de l’actuel album grand format chez Ankama, complété par un dossier d’esquisses et de recherches graphiques diverses (72 pages au total). Une version luxe en noir et blanc et au format des planches originales (30 x 40 cm) est d’ores et déjà annoncée chez Caurette, ainsi que la publication des fascicules suivants en 2020. Pour la couverture (développée en trois versions : comics anglais, export à destination de l’Allemagne et version française), Hérenguel se rapproche des affiches de « King Kong » (Peter Jackson, 2005) et « Kong : Skull Island » (Jordan Vogt-Roberts, 2017) en plaçant le visage du monstre en gros plan, sur un fond entièrement noir : un directeur artistique d’Ankama trouvera toutefois plus judicieux de montrer des ruines de la ville, en contrastant premier et arrière-plan., à la manière des anciennes affiches de films.

La couverture initialement prévue...

Affiche US pour "Kong: Skull Island" (Jordan Vogt-Roberts, 2017)

Une force de frappe nommée "King Crew" (planche 8 - Ankama 2019)

Nerveux, rythmé, mixant entre action, humour et tension narrative, « The Kong Crew » est une réussite immédiate, très plaisante à la lecture et sachant ménager ses arguments scénaristiques, à la manière de cette autre uchronie guerrière que constitue « Block 109 » (Akiléos, 2010). Sans doute faut-il voir là la résultante des talents de narrateur d’un auteur qui sait aussi bien manier la palette numérique que les techniques traditionnelles, en l’occurrence un encrage à l’ancienne (encre japonaise, plume et pinceau) sur un papier de 300 grammes. Cette maîtrise technique se distille entre lavis et cases très encrées, dans les détails d’une architecture ou d’avions (dont un insolite…) traités avec méticulosité, sans nuire à l’imaginaire : il en faut pour arriver à rendre convaincante une ville semi-détruite, oscillant entre survival préhistorique et post-apocalyptique steampunk militariste. Nulle véritable surprise donc à voir cet univers intéresser la télévision (Netflix ou Amazon Prime Video) sous l’angle de l’animation : la bible graphique nécessaire à la vente d’une douzaine d’épisodes (saison 1) est actuellement réalisée par Sonia Demichelis, character designer chez Ankama. Du côté des albums, la suite (longtemps titrée « Worse than Hell ») se nommera finalement « Hudson Megalodon ». La pêche aux gros ne fait que débuter !

Couverture pour la version anglo-saxonne

Recherches de personnages ou de décors

Philippe TOMBLAINE

« The Kong Crew T1 : Manhattan Jungle » par Éric Hérenguel
Éditions Ankama (15,90 €) – ISBN : 979-1033511274

Galerie

Les commentaires sont fermés.