« Sentry: la sentinelle » : un grand cru sombre et intriguant, plus « Fear Itself » en format géant noir et blanc.

Une édition cartonnée « intégrale » chez Marvel Deluxe rend justice à une histoire complexe, un peu tordue de Paul Jenkins, vieille de 19 ans, que n’aurait pas reniée un certain Neil Gaiman. Les dessins de Jae Lee, accompagnés d’une poignée d’autres bons artistes, suffiraient néanmoins à confirmer le statut culte de cet album.

Récit publié originellement en 2001 en deux volumes souples dans la collection 100% Marvel de Marvel France, « Sentry la sentinelle » est un récit à part. Il redéfinit un personnage complexe dont le nom a été associé à de nombreuses entités. Créé par Stan Lee et Jack Kirby en 1967 dans Fantastic Four 64, il est d’abord un robot Kree, puis prendra l’identité de Curtis Elkins, mais aussi Val le Galadorien. Ce n’est qu’en 2000, au sein de Marvel Knights, que Paul Jenkins, scénariste anglais, reconnu entre autre pour ses écrits sur « Hellblazer », « Les Inhumains » ou ses passages sur « Spider-Man » et « Wolverine », proposera avec Jae Lee, autre figure du comics incontournable, ces cinq épisodes incroyables. Ceux-ci mettent en scène un quadragénaire marié  : Bob Reynolds, se réveillant en sursaut un matin, persuadé qu’il est LE super-héros ayant pour mission de sauver le monde d’un danger imminent. Sauf que, personne ne le connaît en tant que tel.

L’idée est géniale, et évoque d’autres scénarios liés à l’amnésie ou bien d’autres personnages, sans certitude de leur propre personnalité. On pensera bien sûr, dans l’univers comics, au film « Incassable », avec Bruce Willis, inconscient de ses capacités, mais aussi à la mini-série papier « The Cape », de Joe Hill, dans une moindre mesure. «  XIII », dont il est reconnu que le statut de départ a été adapté du roman de 1980 de Robert Ludlum, pourrait aussi apparaître comme une sorte de repère. Mais « Sentry » s’avère plus complexe.  Ce sont plutôt les amis de Robert Reynolds qui ne se souviennent de rien au premier abord, lorsque lui prévient contre l’avancé d’un ennemi :  the Void, qu’il semble seul capable de pouvoir combattre. Est-il un imposteur ? De quoi parle-t-il ? Nous le suivons dans ses questionnements et sa tentative de faire renaître des souvenirs auprès de ses anciens amis super-héros.

Paul Jenkins, dans la mini-série principale, superbement illustrée par Jae Lee, pose les bases d’un récit sombre, intriguant, que l’on jurerait écrit pour le cinéma. Un genre « film d’auteur » évidemment, qui évoque ceci dit à plusieurs moments l’ambiance froide et aérienne des toits de Hell’s Kitchen dans « Daredevil ». La scène ou Sentry monte, Red Richards ne comprenant trop comment, au faîte d’une grue, reste à cet égard l’un des moments les plus mémorables de l’histoire. Juste équipée d’une petite cape ridicule, (nous sommes alors juste au début du récit), Robert Reynolds n’est pas encore bien sûr, et nous non plus, du bien fondé de ses pensées et de ses pouvoirs.  C’est tout le talent du scénariste, de nous balader jusqu’au bout, sans nous lasser, dans la psyché torturée de cet homme, ayant décidé lui-même de sa propre mort un jour passé, afin de ne pas nuire à ceux qu’il aime.

Ajoutés aux superbes planches de Jae Lee, dont le trait fin au couteau, si particulier, a tant de fois été copié depuis : quatre récit mettant en scène Spider-Man, puis les Quatre fantastique, Hulk et enfin les X-Men, sous les crayons de, respectivement : Rick Leonardi, Phil Winslade, Bill Sienkiewicz et Mark Texeira. De quoi ajouter un peu plus de piment graphique à un album déjà goûteux, d’autant plus que les premières et dernières pages de la série principale sont émaillées d’inserts au style vintage, rappelant les origines (supposées) du héros, hommage bien rendu aux grands Stan Lee et Jack Kirby. Culte vous avez dit ?

Une mini-série émouvante, posant un jalon important dans le Marvelverse, et qui se devait d’être réédité, à l’heure ou de nouveaux lecteurs peuvent découvrir des récits plus récents du héros, par exemple ceux des Avengers, écrits par Brian Michael Bendis, où le personnage  intervient,  ou, en librairie actuellement, le comics Fresh Start scénarisé  par Jeff Lemire.

« Fear Itself », de son côté, a été l’un des événements Marvel majeurs de 2011 et s’est étalé sur d’innombrables séries. Ce recueil reprend les épisodes US Fear Itself 1-7, publiés précédemment en couleur dans l’album Marvel Deluxe « Fear Itself » (Panini 2013).

Contant la prise de pouvoir de Sin, fille de crane rouge, alors qu’elle a mis la main sur le marteau  divin tombé du ciel, il vaut avant tout pour ses scènes majestueuses de batailles. Car on ne va pas se mentir, le scénario de Matt Fraction, inspiré de la mythologie nordique,  est quand-même loin d’être époustouflant. Sans grande surprise, les héros s’affrontent, et mis à part un conflit familial entre Odin, son frère Le serpent, responsable de cette catastrophe, et son fils Thor, ainsi que  la mort de Captain « Bucky »  America, (ainsi qu’une autre, mais ne dévoilons pas trop, au cas où…),  pas grand-chose est à se mettre sous la dent.

Cela, certes, aura quelques conséquences dans la continuité, mais le principal intérêt de cette réédition réside évidemment, vous l’avez compris, dans son grand format, mettant superbement en valeur les planches époustouflantes de Stuart Immonem, dans un noir et blanc de circonstance.

Un album de cet acabit ne m’a jamais autant évoqué les célèbres « Shebam ! Pow ! Blop ! Wizz ! » chantés par Serge Gainsbourg et Jane Birkin dans leur célèbre  « Comic Strip ».
À réserver aux amateurs de dessin dynamique et aux fans de batailles.

 

Franck GUIGUE

 

« Sentry: la sentinelle »  par Paul Jenkins et Jae Lee
Editions Panini comics (30 €) – EAN : 978-2-8094-7761-0

 

« Fear Itself, édition noir et blanc grand format » par Matt Fraction et Stuart Immonen
Editions Panini comics (32 €) – EAN : 978-2809477634

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9 réponses à « Sentry: la sentinelle » : un grand cru sombre et intriguant, plus « Fear Itself » en format géant noir et blanc.

  1. Capitaine Kérosène dit :

    Sentry est une merveille en effet. Le scénario est d’une grande originalité et très bien mené.
    Jae Lee fait un excellent travail d’après photo. Mais s’il a été copié, il ne faut pas oublier que lui-même a pompé intégralement le style de Sean Phillips deuxième manière. C’est d’autant plus fragrant que le dessinateur anglais l’évoque lui-même dans « The art of Sean Phillips », sa monographie publiée chez Dynamite. Le livre reproduit des planches de Phillips et on dirait du Jae Lee à s’y méprendre. Sauf que Phillips est passé à autre chose mais que Lee est resté sur cette façon de faire, se l’appropriant définitivement.
    Phillips raconte dans sa monographie que lors d’une convention où il était invité, Jae Lee qui était présent également a tout fait pour l’éviter, sachant pertinemment ce qu’il devait à l’artiste anglais.

    • Franck G dit :

      Merci pour cette remarque intéressante Captain Kérosène. Heureusement qu’aujourd’hui, leurs deux styles sont nettement identifiables, cela ne fait pas de jaloux ainsi et chacun est apprécié à sa juste valeur.

      • PATYDOC dit :

        Bonjour – Je ne comprends pas bien ce débat : il y a un « style » Phillips, ou disons, une école des dessinateurs du scénariste Brubacker, et c’est très bien comme ça : vous citez Jack Lee vous auriez pu évoquer C. Adlard ou S. Epting, voire la super coloriste E. Breitweiser. D’ailleurs nombre de dessinateurs partout dans le monde ont eu un style Phillips avant Phillips (citons Paul Gillon en France). D’ailleurs, nous avons bien chez nous l’école Giraud par exemple, et ça ne choque personne ( chacun d’entre nous peut au moins citer spontanément 5 à 10 dessinateurs appartenant à cette école).

        • Capitaine Kérosène dit :

          Patydoc, je sais que vous aimez les polémiques, mais il n’y en l’occurrence pas lieu débattre.
          Mon intention n’est pas de dénigrer le travail de Lee que j’apprécie au point d’avoir sur mes murs quelques uns de ses originaux (issus de The Inhumans).
          Je rebondissais simplement sur un propos de l’article. Et je trouve toujours l’anecdote de Phillips amusante.
          Jae (et non Jack) Lee a plagié sa façon d’encrer qui était très particulière à l’époque. Epting en est très éloigné, Adlard également. Quant à Gillon, il était plus proche des dessinateurs américains de l’âge d’or, sa source d’inspiration.
          Vous confondez style et filiation.
          Un style se définit par bien autre chose que des grands aplats noirs, des contrastes en clair-obscur et un travail d’après photo. C’est une écriture, une façon de poser les traits qui font un style, identifiable à un dessinateur et qui, en principe, lui appartiennent en propre. Mais on peut toujours l’imiter, bien sûr.
          D’ailleurs Phillips ne se formalise pas de cet emprunt ni dans sa monographie, ni quand je l’ai évoqué directement avec lui. Il a souvent changé de style. Jae Lee étant plus limité et réellement dépendant de la photo s’en tient à ce qui lui réussit.
          Pour ma part, j’apprécie les deux dessinateurs.

          • FranckG dit :

            CQFD. Merci de ce complément. J’apprécie aussi les deux artistes. ;-)

          • PATYDOC dit :

            Non, non, pas de polémique ici, juste une simple remise en perspective : et regarde bien le Gillon de la maturité et compare avec Phillips : il y a vraiment « cousinage »

          • caramel dit :

            https://www.youtube.com/watch?v=nggNlINbf-g
            pour gillon
            https://www.youtube.com/watch?v=dyHd5ZheI2M
            pour phillips
            Deux manières de faire les rendus sont bien différents : normal les outils sont différents
            il y a un doc sur gillon La BD par ses maîtres ou il explique tres bien sa technique du clair obscur

          • PATYDOC dit :

            Caramel, toujours aussi condescendant(e)! Evidemment que Gillon ne travaillait pas sur tablette graphique, ça n’existait pas à son époque ! D’ailleurs, dans le reportage ci-dessus, on ne parle pas de la super coloriste, qui fait partie intégrante aujourd’hui du style Phillips ! D’ailleurs, pour ta gouverne j’ai une cintiq à la maison .Je parlais du style, pas de la technique !

          • caramel dit :

            Séparer le style de la technique, un peu idiot non ? … en fait si.
            giraud/moebius pour le meilleur exemple.
            Je parlais de rendu on voit bien la différence sur la vidéo. Il me semble que gillon n’était pas trop dans le décalco.
            Réglez mieux votre cintiq en passant par les parametres de votre ordinateur utile pour faire des coloriages avec paint (pot de peinture, un clic suffit) https://www.youtube.com/watch?v=PyaAUWprksw.