« Les Pestiférés » : quand la Provence de Pagnol verse dans le récit peste-apocalyptique !

En 1720, alors qu’une nouvelle et grande épidémie de peste frappe Marseille, la communauté dirigée par Maître Pancrace tente de survivre sur les hauteurs de la ville. Pour se faire, il faudra beaucoup d’astuces, alors que l’ennui et la peur commencent bientôt à dérégler les mœurs des bonnes gens… Œuvre posthume et mal connue de Marcel Pagnol, « Les Pestiférés » ressuscitent dans une version aboutie inédite : dessinée avec talent par Samuel Wambre, cette passionnante fable historique prend tout son sens sous l’angle du manifeste politique.

Un coin de paradis... (planches 3 et 4 - Bamboo/Grand Angle 2019)

La propagation de la peste à Marseille

Au début du XVIIIe siècle, tout l’essor économique de Marseille repose sur le commerce des produits en provenance du Levant. L’on sait alors que la peste, endémique au Proche-Orient, constitue une menace permanente, qui nécessite un contrôle strict des navires qui arrivent dans la rade du Vieux-Port. Or, le 25 mai 1720, le premier échevin Jean-Baptiste Estelle se montre volontairement moins strict avec les contrôles sanitaires, afin de laisser débarquer (dans son propre intérêt) une partie des cargaisons de cotonnades du bateau le Grand-Saint-Antoine. Un navire passé par Damas et Tripoli, sur lequel on a déjà enregistré 9 décès plus que suspects… En juillet, à cause d’une infection portuaire ou d’une résurgence du bacille déjà responsable de la grande peste noire du XIVe siècle, l’épidémie se répand à toute vitesse dans Marseille, ville déjà endeuillée en 588 et 1347 (la peste frappera de nouveau, à bien plus faibles niveaux, en 1900 et 1920) ; les habitants sont condamnés à ne plus quitter leurs domiciles. En août, infirmeries et médecins sont débordés : avec plus de cents morts par jour, les cadavres sont abandonnés, jetés dans les rues ou à la mer par des galériens réquisitionnés, puis brûlés. Jusqu’en septembre 1722, le bacille progressera également à l’intérieur des terres de Provence et du Languedoc. Au total, 100 000 victimes sur une population alors estimée à 400 000 personnes.

Le quartier de Maître Pancrace et ses amis (planches 5 et 7 - Bamboo/Grand Angle 2019)

"Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille)" : le tableau de Michel Serre représente l'inhumation de 1 200 cadavres supervisée par le Chevalier Roze.

Inspiré par ce dramatique événement, Pagnol raconte à ses amis sa vision de la tragédie : réuni autour de Maître Pancrace (médecin estimé), du notaire Passacaille, du drapier Combarnoux, de Garin le Jeune et du capitaine Véran, un quartier de cent âmes va se serrer les coudes. Visite et recommandations auprès des malades, décompte des morts, estimation des provisions, mesures sanitaires préventives et critiques des croyances religieuses, rien ne manque à la fable (souvent ironique) de Pagnol. Seul problème pour les scénaristes Serge Scotto et Éric Stoffel, en charge de toute l’ambitieuse collection (« Marcel Pagnol en BD ») débutée sous le label Grand Angle depuis 2015, « Les Pestiférés » demeurait une œuvre posthume inachevée. Nous n’en connaissions donc qu’une version retrouvée au fond d’un tiroir et intégrée après la mort de l’auteur dans « Le Temps des amours » (1977), en tant que quatrième volet du cycle des « Souvenirs d’enfance ». Heureusement, cette histoire – souvent racontée et parfois rallongée ou modifiée dans son épilogue – était demeurée dans la mémoire familiale. Ayant reconstitué l’entièreté de ce récit de survie de très belle manière, les auteurs nous livrent ici un solide et attachant one-shot de 130 pages, dont on saluera la narration fluide et la philosophie anarchique salutaire.

Premières recherches de couverture, réalisées en 2011 par Samuel Wambre, alors à la recherche d'un éditeur.

Couverture réalisée pour une version plus récente de dossier en 2013.

Recherches de couverture réalisées en 2018

Déclinaisons de la couverture en différentes versions.

Côté dessin, Samuel Wambre (issu du dessin animé et des Gobelins) fait mouche avec un dessin aussi contrasté que l’exige ce récit entre horreur et lumières (du Midi). En couverture, posté sur le cordage d’un navire s’apprêtant à pénétrer dans le port marseillais entre les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas, un rat noir semble prêt à fondre sur la cité. Inscrit dans un paysage en grand angle dominé par le ciel bleu, les voiles blanches et les teintes jaunes ocre des bâtisses méditerranéennes, le rat symbolise d’évidente manière une épée de Damoclès connotant la propagation épidémique. L’on sait toutefois par diverses études scientifiques récentes (2015), que la peste bubonique était en vérité transmise indirectement aux hommes par les puces du rat, porteuses (avec les poux) du redoutable bacille yersinia pestis. Pendant près de cinq siècles (de 1347 à 1760), ce fléau suivit donc en Europe l’homme et pas les rats. Rappelons que la peste, maladie en réémergence selon l’OMS, sévit toujours de nos jours, tant en Amérique du Sud et dans l’Idaho qu’en Inde, en Asie centrale ou à Madagascar (plus de 50 à 100 cas déclarés par an). Peste !

Les zones de foyers naturels de la peste dans le monde contemporain © Radio France / visactu

Philippe TOMBLAINE

« Les Pestiférés » par Samuel Wambre, Serge Scotto et Éric Stoffel
Éditions Bamboo/Grand Angle (19,90 €) – ISBN : 978-2-81896-678-5

Galerie

Une réponse à « Les Pestiférés » : quand la Provence de Pagnol verse dans le récit peste-apocalyptique !

  1. Olivier Northern Son dit :

    La lecture de ce texte de Pagnol, dans Le temps des amours, le quatrième volume, posthume, de ses souvenirs d’enfance, assemblage un peu bancal de textes retrouvés, m’a beaucoup marqué.
    Bonne idée que d’adapter cette histoire qui change de ce que l’on attend généralement d’un « Pagnol »!