Les larmes de Papyrus selon Lucien De Gieter : analyse de planche

Apparu en 1974 dans le journal de Spirou, « Papyrus » (et son glaive magique Talisman) connaîtra un rapide succès d’estime qui installe durablement ses aventures dans le cœur des lecteurs. Avec son jeune héros agissant pour protéger la belle Théti-Chéri, fille du Pharaon Merenptha, la série (riche de 33 albums publiés de 1978 à 2015) reconstitue avec de plus en plus de précision les mœurs et décors fascinants de l’Égypte antique. Riche en rebondissements, la saga doit à l’évidence tout à son créateur Lucien De Gieter, lequel se rendra près d’une dizaine de fois au pays des Deux Terres (Haute et Basse-Égypte) pour restituer au mieux les mystères de la XIXe dynastie. Si « Papyrus » n’a pas encore eu les honneurs d’une belle intégrale Dupuis, parions qu’elle aura déjà suscité de nombreuses vocations d’historiens ou d’égyptologues ! Retour aujourd’hui sur la composition de l’une des pages les plus émouvantes de la série, issue du tome 9 : « Les Larmes du géant » (1986).

Les débuts de Papyrus : couverture pour Spirou n° 1867 (24 janvier 1974) et premières planches du tome 1

Couverture originale de "Papyrus et la momie engloutie" (23,3 x 31 cm)

Avec le Moyen Âge, la période napoléonienne et les deux Guerres mondiales, l’Égypte antique est l’une des périodes de l’Histoire les plus visitées au travers de la bande dessinée. Constituée entre fantasmes, licence poétique et liberté artistique, une grande part de la production artistique s’attache désormais et depuis plus d’une vingtaine d’années à retrouver une documentation plus méticuleuse, digne du fabuleux univers des pharaons. Né en 1932 dans les environs de Bruxelles, De Gieter débute sa carrière dans l’aménagement et l’esthétique industrielle. Devenu scénariste de mini-récits dans Spirou – à la suite d’un concours proposé par le magazine – en 1961, il collabore également avec Peyo (pour l’encrage des « Schtroumpfs » et les mini-gags du chat « Poussy ») et lance grâce à Maurice Rosy sa série western humoristique « Pony ». De Gieter gagne le statut d’auteur complet en 1966 avec « Tôôôt et Puit » (les aventures loufoques d’un chasseur de perles et d’une sirène… récit inspiré par les découvertes sous-marines de Cousteau !) mais ne touche à la consécration qu’avec le démarrage des « Aventures merveilleuses de Papyrus » dans le numéro 1867 de Spirou (24 janvier 1974). Débutée avec « La Momie engloutie » (T1 publié par Dupuis en juillet 1978), la série se poursuivra jusqu’en avril 2015 (« T33 : Papyrus pharaon »), date à laquelle De Gieter (alors âgé de 82 ans) annoncera vouloir définitivement ranger ses crayons.

Ex-libris réalisé pour le 3e Festival bd de Bruxelles (1996) et pour les 20 ans du héros

4e de couverture du T20 ("La Colère du grand Sphinx") en 1997, avant le changement de maquette de la série

Intéressé dès sa prime jeunesse par la peinture égyptienne, De Gieter avouera avoir découvert petit à petit l’art, l’architecture et les traditions de l’Égypte antique. Si les premiers récits (censés se dérouler environ 1 200 ans av. J.-C.) versent dans le folklore fantastique (les secrets des pyramides, les énigmes du Sphinx, les souterrains inconnus, les divinités maléfiques (Sobek, Sekhmet), etc.), les suivants seront en conséquence focalisés sur les temples et monuments (Louxor, Karnak, pyramides à degrés, obélisques, etc.) et agrémentés des détails fournis par des archéologues professionnels. Pour les tomes postérieurs, De Gieter s’intéressera à l’histoire du bassin méditerranéen (Crète, fin de la Guerre de Troie, mythologies diverses) et aux amours entre les deux principaux protagonistes. Sacre de ce patient travail, le tome 8 de la série « La Métamorphose d’Imhotep ») recevra le prix Alfred enfant (équivalent de l’actuel Fauve Jeunesse) à Angoulême en janvier 1986. « Papyrus » fera aussi l’objet d’une adaptation animée (TF1, deux saisons en 1997 et 1998) et d’un jeu vidéo d’action-aventure développé par Ubisoft en 2000, à destination de la console portable Game Boy et du PC.

Couverture (1ère maquette) et premières planches du T9 (Dupuis, 1986)

Dans « Les Larmes du géant » (album publié en septembre 1986), Papyrus doit de nouveau protéger sa dulcinée des plans machiavéliques ourdis par l’ennemi. Afin de renouveler le traité de paix jadis signé entre Ramses II et Hattusil III, l’actuel Pharaon a envoyé sa noble fille (la princesse Neferneferou, autrement dit Théti-Chéri.) rejoindre la délégation officielle, elle-même accompagnée d’Anitti, la fille du roi des Hittites. Mais, désireux de percer les secrets de la métallurgie du fer (à l’époque, et à l’inverse des Hittites, les Égyptiens ne connaissaient que le bronze), Menenhetet, cruel et puissant prêtre-guerrier du temple de Sekhmet, n’a pas hésité à faire enlever les deux princesses royales. Au cours du final apocalyptique, ne subsistent dans un décor ravagé par un tremblement de terre (à moins qu’il ne s’agisse de la colère de Sekhmet ?) que les deux statues géantes d’Amenophis. Nommée à tort « Colosses de Memnon », ces deux sculptures monumentales (14 mètres de haut) sont les seules traces encore existantes du gigantesque temple des millions d’années d’Amenhotep III, érigé face à Louxor sur la rive ouest du Nil.

Encre de Chine signée pour la planche 45 de l'album " Les Larmes du géant " (41,8 x 32,5 cm).

Prépubliée dans le Journal de Spirou n° 2499 (4 mars 1986), la planche 45 constitue un émouvant épilogue à cet album intense en termes de périlleux rebondissements. Dans la première case, le plan large témoigne des seuls vestiges restants. Pour représenter ce décor, De Gieter s’inspire de ses propres repérages et utilise en parallèle les documents d’artistes-voyageurs du XIXe siècle ayant fidèlement restitué ces monuments en ruine. Saisie dans une contre-plongée éloignée valorisant la mise en majesté des statues, Papyrus et ses amis (Imhoutep et Théti-Chéri, cette dernière étant droguée) ont survécu au drame. Dans un cadre resserré (case 3, plan italien), Papyrus semble du moins l’affirmer : « Princesse Anitti, nous sommes sauvés ! ». Pourtant, il n’en est rien… Entre les cases 4 à 7, le drame est consommé : alors que la princesse hittite Aniti avoue son amour pour le héros, elle se meurt épuisée, victime des poisons et des épreuves subies. Le cadrage renforce l’intensité de la séquence, en effectuant d’abord un zoom avant (case 4) sur les visages des jeunes protagonistes, puis en dézoomant lentement (cases 5 à 7), jusqu’au silence et au chagrin de Papyrus qui clôturent la planche. À partir de la case 3, l’angle de vue en plongée précipite un drame accentué par la gestuelle et les postures très réalistes. Un très bel exemple par conséquent de ce que la bande dessinée franco-belge peut produire en terme de narration, de science du cadrage, d’apport pédagogique et de philosophie de vie. Avec son visuel et son titre, « Les Larmes du géant », le tome prend ici tout son sens, le lecteur pouvant toutefois croire – à la seule vision rapide du premier plat – à un malheur frappant Théti-Chéri. La belle série de Lucien De Gieter n’ayant pas eu de repreneur, l’on se consolera en lisant d’autres sagas, comme celles mises en images par Isabelle Dethan et Mazan (« Sur les terres d’Horus », « Khéti, fils du Nil »). Espérons, tel que nous l’exprimions en introduction, qu’une intégrale « Papyrus » digne de ce nom soit en préparation…

Vue axonométrique du temple d 'Amenhotep III

"Thèbes. Vue des deux colosses de Memnon" par André Tutertre ; plaque de cuivre réalisée sous le 1er Empire pour la réalisation de la "Description de l'Egypte" (1802 - 1809).

Philippe TOMBLAINE

« Papyrus T9 : Les Larmes du géant » par Lucien De Gieter
Éditions Dupuis (12,99 €) – ISBN : 978-2800113944

Galerie

2 réponses à Les larmes de Papyrus selon Lucien De Gieter : analyse de planche

  1. JC Lebourdais dit :

    Je me souviens tres bien de l’achat de cette reliure Spirou a l’epoque, ce qui clairement ne nous rajeunit pas, et d’avoir particulierement apprecie cette nouvelle serie qui marchait dans les pas d’un des premiers blockbusters americains, les 10 commandements. Il y a tant de choses a lire que je n’ai pas vraiment suivi les plus recentes aventures du heros de De Gieter, il semble que le style n’ait pas trop pris de ride, donc je je mets sur ma liste. Merci pour cette rapide retrospective.

  2. Pierre dit :

    Et comment se fait-il que l’ex-libris fête les 20 ans de Papyrus en 1996 alors qu’il est apparu en 1974?