« Siloé » m’était contée : le retour d’une anticipation

Exposée par mégarde à un flux d’ultrasons lors d’une expérience menée par son père, le professeur McGuffin, Siloé est née avec d’effrayantes capacités psychiques. Dans l’univers cyberpunk du XXIe siècle, cette dernière devient une proie tentante à la fois pour le puissant Consortium, pour le pouvoir américain et pour le parti religieux. Alors que des psybombes explosent dans les rues et que son père tente de réguler son pouvoir dévastateur, la schizophrénie de Siloé s’étend… Imaginé en 2000, le récit de Serge Le Tendre et Stéphane Servain n’a pas pris une ride : outre la publication d’un ultime troisième tome début mai, c’est la parution conjointe d’une intégrale (216 pages) qui permettra de donner un fin mot à cette belle quête familiale.

Couverture et premières planches du T1 (Delcourt - 2000)

Située dans la Washington futuriste de la première moitié du XXIe siècle, « L’Histoire de Siloé » était un scénario en 3 tomes entièrement imaginé par Serge Le Tendre dès 1999. Deux tomes de 70 planches seront finalisés et publiés chez Delcourt en 2000 (« Psybombe ») et 2003 (« Temps morts »). Annoncé depuis 2009 par les auteurs, le chapitre final tardera à venir, Servain s’y replongeant néanmoins durant son temps libre, en alternance avec ses nombreux autres projets : « L’Esprit de Warren » avec Luc Brunshwig jusque en 2005, « Le Livre de Skell » avec Valérie Mangin en 2012 – 2013 ou « Holly Ann » depuis 2015 avec Kid Toussaint. Servain, qui avait déjà dessiné une cinquantaine de planches en 2008, arrêtera sa carrière de dessinateur durant quatre ans ; revenu à sa passion, il reprendra et retouchera 95 % de son ancien travail avant de livrer la version actuelle du troisième tome !

Visuel pour le tirage de luxe du T1 (Folle image - 2000)

Couverture et planches d'introduction du T2 (Delcourt - 2003)

Ouvertement inspiré par l’univers de Philip K. Dick (« Blade Runner », « Total Recall », « Minority Report »), l’œuvre explore la vulnérabilité des personnages face aux distorsions de l’univers SF qui les environnent. Héroïne à priori, Siloé n’est en définitive qu’une protagoniste parmi d’autres, bien que l’intrigue se focalise dès le premier tome sur les liens qui semblent se dessiner entre son étrange personnalité et les attentats qui frappent aveuglement la population. Dans chaque cas, un passant frappé de démence – surnommé psybombe – propage autour de lui une onde fulgurante provoquant d’horribles sensations psychiques. S’agit-il d’une tentative pour déstabiliser le pouvoir et empêcher la réélection du Président des Etats-Unis, le trouble président Steiner ? Menée par le journaliste Norman Hawking, l’enquête établira un lien entre ces losty (drogués vieillis prématurément) et les dreambox (des caissons de relaxations vendus par un consortium technico-commercial influent), puis avec Siloé.

Visuel pour le tirage de luxe du T2 (Folle Image - 2003)

Couverture du T3 (Delcourt - 2019) et planches 1 et 2

Afin d’échapper à toute les menaces et aux organisations qui veulent exploiter ses facultés, Siloë et son père Sidney Mc Guffin, ancien chercheur en physique nucléaire, doivent apprendre à réguler ou contrôler un pouvoir susceptible de faire basculer l’avenir de l’humanité. Pour l’occasion, et comme le démontre le troisième volet (« Big Bang »), Le Tendre aborde le thème de la famille de manière plus positive, tout en se plaçant dans le sillage des grands romanciers américains. Il reprend à Stephen King (« Charlie », 1980) l’idée d’une petite fille douée d’un pouvoir psi (la pyrokinésie chez King) et traquée par le gouvernement ; et à Dick ses mondes incertains, saisis entre réel et virtuel : dans « Le Dieu venu du Centaure » (1969), des colons intersidéraux peuvent ainsi vivre une hallucination collective et revenir sur une Terre idéalisée après avoir consommé une drogue illégale, nommée D-liss. Sur un mode similaire, les crises de Siloé, ponctuées des cris « Ronge Ronge Ronge », ne manqueront pas de faire référence à l’émouvant roman « Substance mort », écrit par Dick en 1977. Le nom de Siloé est lui-même révélateur du cœur de l’intrigue puisque extrait d’une citation biblique : il s’agit de la source sur laquelle s’est construite Jérusalem. Un bassin qui, selon Jésus, devrait permettre à l’aveugle qui s’y immerge de recouvrer la vue. Avec la révélation Siloé, c’est notre rapport au temps et à la matière qui sera indubitablement revisité entre science, mythes et croyances : après tout, le MacGuffin hitchcockien n’était jamais qu’un prétexte au développement du scénario. Un objet vague et sans importance qui peut aussi permettre de cacher les véritables objectifs des auteurs !

Ex-libris "L'Histoire de Siloé" pour la librairie Fantasmagories (2003)

Particulièrement visible sur chacune des couvertures de la trilogie, le style Servain oscille entre cadrages intimistes et spectaculaires, tonalités chaudes et froides, décors intrigants et lignes de fuites. Dans ce quotidien volontiers déstabilisant, on notera à ce titre les très nombreuses plongées et contreplongées effectuées sur des personnages souvent pris au piège ou en défaut, anxieux ou dépassés par des forces littéralement venues d’ailleurs. Très crédibles, les ambiances confèrent à cette anticipation une note particulière, digne d’Alfonso Font (« Le Prisonnier des étoiles »), Paul Gillon (Les Naufragés du temps »), Moebius (« Le Garage hermétique ») ou de Syd Mead, le designer de « Blade Runner » et de « Tron » en 1982.

Philippe TOMBLAINE

« L’Histoire de Siloé, l’intégrale » par Stéphane Servain et Serge Le Tendre
Éditions Delcourt (34,50 €) – ISBN : 978-2413017578

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2 réponses à « Siloé » m’était contée : le retour d’une anticipation

  1. PATYDOC dit :

    Quelle bonne nouvelle ! Mais on ne le croira que lorsqu’on le verra dans les bacs des libraires .. Annoncé le 18 avril, maintenant le 2 mai …

  2. FrnckG dit :

    Belle chronique, et quelle qualité apparente de l’ouvrage ! Les références SF évoquées me parlent beaucoup, et je les trouve très pertinentes. J’ai hâte de lire cette trilogie, que je connaissais pas. Du très bon, à n’en pas douter.

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