Enfance et maturité, entre batailles créatives et attentes, d’un créateur perfectionniste, metteur en scène culte : ainsi est « Sergio Leone » !

Après la rétrospective du célèbre réalisateur à la Cinémathèque début 2019 coïncidant avec les 90 ans de sa naissance, voici la biographie dessinée de Sergio Leone, publiée tout juste 30 ans après sa disparition (un 30 avril). 2019 est donc l’année Leone : on ne s’en plaindra pas ! Le grand public a retenu les films phares, les grands succès faits contre la critique, mais le lecteur apprendra beaucoup sur l’homme, ses influences sociales et politiques, ses ressorts, et sur le metteur en scène hyper précis, exigeant. Ce n’est donc pas un hasard si un français le raconte ; la France a toujours eu une histoire d’amour avec Leone, dès le début. Et il parlait français, pas anglais, reflet d’une époque.

Huit chapitres rythment le parcours de sa vie. Né d’un metteur en scène et d’une actrice, côtoyant tôt ce milieu, il en prend le goût et le besoin du cinéma. Il restera marqué par une enfance mussolinienne et de guerre. Ainsi, juste après l’armistice, il devient assistant de metteur en scène, soit de gloires finissantes ou au genre désuet (Gallone, Camerini…), soit d’artistes prometteurs ou confirmés (De Sica, Welles, Wyler, Walsh…). Un travail entamé très jeune (il dirige les foules pour Quo Vadis à 21 ans !), qui le suivra longtemps : il est demandé y compris par les Américains et se rend indispensable à de vieux metteurs en scène comme Bonnard, qu’il remplace souvent. Il acquiert un métier très sûr.

C’est donc tard à 31 ans (au milieu de sa vie), qu’il réalise son vrai premier film : « Le colosse de Rhodes », un péplum qui porte déjà sa marque ironique, exagérée, mais perfectionniste et techniquement impeccable. Tournant le dos à ce genre pénible mais en vogue, il cherche son style, qu’il trouve à travers un genre moribond à renouveler : le western à l’italienne (pas « spaghetti », ont toujours objecté Leone et Morricone). Genèse, puis succès auquel personne ne croyait, pas même Leone ou ses producteurs …, acteurs peu chers mais prometteurs que Leone a su détecter, seront lancés par ses premiers westerns (Eastwood, Van Cleef, Volonté, Kinsky, …), la rencontre primordiale avec Ennio Morricone, tout cela est vu de l’intérieur. A partir de « Le bon, la brute et le truand », puis« Il était une fois dans l’Ouest », ses films sont monumentaux, que ce soit en apport visuel (sa marque de fabrique), en thèmes traités, et en durée ; Leone transforme les mythes (y compris de cinéma avec celui d’Henry Fonda), retourne l’Histoire. Désillusions et périodes d’attentes suivent, à partir du début des années 70 (filmer conte son gré « Il était une fois la Révolution », puis tuer le western italien qui tombait dans l’ineptie, en produisant et co-réalisant l’ambivalent mais réussi « Mon nom est Personne »). Leone, le pessimiste actif et résolu, a déjà en tête son projet « Il était une fois en Amérique », qui va l’accaparer plus d’une décennie, et trompe le temps en faisant le producteur ou en se prenant au jeu des publicités (ses Renault valent le détour). Ce dernier film-fleuve est ici pourtant moins illustré que sa maturation.

Et le roman graphique s’achève sur les beaux plans de son projet « Les 900 jours de Leningrad », bien avancé mais qu’il n’aura pas le temps de mettre en scène. Après sa belle et prenante description du début de ce film dans « Conversations… », le lecteur a droit en fin de l’album, comme un cadeau, aux principales images d’avant générique voulues par Leone, prouvant que bande dessinée et cinéma sont proches. En annexe finale, Simsolo présente une filmographie bienvenue, car étendue à ses travaux d’assistant et principales réalisations de seconde équipe et en remplacement de metteurs en scène.

Pourquoi seulement maintenant, peut-on se dire à la lecture de cette biographie en BD d’un créateur hors normes, tellement son parcours est passionnant mais méconnu, rempli de films, qu’ils soient alimentaires, pour se perfectionner, exister et enfin créer son style. Le Sergio privé vient de la pauvreté et ne l’oubliera jamais. Les auteurs nous offrent un Sergio plus intime, avec ses ressorts (déceptions, deuils, confiances obtenues et accordées, maturations lentes), ses conversations avec des artistes qu’il a croisés, comme l’ami Pasolini, Fellini, Wise, … Le trait de Philan opère en toute sobriété et finesse. Le lavis noir et blanc et gris peut surprendre au début mais il apporte une patine et un recul graphique que son sujet justifie. Et le lettrage, pour une fois heureusement pas (entièrement) mécanique, complète ce travail artisanal qui rend justice à Leone. D’ailleurs il lisait aussi des BD, notamment franco-belges. Un projet d’adaptation de « Mon nom est Personne » par Jijé avait d’ailleurs été commencé (voir l’article de Jacques Dutrey dans BDzoom.com : « Jerry Spring » dans Spirou et en albums ), et il admirait la maestria de Giraud pour « Blueberry » (« Je n’aurais pas pu faire mieux », a t-il répondu en en refusant l’adaptation). Les anecdotes, cruelles, étonnantes ou drôles, sont évidemment savoureuses. Le cinéma en regorge, mais avec Leone leurs dimensions prennent une ampleur à sa mesure et on s’en régale.

L’aspect à la fois exigeant et grand public demandé par l’éditeur, louable, trouve une certaine limite dans la présentation systématique des noms et prénoms des artistes dans les dialogues, ce qui aurait pu être résolu par de courtes formules en début de page ou en renvois. Ce petit bémol n’empêche pas d’être pris par cette vie pleine de création tellement originale et personnelle malgré les obstacles. Portrait d’un artiste dont l’intelligence et l’acuité saute aux yeux, que ce soit dans le choix audacieux des acteurs, la signification de l’angle de vue, du cadrage, de la véracité des objets et costumes, tant il voulait tout maîtriser. Ce roman graphique offre donc autant un plaisir de lecture qu’une multitude d’informations sur l’art de ce metteur en scène culte de préparer ses films.

Cette bio en BD aurait pu être d’un volume double à l’instar de ses films-fleuve, mais avec l’équivalent de 90 planches « classiques », le lecteur a l’essentiel. Ainsi, après bien des études et monographies plus ou moins savantes, ce livre découvre enfin Leone par un ensemble de ses facettes où l’univers du nouveau western à l’italienne qu’il a créé se limite à sa vraie part, en mettant aussi en lumière d’autres travaux beaucoup moins connus. C’est l’un de ses nombreux mérites. Troppo forte !

Patrick BOUSTER

« Sergio Leone » par Philan et Noël Simsolo

Éditions Glénat (22,50 €) – ISBN : 978-2-344-02442-3

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