« Berceuse assassine » par Ralph Meyer et Philippe Tome

Entre le chauffeur de taxi new-yorkais Joe Telenko et sa femme Martha, clouée dans une chaise roulante, plus rien ne tourne vraiment rond. À un point tel que chacun cherche désormais le moyen d’en finir avec l’autre… une bonne fois pour toutes ! Imaginé entre 1997 et 2002 par Philippe Tome, ce redoutable et poignant thriller rivalisera avec les meilleurs films du genre. Aux cadrages et aux décors, l’inventif Ralph Meyer était déjà promis à un brillant avenir. De nouveau livrée sous la forme d’une belle réédition par Dargaud en cette fin 2018, « Berceuse assassine » méritait bien que l’on se repenche sur cette trilogie coup de poing.

Des envies de meurtre... (Planche 3 pour Le Coeur de Telenko" - Dargaud, 1997)

Dans les années 1990, nombreux furent ceux à comprendre que Philippe Tome n’était pas que le cocréateur du facétieux « Petit Spirou ». De l’anticipation « Machine qui rêve » (Dupuis, 1998) à la série policière « Soda » (lancée avec Luc Warnant en 1987) en passant par le jusqu’au-boutiste « Sur la route de Selma » (dessin de Berthet ; Aire Libre, 1991), Tome écrivait probablement ses meilleures (sombres) pages en matière de densité scénaristique.

Ex-libris librairie Folle Image, pour la parution de l'album « Les Jambes de Martha" en 1999.

Forgée sous les feux croisés du polar, du rêve américain et du film noir, « Berceuse assassine » est également de cette trempe, narration au cordeau oblige. L’oeuvre étant divisée en trois tomes de 52 pages, proposant trois points de vue croisés et complémentaires (ceux de Telenko, de sa femme et de Dillon, un Navajo à la dérive, arrivé en ville et animé par la vengeance), l’on peut effectivement se douter que chaque volet du triptyque contient son lot de révélations et de coups de théâtre, le tout formant un puzzle-piège pour ses principaux – et peu reluisants – protagonistes. Comme le suggèrent en effet et au premier coup d’œil les différents visuels de couvertures (deux mains tenant un revolver et baignant dans le sang ; deux mains de femme tenant un couteau ensanglanté ; deux mains tenant haut une roche sanglante), c’est essentiellement l’intentionnalité du crime qui guide tant Joe que Martha ou Dillon, les trois criminels en puissance étant faussement placés sur un pied d’égalité. Faussement puisque « Le Cœur de Telenko » suggère la faiblesse cardiaque du taximan plus que son amour du prochain, alors que « Les Jambes de Martha » mettent cette dernière dans une position des plus troubles : un vieil accident lui a-t-il coûté sa mobilité et motivé ses ressentiments ou, à l’inverse, cache-t-elle sa réalité physique autant que ses mortifères intentions ? Du côté de Dillon : la mémoire lui fait-elle défaut (est-il fou ?), est-il également mû par un noir passé ou a-t-il conscience de représenter l’âme d’un peuple sacrifié par les blancs ?

Visuels originaux des trois tomes (Dargaud, 1997, 1999 et 2002)

Distillées fort à propos, ces diverses interrogations forment la solide architecture scénaristique de « Berceuse assassine », tout en accompagnant au fil des cases la voix off de chacun des narrateurs. S’ouvrant (planche 3, case 1) avec « Je me souviens : c’est cette nuit-là que j’ai décidé de tuer Martha. », la trilogie se fermera avec la sentence « La rancune est une sentence que l’on partage avec son bourreau ». Ce doux polar n’aura aucune échappatoire, les malheurs ruminés par les uns ne fonctionnant finalement que comme un miroir des erreurs ou bassesses commises. Mettant en scène, dans une atmosphère orageuse et étouffante, le meurtre, le vol, le mensonge, la trahison, la duplicité, le cynisme, le racisme ou l’ironie cruelle, Philippe Tome met à mal la face d’une humanité plus vile que jamais.

Le Coeur de Télenko, planche n° 18 (35 x 47 cm)

Extrait du T2 : "Les Jambes de Martha" (planche 5 - Dargaud 1999)

Extrait du T3 : " La Mémoire de Dillon" (planche 2 - Dargaud 2002)

Au dessin semi-réaliste, cadrant tant en cinémascope qu’en très gros plan, alternant le noir opaque et le jaune éblouissant, Ralph Meyer est étonnant : encore peu connu à l’époque (« Des lendemains sans nuage », scénarisé par Fabien Vehlmann et codessiné avec Bruno Gazzotti, ne paraîtra qu’en 2001), cet ancien élève de l’institut liégeois Saint Luc révèle pourtant sa science du cadrage et du détail, avec un encrage puissant et inspiré par l’œuvre de Jean Giraud-Moebius. Après l’échec partiel de « Ian » (4 tomes de 2003 à 2007, sur scénario de Vehlmann), Meyer rebondira en lançant de belle manière la série dérivée « XIII Mystery » en 2008 (« T1 : La Mangouste »). Il poursuivra dès lors sa fructueuse collaboration avec Xavier Dorison sur l’aventure nordique « Asgard » (2012 – 2013), suivi de ce qui deviendra son grand succès, le western « Undertaker » (voir notre article ; 5ème tome à paraître en 2019 chez Dargaud : « L’Indien blanc »).

Intégrale 2004

Intégrale 2008

Intégrale 2010

Intégrale 2013

Tirage de tête (Khani 2002)

Visuels 2018 pour les tomes 2 et 3 (Dargaud)

Considérée comme un classique, « Berceuse assassine » a déjà été proposée plusieurs fois chez Dargaud en version intégrale (2004, 2008, 2010 et 2013), complétée d’un cahier inédit de 16 pages et de couvertures alternatives. La réédition (7ème du nom) actuellement effectuée – depuis le 7 décembre – par l’éditeur est subtilement différente : c’est chacun des trois albums qui est désormais proposé avec une maquette de couverture rafraîchie et un nouveau quatrième plat. Dans cette cure de rajeunissement, l’essentiel demeure : les couleurs jaunes, noires et sépias (identifiants caractéristiques du genre), le geste armé et assassin, l’identité mystère de Joe, Martha et Dillon, chacun étant défini par un élément propre ou une silhouette lointaine. Seul regret : la disparition du beau logo-titre initial, mêlant les néons new-yorkais aux ombrages glauques et mortifères… Un must à posséder, ou à mettre sous le sapin de Noël !

Philippe TOMBLAINE

« Berceuse assassine » par Ralph Meyer et Philippe Tome
« T1 : Le Coeur de Telenko » – Éditions Dargaud (14,00 €) – ISBN : 978-2505073963
« T2 : Les Jambes de Martha » – Éditions Dargaud (14,00 €) – ISBN : 978-2505073970
« T3 : La Mémoire de Dillon » – Éditions Dargaud (14,00 €) – ISBN : 978-2505073987

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