Sculpter la liberté… en URSS !

Bella, l’héroïne de « Refuznik » a décidé de quitter son pays, mais rien n’est simple en Union Soviétique, d’où le sous-titre : « URSS : l’impossible départ ». Née à Kiev sous le régime du « petit père du peuple », peuple qu’il assassine consciencieusement, Bella va devoir se battre pour exister dans sa famille, en tant qu’enfant différente, en tant qu’artiste, en tant que femme, en tant que femme artiste libre…

Une journaliste vient rencontrer la sculptrice Bella Goldberg, dans la Beauce, où dès la première page, on sait qu’elle a posé définitivement ses valises, après une vie de doutes, d’errances qu’elle se met à raconter. Tout commence donc à Kiev, en 1953,  dans une famille qui a du mal avec cette gamine difficile et qui souffre tout particulièrement de ce que des camarades (le mot convient plus qu’ailleurs !) la traite de juive.

Si Bella ne comprend pas ce qu’est cette judaïté moquée, elle ne comprend pas plus l’autorité scolaire et la discipline qu’on impose aux petits Soviétiques. Sa chance : une activité de pâte à modeler qui lui fait découvrir le plaisir de créer et la décide à devenir sculptrice dans une école d’art. Mais le chemin sera encore long pour y accéder ! Finalement acceptée par un « camarade directeur » dans son atelier, Bella commence à pétrir, sauf des corps humains, car c’est interdit.

Bella est plus que jamais une jeune fille à part, considérant ses camarades de classe comme « des toutous qui ne pensent qu’à entrer au komsomol » (Organisation de la jeunesse du Parti Communiste), à une époque où la contestation est évidemment  non avenue et persécutions du KGB et goulag sont dans toutes les têtes. Du point de vue artistique, la situation n’est pas meilleure puisque le « réalisme soviétique » impose ses valeurs, pour ne pas dire ses carcans. La couverture de l’album joue d’ailleurs un peu avec la posture de la célèbre sculpture moscovite, « L’Ouvrier et la Kolkhozienne ».

Mais Bella tient bon, d’autant qu’en tant que jeune fille juive, une nouvelle idée prend corps au début des années 70 : quitter l’URSS et rejoindre Israël. Elle ne sait pas vraiment ce que c’est qu’être juive, avoue-t-elle, mais elle a très bien compris ce que voulait dire « liberté ». Un nouveau parcours du combattant s’impose donc et Bella s’acharne à le maitriser coûte que coute. Les humiliations et les revers ne vont pas manquer : être « refuznik », un refusé à l’émigration, est vite un calvaire.

Ce récit dense et passionnant est porté  par un dessinateur plutôt rare, les derniers albums de Renaud Pennelle remontant à 2012 : « Des fourmis dans les jambes », et 2010 : « Vénus Noire », l’histoire de Saartjie Baartman, esclave de l’Afrique du Sud, qui fut l’objet de toutes les humiliations et convoitises à Londres au début du XXe siècle en raison de son fessier surdéveloppé. Cette Vénus noire, exhibée comme une bête de foire, prostituée de force, devait prouver son humanité ! Déjà le style de Renaud Pennelle était à l’œuvre, jouant le contour tremblé, esquissé, multipliant les traits comme pour fragiliser ses personnages (à la façon d’un De Crécy). Son travail de coloriste, au contraire, recadre cette imprécision graphique et permet de donner, qui plus est, une étonnante luminosité à ces pages très originales.

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Refuznik ! URSS : l’impossible départ » par Renaud Pennelle et Flore Talamon

Éditions Steinkis (18 €) – ISBN : 978-2-3684-6171-6

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