« Crossed intégrale »  : au nom du père, du fils, et de tous nos pêchés…

Oubliez « Walking Dead » et son histoire sans fin. En dix épisodes, la série « Crossed », datée de 2010, nous embarque, aux côté de survivants, lors d’une fuite oppressante, dans un monde infesté de tueurs psychopathes. Préparez-vous au pire…

Lorsque Garth Ennis publie en juillet 2008 aux États-unis (chez Avatar press et, en 2014, chez Milady en France pour l’édition originale) le premier épisode de ce road movie glaçant, il est déjà l’auteur des mini séries « Goddess »,
« Darkness », « Bloody Mary » et « Le Soldat inconnu », mais aussi du phénomène « Preacher », presque tous édités en France dès 1997 par les éditions Le Téméraire (Gloire à eux ). Son style direct au ton sec et sans détour, mâtiné de dialogues plutôt crus dégage un parfum qui lui appartient en propre, on y reviendra plus bas. Aussi ce récit, qu’il décrit lui-même comme « le plus extrême et le plus dérangeant que j’aie jamais écrit » » ne surprend qu’à moitié.Car entre temps, Robert Kirkman à mis son « Walking Dead » en orbite, une, histoire que l’on ne pourra éviter de rapprocher, tant le contexte de la fuite en avant d’une « tribu » de survivants émerge tel un parallèle.Cependant, et le simple fait qu’ici les zombies soient remplacés par des humains dégénérés rendus psychopathes par le biais d’un virus, ne doit pas laisser croire à une tactique de camouflage scénaristique. En effet, l’examen des psychologies de chaque partie démontre que le scénariste à été chercher autre chose, plus loin. Dans le récit « post apocalyptique » de Kirkman, les zombies sont une menace, mais sont dénués de pensées et deviennent vite un élément quasi secondaire. Ce sont les humains qui sont des loups pour l’homme…et on pourrait penser que Garth Ennis a justement souhaité pousser le bouchon à son maximum en optant pour la solution « Crossed ». Ici, des humains luttent contre d’autres humains et la barrière qui les sépare, si elle peut être physique (la plupart des infectés portent les traces des tortures ou démembrements occasionnés par leurs pairs, plus une blessure en forme de croix sur le visage), est avant tout de nature psychologique. Eux sont viscéralement mauvais, dans le sens le plus démoniaque qui existe. Vivant essentiellement pour tuer sauvagement tout humain qui les entoure, le violer la plupart du temps, rien ne les satisfait plus que le massacre systématique. Dès lors, tout est permis, et l’organisation intelligente dont une bande réduite fait preuve, apporte le paroxysme de l’angoisse dans le récit.Les thèmes, du côté de la troupe d’humains que nous suivons, sont davantage en phase avec WD. Si une fuite en avant sans répit vers l’Alaska leur apporte une lueur d’espoir, ce sont surtout les passages de doutes et de dialogues entre eux, révélant leur humanité qui font la force de « Crossed ». Cindy, femme sombre au fort caractère, protégeant son jeune fils Patrick tant qu’elle le peut ; Stan, leader malgré lui, tentant d’« apprivoiser » celle-ci ; Kitrick, jeune papa ayant vu sa femme et ses deux enfants massacrés sous ses yeux ; ou bien encore Mlle Cooke, cette jeune institutrice ayant récupéré quelques élèves avec elle, et qui leur a appris à survivre en s’autorisant l’impensable…sans oublier le vieux Geoff, détenteur d’un secret terrible, ou encore ce Capitaine de l’armée américaine : Michael Alexander Juneaux, responsable d’une mission en milieu hostile, dont les mémoires écrits révéleront toute l’horreur de la logique d’une société en décomposition. Tous témoignent de ce malaise et rejoignent en cela la série plébiscitée de zombies du label Image, mais dans une description et un rythme bien plus serré et donc plus destructeur qu’elle.Le dessin de Jacen Burrows, propre et aiguisé comme une lame de couteau de boucher, magnifiquement colorisé par le travail de Juanmar, peaufine à la perfection cette étude de mœurs d’une société en déconfiture. « La croix et la bannière », ou « le chemin de croix », c’est selon, pourraient être les sous-titres de cette série, mais quoi qu’il en soit, ce « Crossed » nous juge, ou plutôt la tradition judéo chrétienne dont nous sommes pour certains issus. Garth Ennis semble avoir beaucoup de choses à dire à ce sujet, lui qui est né en Irlande du nord, connu pour être plutôt pratiquante, et l’ensemble des titres de sa carrière en témoigne (1). Un récit sans pitié, mais excellent, dont je ne montre volontairement que des images acceptables, tant certains passages sont durs, voire insoutenables pour certains lecteurs. Interdit donc aux enfants.

Franck GUIGUE

(1) A « Goddess », « Darkness », « Bloody Mary », ou « Preacher », on ajoutera bien sûr « Hellblazer », mais aussi « Cinema Purgatorio », « Fils de l’enfer », « Just a Pilgrim », « Punisher ». Des titres et thèmes éloquents…

« Crossed l’intégrale », par Garth Ennis et Jacen Burrows – Éditions Hi Comics (27,90 €) – ISBN : 9782378870959

Galerie

7 réponses à « Crossed intégrale »  : au nom du père, du fils, et de tous nos pêchés…

  1. Patrick Lemaire dit :

    « que j’ai jamais écrit » Le sens du mot « jamais » dans cette tournure est « déjà ». C’est d’ailleurs le premier sens du mot. Il ne se met pas à la forme négative quand il est employé ainsi. En effet Ennis a déjà écrit des choses extrêmes et dérangeantes. Il serait faux de lui faire dire qu’il ne l’a jamais fait. Cette erreur grammaticale est la plus courante de toutes à notre époque.
    Cette série, bien que gore, a parfois été très bien écrite entre les mains d’Ennis, de David Lapham, de Simon Spurrier.

    • Franck G dit :

      C’est corrigé Patrick. Merci de la lecture attentive et de la remarque, sur les continuations de la série. Cordialement,

      • PATYDOC dit :

        En revanche quand je te demande de corriger « fit » en » fi » dans une précédente chronique, tu fais fi de mes remarques !
        A propos des négations dans la BD et les Comics : à force de supprimer systématiquement le « ne » des négations, notre petit monde de la BD nuit au bon parler, et souvent sans raison : si on peut admettre que le « ne  » des négations disparaît aujourd’hui dans le mauvais parler contemporain, ce n’était pas le cas jusqu’à une époque récente, et faire parler des escrocs des bas-fonds au début du XXème siècle par exemple en omettant le « ne » des négations est un contre-sens historique. Dans les Comics, la négation est souvent comprimée en « ain’t », certes, mais ce n’est en aucun cas une omission du « ne » de la négation, mais une simple contraction, qu’on ne peut pas rendre par la traduction. Le « ne » des négations en français est très fort, il s’emploie même avec des mots possédant une connotation négative comme le sens commun du mot « jamais » comme écrit ci-dessus par Patrick Lemaire, ou comme le mot « aucun » : l’omission systématiquement du « ne » dans les négations comme le font les scénaristes et traducteurs actuels heurte l’oreille de l’esthète. Et c’est même ridicule (voir chez Sfar, par exemple, où le rabbin s’exprime comme un poulbot d’Alger)!

  2. jc99 dit :

    C’est en fait  » le plus extrême et le plus dérangeant que j’aie jamais écrit  » qui est la forme correcte. On doit ici utiliser le subjonctif .

  3. JC Lebourdais dit :

    que j’aiE jamais écrit, tant qu’on y est, quitte à respecter la grammaire et l’orthographe.

  4. FranckG dit :

    Merci à nos chers correcteurs de français Patydoc, Jc99 et Lc Lebourdais, sans qui certaines chroniques seraient un pis aller vers l’enfer grammatical… ;-) Et comme l’écrivait très justement Garth Ennis : « l’enfer est pavé de tortionnaires ».
    Euuuh, non, c’est pas ça :-)

Répondre à Patrick Lemaire Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>