Un album pour penser comme Sherlock Holmes !

Si les enquêtes canoniques de Sherlock Holmes (publiées de 1887 à 1927), totalisent quatre romans et cinquante-six nouvelles, bien d’autres nous ont été racontées par des auteurs férus de récits à énigmes et d’ambiances policières. Référentielle, l’image du détective est souvent l’occasion de creuser l’intrigante personnalité de Holmes. Que se passe-t-il dans son esprit déductif lorsque celui-ci doit résoudre l’énigmatique disparition de plusieurs Londoniens ? Poudre mystérieuse, ticket de spectacle et magicien chinois seront ici les ingrédients d’un album hors normes, où chaque planche pénètre un peu plus dans le raisonnement mental du héros de Sir Arthur Conan Doyle. Une réussite graphique et scénaristique, à lire et relire à la loupe… en attendant son dénouement dans la seconde partie !

Humeurs et folies d'une nouvelle enquête... (planches 1 et 2 - Ankama 2019)

Voici à peine l’affaire de « La Ligue des Rouquins » (1891) résolue que Holmes retrouve sa mauvaise habitude : noyer son ennui sous des injections de cocaïne. Fort heureusement, le mystère ne tarde pas à revenir frapper à sa porte : qu’est-il donc arrivé au Dr Herbert Fowler, retrouvé avec une clavicule cassée et errant dans la nuit de Wentworth Street, sans aucun souvenir de sa soirée du 7 novembre 1890 ? Maigres indices et détails obscurs à éclaircir relancent Holmes et l’inséparable Watson dans les méandres du raisonnement intellectuel. Comme le suggère le visuel de couverture, le scénariste Cyril Liéron (qui n’est autre que le fils de Philippe Luguy (« Percevan »), mais également l’auteur de « Cotton Kid » (Vents d’Ouest) ou « Violine » (Dupuis)) et le dessinateur Benoît Dahan (« Psycho-investigateur » chez Physalis) travaillent à l’ancienne. La tête de Sherlock Holmes, incarnation de sa résidence du 221 B Baker Street, est une bibliothèque de sources et de références dans tous les domaines du crime (extorsions, vols, enlèvements ou meurtres par exemple). Naturellement, tout l’être du héros se plie aux multiples perspectives sous lesquelles on l’envisage : silhouette, affiche publicitaire, référence littéraire, héros contemporain, abysse psychologique et déductif, énigme vivante, ce dernier statut étant renforcé par la célèbre période du « Grand hiatus », où le héros est présumé mort en Suisse après son affrontement avec Moriarty ! On lira à ce sujet « Le Dernier problème » et « La Maison vide », enquêtes parues respectivement en décembre 1893 et octobre 1903, ainsi que la série « Holmes » (Luc Brunschwig et Cecil, Futuropolis).

Le cerveau du Bien (planches 4 et 5 - Ankama 2019)

Sur la piste des indices (planches 6 et 7 - Ankama 2019)

Très riche graphiquement, esthétiquement proche des pages et couleurs surannées des journaux illustrés, pulps et serials du début du XXe siècle, « Dans la tête de Sherlock Holmes » mise assurément sur son découpage méticuleux : mise en scène de l’époque victorienne, lumière et couleurs s’accompagnent ici d’une belle créativité, où les vues en coupe des bâtiments, les plans de Londres et les effets graphiques (deux mains tenant la planche à la manière d’un journal) stimulent la narration-surprise. Comme chaque détail compte, l’on ne pourra s’empêcher de voir également en couverture quelques indices précieux pour la suite de l’enquête : l’heure du crime est déjà dépassée sur la tour horloge du palais de Westminster tandis que Watson ramène à Holmes le « ticket scandaleux » qui précipite l’intrigue. Sur la droite, entre cheminées fumantes et brouillards, voici que se profile une silhouette plus inquiétante, car digne du docteur Fu Manchu (le génie du mal créé par Sax Rohmer ne date toutefois que de 1912). Nulle trace à l’inverse d’une présence féminine dans ce monde oppressant… à moins que la rubrique des crimes n’indique précisément et en quelque sorte la conséquence de cette absence physique notable. Quant à Holmes lui-même, doublement présent ici (esprit et corps), s’il semble fidèle à sa représentation popularisée par les illustrateurs Sydney Paget (le port du chapeau deerstalker) et Frederic Dorr Steele (l’usage de la pipe) dans le Strand Magazine et le Collier’s Weekly, il semblera directement « souffler » (ou inspirer…) le titre de ce diptyque. La métaphore de cet esprit mansardé déroule au fil des pages et comme en temps réel le fil ininterrompu de sa logique. L’on se souviendra de semblables effets dans les derniers films réalisés par Guy Ritchie en 2009 et 2011 (un troisième opus est à venir en 2021, toujours avec Robert Downey Jr) : le ralentissement de l’action (allant jusqu’au flashback) faisait pénétrer les spectateurs dans l’esprit de Holmes, qui se préparait à planifier son prochain coup. Pliée à l’intelligence et au rythme du héros, la narration exploite avec justesse le principe un rien paradoxal du ralenti qui fait progresser l’intrigue. Nul ne s’en plaindra !

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Philippe TOMBLAINE

« Dans la tête de Sherlock Holmes T1 : L’Affaire du ticket scandaleux » par Benoît Dahan et Cyril Liéron
Éditions Ankama (14,90 €) – ISBN : 979-1-03-350972-1

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