Voltaire, la liberté de dire

Incarnation de la philosophie de Lumières, François-Marie Arrouet (dit Voltaire, 1694 – 1778) domine son époque par l’ampleur de sa production littéraire et la variété des combats politiques qu’il a menés. Champion des luttes contre contre le fanatisme religieux et l’arbitraire royal, Voltaire fut aussi un courtisan, un libertin et un antisémite. Entre passé et présent lié à l’affaire du chevalier de la Barre, Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot Beuriot (auteurs de la formidable série « Amours fragiles » depuis 2001) dressent un portrait nuancé du philosophe, non dénué d’une ironie décapante.

Des souvenirs marquants... (planches 1 et 2, Casterman 2019)

En bande dessinée, Voltaire avait essentiellement donné lieu à l’adaptation de son œuvre la plus connue (les trois tomes de « Candide ou l’optimisme » réalisés de 2008 à 2013 chez Delcourt par Gorian Delpatûre, Michel Dufranne et Vujadin Radovanovic) ou au dévoilement de l’intérêt porté par ce grand séducteur pour les arts, les femmes et les lettres (« Voltaire amoureux » (Arènes, 2017), par Clément Oubrerie, dont le deuxième tome paraît ce mois-ci). Après avoir réalisé sept tomes d’« Amours fragiles » (sur les neuf prévus) autour de la Seconde Guerre mondiale, Beuriot et Richelle eurent envie de formaliser leur envie commune d’aborder le XVIIIe siècle, dans un contexte de remontée des obscurantismes religieux. Le one-shot d’une centaine de planches (réalisées en couleurs directes à l’aquarelle) sera finalement optionné dès 2014 par Casterman, en lieu et place du cycle court (3 ou 4 tomes) envisagé initialement. Interviewé en 1765 dans son domaine de Fernay par un certain Lasalle (personnage entièrement fictif), Voltaire raconte les principaux épisodes de son existence, sans rien cacher de ses contradictions. Voici donc notre homme capable d’avoir l’âme d’un courtisan et, en parallèle, d’attaquer dans des pamphlets supposés anonymes les puissants dont il sollicitait pourtant l’appui ou les faveurs. Enfance passée chez les Jésuites (1704 – 1711), premiers émois libertins, passion pour l’écriture, désir d’ascension sociale, emprisonnements à la Bastille (1717 et 1726), exil en Angleterre (1726 – 1728), participation à l’« Encyclopédie », réception chez le roi de Prusse, tout ne semble pourtant que préfigurer ses grands combats contre la justice royale.

Un esprit libre et bucolique (planche 5, Casterman 2019)

Assis sous un grand chêne dans un cadre verdoyant, Voltaire (visiblement âgé et malicieux) raconte l’esprit des Lumières à son biographe, tour à tour ami, confident éclairé et pour ainsi dire journaliste candide. Pour commenter leur choix de couverture Jean-Michel Beuriot et Philippe Richelle expliquent : « Au départ, il y a eu un gros travail sur la couverture. Plusieurs projets ont été discutés, et j’ai reçu une proposition de Néjib (graphiste chez Casterman et auteur notamment de « Stupor Mundi » en 2016 chez Gallimard) qui nous a tous convaincu. On peut avoir une approche symbolique pour interpréter cette image. Dans la « Bible », l’arbre représente la sagesse et le savoir, c’est lui qui permet d’accéder au discernement moral. Une image biblique pour illustrer la couverture d’une BD sur Voltaire, c’est un bel hommage à l’ironie Voltairienne ! »

Travail de réalisation de la couverture (photo : Facebook de J.-M. Beuriot)

Un aristocrate dans les bas-fonds. Détail de la case 5 (p. 46, Casterman 2019)

Anticlérical mais déiste, Voltaire dénonce dans son « Dictionnaire philosophique » (1764) le fanatisme religieux de son époque. Sur le plan politique, il est en faveur d’une monarchie modérée et libérale, éclairée par les « philosophes ». Mettant sa notoriété au service des victimes de l’intolérance religieuse ou de l’arbitraire, il va prendre successivement position pour défendre Jean Calas (un commerçant protestant de Toulouse condamné à mort – sans preuves – pour l’assassinat supposé de son fils), Pierre-Paul Sirven (un autre protestant condamné à tort pour le meurtre de sa femme) et le chevalier de La Barre (19 ans), accusé et condamné à mort en 1765 dans la Somme pour avoir vandalisé un Christ en croix sur un pont et avoir chanté des refrains blasphématoires. Horrifié et scandalisé par le procès inique (confirmé par le Parlement de Paris), Voltaire s’appliquera, au péril de sa santé et de ses affaires, à retourner l’opinion publique pour réhabiliter le mémoire du jeune homme et sauver ses complices tout en éveillant les consciences.

Le château de Ferney (Casterman, 2019)

Richement documenté en matière de décors, de costumes et de couleurs, Jean-Michel Beuriot recréé le domaine de Ferney, acquis par Voltaire en 1759 lors de son retour de Prusse. Alors que l’auteur vient de faire paraître « Candide », il choisit de résider dans ce château éloigné de Versailles et situé à seulement quatre kilomètres de la frontière genevoise : un moyen comme un autre de se mettre à l’abri des puissants s’il le fallait ! Grâce à sa fortune (70 000 livres de rente et 200 000 d’argent comptant), Voltaire transforme le misérable village de Ferney en une ville prospère. Le pèlerinage local fait partie en 1770 – 1775 du périple de formation de l’élite européenne éclairée. Voltaire ne reviendra en conséquence à Paris qu’en 1778, ovationné par le peuple après une absence de vingt-huit ans. Il meurt la même année, alors que l’archevêché refuse son inhumation à Paris, le condamnant à la fosse commune. Son enterrement s’effectuera secrètement à l’abbaye de Scellières, près de Troyes. En 1791, les révolutionnaires et l’Assemblée reconnaissent en lui un précurseur : il est transféré au Panthéon sous l’inscription mentionnant ses combats : « Poète, philosophe, historien, il a fait prendre un grand essor à l’esprit humain, et nous a préparés à être libres ». « J’écris pour agir » disait-il en guise de manifeste, et nous lui répondrons : « lisons ce bel album pour mieux (le) comprendre ».

Philippe TOMBLAINE

« Voltaire, le culte de l’ironie » par Jean-Michel Beuriot et Philippe Richelle
Éditions Casterman (20,00 €) – ISBN : 978-2-203-10079-4

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