Quand Lefranc part en reportage sur la Lune

De 1969 à 2019, l’homme a fait un grand pas vers l’espace, tous les espoirs scientifiques étant de nouveau tournés aujourd’hui vers la Lune et Mars. Cinquante ans après l’âge d’or des missions Apollo, Casterman célèbre à sa manière cette épopée hors normes : pour l’occasion, Tintin, mais aussi le plus réaliste journaliste-reporter Guy Lefranc regardent en direction des étoiles. Avec « La Conquête de l’espace », nouveau venu dans la série des « Reportages de Lefranc », voici narrée et illustrée – des années 1930 à nos jours – une course technologique qui souligne aussi la confrontation idéologique entre les grandes puissances…

Visuel pour le premier volume des "Voyages de Lefranc" (Casterman - novembre 2004)

Couverture de "Lefranc T30 : Lune rouge" (Casterman - 2019)

C’est en mai 1952 (dans la version belge de Tintin) que Jacques Martin, le père d’Alix, lance « Les Aventures de Lefranc » dans le très jacobsien « La Grande menace ». Outre le héros et son faire-valoir (le jeune Jeanjean), c’est la confrontation avec Axel Borg et la remémoration de la construction nazie des V1 et V2 qui marquent les lecteurs. Dès lors, la série (rebaptisée « Guy Lefranc » en 1977) se distingue par un graphisme méticuleux, apte à satisfaire les férus d’armes à feu, de costumes, de véhicules ou d’architectures précises. À la suite de Martin (trop occupé par Alix et Jhen), les auteurs Bob de Moor, Gilles Chaillet, Christophe Simon, Francis Carin, André Taymans, Alain Maury ou Christophe Alvès ont dignement repris le flambeau jusqu’à ce jour, permettant ainsi la parution ce mois-ci de « Lune rouge » (François Corteggiani et Christophe Alves), trentième album évoquant… les engins spatiaux expérimentaux. Aux côtés de la série principale, Martin et Casterman lancèrent en 2004 « Les Voyages de Lefranc » (sur le modèle des « Voyages d’Alix », initiés en 1996). Débutant précisément avec trois tomes consacrés aux débuts de « L’Aviation » (2004, 2005 et 2007) sous les crayons de Régric (le pseudonyme de Frédéric Legrain), la série se poursuivra entre 2011 et 2017 avec Olivier Weinberg en illustrant toutes les grandes phases de la Seconde Guerre mondiale. Rebaptisée « Les Reportages de Lefranc », elle se poursuit donc en 2019 en bouclant – momentanément ! – la boucle de la grande aventure aéronautique et aérospatiale.

Les premières recherches spatiales (extrait des Reportages de Lefranc T10 - Casterman 2019)

Spoutnik en orbite (extrait des Reportages de Lefranc T10 - Casterman 2019)

Les essais de Youri Gagarine (extrait des Reportages de Lefranc T10 - Casterman 2019)

Également dessinateur de six tomes des aventures de Lefranc (« T20 : Noël noir » en 2009 ; « T23 : L’Éternel Shogun » en 2012 ; « T24 : L’Enfant Staline » en 2013 ; « T25 : Cuba libre » en 2014 ; « T27 : L’Homme-oiseau » en 2016 ; « T29 : La Stratégie du chaos » en 2018), Régric est un très fin connaisseur des arcanes chronologiques et thématiques d’un univers entièrement baigné dans la guerre Froide, l’innovation technologique et les fantasmes liés au potentiel spatial. En cette année anniversaire, le grand public se remémore les grandes étapes de la « Conquête de l’espace » : le 1er satellite Spoutnik (1957), la création de la Nasa (1958), le Russe Gagarine dans l’espace (1961), Apollo 11 sur la Lune (1969), le lancement de la sonde Voyager 1 (1977), le placement du télescope Hubble en orbite (1990), la présence permanente de l’homme dans la station internationale ISS (2000), module martien Curiosity (2012). En janvier 2019, la sonde New Horizons effectuait également un survol historique de l’astéroïde Ultima Thule, une relique stellaire et glacée située à 6,4 milliards de kilomètres de la Terre. Avec 20 milliards de dollars de budget annuel, placée devant des enjeux géostratégiques, scientifiques et économiques énormes, la Nasa a pour missions officielles de retourner sur la Lune avant 2024, et d’expédier une mission humaine sur Mars avant 2033. Face aux USA, ce n’est plus la Russie qui « inquiète » mais plutôt la Chine : après avoir réussi l’exploit de faire alunir un module sur la face cachée de la Lune en janvier dernier, la grande puissance ambitionne de s’installer durablement sur le satellite naturel de la Terre. Avec une base permanente, la Chine évoque sa volonté de créer une nouvelle zone économique, persuadée que la nation qui dominera le monde au XXIe siècle sera celle qui aura intégré dans son modèle économique la gestion d’un corps céleste. D’autres nations se sont lancées dans des programmes et réflexions similaires : l’Europe, l’Inde, le Japon ou Israël ont d’ors et déjà prévu d’expédier d’ici à 2027 des sondes afin d’explorer Mars, Vénus, Jupiter et ses lunes (Callisto, Europe et Ganymède) ou Mercure. Et que dire enfin des rêves du milliardaire américain Elon Musk, fondateur en 2002 de SpaceX, et qui envisage à son tour d’envoyer des vols commerciaux et des missions de colonisation de Mars à partir de 2025.

Tintin, sur la Lune 15 ans avant Armstrong... (Casterman 2019 et Géo HS de juin 2019)

Ce mois-ci, tel que nous l’annoncions en introduction, Casterman a fort à faire ! Le 25 mai, la réédition (en double album couleur de 144 pages) du diptyque « Objectif Lune » / « On a marché sur la Lune » lui permettra aussi de rajouter une pièce aux commémorations des 90 ans du héros d’Hergé : un minimum lorsque l’on sait qu’Elon Musk lui-même, pionnier du tourisme spatial, déclare vouloir rendre hommage avec ses projets à la mythique fusée lunaire décorée de son damier rouge et blanc. Notons que le magazine Géo rendra lui-aussi grâce à cette passionnante aventure hergéenne en juin prochain, par le biais d’un numéro spatial…euh… spécial !

Aldrin photographié par Armstrong en juillet 1969

Numéro de Life dédicacé par Aldrin pour Pierre-Emmanuel Paulis

En couverture de ce dixième opus des « Reportages de Lefranc », Régric a opté pour un visuel soulignant la découverte d’un monde lointain : c’est dans le verre du casque d’Edwin – Buzz – Aldrin (combinaison spatiale A7L) que se reflète l’aride paysage lunaire, lors de la légendaire mission Apollo 11 (20 juillet 1969). Le module lunaire (le LEM surnommé Eagle), l’écusson américain et les premiers pas effectués par son complice Neil Armstrong dans la poussière du sol lunaire complète la vision d’un monde ambivalent. 19 minutes après Armstrong, devenu le deuxième homme à avoir posé le pied sur la Lune, l’astronaute Aldrin dira ainsi « Belle vue »… avant de préciser son sentiment par un « Magnifique désolation ». Le visuel choisi par Régric s’inspire naturellement des clichés pris par Armstrong, avec un jeu ironique sur la prise de vue : sur le cliché original, Armstrong est visible dans le reflet du casque d’Aldrin ; ici, il s’éloigne en direction de notre planète bleue… et ne peut donc pas prendre son coéquipier en photo ! Le visuel reprend comme l’on s’en doute le cliché publié à l’époque en couverture de Life : le scénariste et spécialiste Pierre-Emmanuel Paulis (auteur de la chronique spatiale du site internet www.tintin.com) dispose lui-même d’une vaste collection d’autographes d’astronautes (dont celle d’Aldrin) et d’objets liés à la conquête spatiale.

Le module lunaire

Dessin original de Régric pour la couverture

Racontant tout de l’aventure spatiale, des premières recherches scientifiques (au XIXe siècle) jusque au programme Apollo, en passant par l’envoi de la chienne Laïka en orbite (1957), cet opus des « Reportages de Lefranc » est un indispensable outil pédagogique : documents, textes et dessins permettront à chacun de se replonger dans l’une des histoires les plus passionnantes du siècle écoulé. Ce avant de découvrir les prochains pas de l’homme hors de la Terre…

Philippe TOMBLAINE

« Les Reportages de Lefranc T10 : La Conquête de l’espace » par Régric, Pierre Emmanuel Paulis et Jacques Martin
Éditions Casterman (12,90 €) – ISBN : 978-2203155282

Galerie

3 réponses à Quand Lefranc part en reportage sur la Lune

  1. A suivre aussi le POINT BAR BD N°42 spécial Lune ou l’autre disponible début juin 2019 !

    https://fr-fr.facebook.com/PointBarBD/

  2. Kroustiliyon dit :

    Sur le dessin du casque de l’astronaute en gros plan, la terre ne peut pas se trouver là où elle est représentée. Elle doit se trouver beaucoup plus haut dans le ciel, elle présente toujours la même face à la terre et les astronautes ne se sont jamais posés aussi loin de l’axe direct terre-lune…