Meurtre bruyant au pays de la figue dans « Noise » de Tetsuya Tsutsui

Véritable pilier des éditions Ki-oon, Tetsuya Tsutsui refait parler de lui avec sa nouvelle œuvre « Noise ». Personnage ambigu, scénario solide, meurtre sordide, détectives chevronnés et policier corrompu sont au menu de cette chronique sociale qui prend place dans un village reculé du Japon moderne. En s’éloignant de l’univers urbain de ses précédents titres, Tetsuya Tsutsui n’a rien perdu de son regard critique sur la société. Venez goûter aux figues à la chair aussi tendre que celle de l’homme qui vient d’être assassiné dans la plantation de figuiers.

Keita est un jeune agriculteur qui a développé une variété de figues particulièrement succulente. Celle-ci commence à faire parler d’elle dans tout le Japon. Ce qui ne manque pas d’attirer les regards du public sur son petit village qui est malheureusement en voie de désertion. La ville voisine possédant une école, sa femme et sa fille ont d’ailleurs décidé d’y déménager. Mais si les télévisions sont attirées par cette success story, certains voyous commencent également à venir fourrer leur nez dans les affaires locales. C’est ainsi que débarque un homme patibulaire qui déclare vouloir travailler dans l’exploitation de Keita. Mais face à son attitude étrange ce dernier reste méfiant. Il décline donc l’offre alors qu’il découvre en effet, que l’homme a déjà eu maille à partir avec la justice.

Avec « Poison City », Tetsuya Tsutsui s’était particulièrement fait remarquer en remportant le prix Asie de l’ACBD en 2015 et le prix du meilleur manga décerné en 2017 par le ministère de la culture japonais via le Japan Media Arts. Sous couvert de critique sociale, cette série remuait les institutions en place. C’est cette remise en question permanente qui fait l’attrait des œuvres de l’auteur. S’affranchir du conformisme à la japonaise ne lui a pas toujours réussi. Ses personnages principaux, véritables antihéros, ne plaisant pas aux éditeurs nippons et c’est en France qu’il a fait ses armes chez Ki-oon dés 2004 avec « Duds Hunt » suivi de sa série controversée « Manhole » en trois volumes qui le révélera au grand jour en 2006. Suivi encore, cette même année, d’un one-shot parlant ouvertement du suicide  : « Reset ». En 2012, avec « Prophecy », il s’empare des réseaux sociaux en mettant en scène un psychopathe, masqué par une feuille de papier journal, annoncer des crimes atroces qui vont malheureusement se concrétiser. Laissant la police bien évidemment désemparée.

Dans « Noise », si la police locale est complètement à côté de la plaque, les enquêteurs venus de l’extérieur sont eux bien plus perspicaces. Du coup, ce thriller devient réellement angoissant quand le lecteur se rend compte qu’il prend étonnamment en sympathie ce petit groupe de campagnards même si l’on sait qu’ils ont tué de sang-froid un criminel qui risquait de déstabiliser le village. Habituellement, les enquêtes policières mettent en avant de super flics arrivants à résoudre toutes les énigmes et coincer de dangereuses criminelles. Ici, les rôles sont inversés et on se prend à espérer que personne ne découvrira le fin mot de l’histoire. Mais quand on a commis un meurtre, est-il possible de reprendre une vie normale ? Apparemment non  !

Comme le raconte Tetsuya Tsutsui dans l’interview paru dans le Ki-oon Mag n°1, l’idée lui est venue en prenant connaissance d’un fait divers  : « c’est une histoire terrible qui s’est déroulée en 2016, un fan d’une jeune chanteuse l’a harcelée plus poignardée à plusieurs reprises en pleine rue. Elle n’est pas morte, mais elle a souffert de sévère blessure au visage. Comme il n’y a pas eu meurtre, le criminel finira par sortir de prison. Quand j’y pense, ça me fait froid dans le dos. Comment le vivront ses futurs voisins ? Il y a ce genre de personne dans la nature, c’était effrayant. C’est ce type de sentiment d’inquiétude que je voulais intégrer dans mon œuvre. »

En plaçant son action dans une toute petite ville de campagne et en y introduisant un élément perturbateur, Tetsuya Tsutsui a créé une sorte de huis clos au grand air. La scène de crime est finalement assez restreinte et cette promiscuité renforce le côté réaliste des événements tout en augmentant la tension narrative. On est loin des épopées urbaines que l’auteur utilisait dans ses autres mangas.

La ruralité permet également d’utiliser des protagonistes différents et un peu déconnectés. Le héros est un jeune entrepreneur qui a bien la tête sur les épaules, ce qui détonne dans ce paysage, mais ne paraît pas incongru. Ses camarades sont bien plus simples, voire simplets. On se rend très vite compte que les liens tissés au sein de cette communauté sont extrêmement forts. Les enquêteurs dépêchés sur place l’ont également ressenti et savent que cela ne va pas leur simplifier la tâche.

Ce manga est encore une création originale des éditions Ki-oon qui décidément multiplient les projets avec des auteurs japonais peu ou pas publiés dans leur pays. Si toutes les séries lancées ne sont pas forcément des chefs-d’œuvre, « Noise » reste pour le moment l’une de leurs meilleures découvertes. Si la fin se révèle être aussi percutante que le début, on pourra facilement dire que Tetsuya Tsutsui confirme son statut d’auteur culte.

Gwenaël JACQUET

« Noise » par Tetsuya Tsutsui
Éditions Ki-oon (7,90 €) ISBN  : 979-1032703113

Galerie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>