« Batman White Knight » par Sean Murphy et Matt Hollingsworth

Les hommages au super-héros né en 1939 commencent déjà (1), mais cette année 2018 s’achève avec un récit de Batman essentiel, magnifiquement écrit et illustré par l’auteur de
« Tokyo Ghost ».

Après avoir été particulièrement remarqué avec les titres « American Vampire Legacy » (au dessin, 2012, chez Urban comics) mais surtout « Tokyo Ghost » (2016, Urban comics) et « Punk Rock Jesus » (2012, Urban comics. réédité en édition anniversaire grand format en 2017), et alors qu’il a déjà travaillé sur les licences Marvel, Vertigo et DC, (« Spider-Man », « Les Dossiers Hellblazer », « Batman »), Sean Murphy s’est lancé en 2016 dans un récit personnel de l’univers du chevalier noir.

Son idée était simple, bien qu’assez originale : et si le Joker pouvait être guéri de sa folie…que deviendrait Batman ? Partant de ce constat, il débute son histoire lors d’une énième confrontation violente entre Batman et le clown le plus fameux et dangereux des comics. Le premier étouffant quasiment son ennemi à terre en le forçant à ingurgiter les pilules qu’il était venu chercher. Une scène particulièrement difficile, donnant l’occasion au lecteur de ressentir une profonde aversion pour le justicier masqué. Dès lors, les jeux sont faits et il va être assez simple de convertir le lecteur que nous sommes et la plupart des protagonistes de l’histoire, que Jack Napier, le vrai nom du Joker, réellement guéri suite à son hospitalisation et les effets du médicament miracle, peut représenter la justice mieux que son adversaire .

Sean Murphy use avec pertinence d’un bon Flash Forward en introduction, pour nous montrer la visite de ce nouvel édile Gothamite dans la prison d’Arkham, venant demander de l’aide à un Batman enchaîné, mais toujours masqué. Effet très cinématographique, intriguant, fonctionnant à cent pour cent, nous incitant à rentrer avec avidité dans l’histoire.

Si l’on est habitué aux histoires récentes de Batman, il apparaît très vite et très clairement, à la vue du développement bien mesuré, sur huit numéros (212 pages au total, sans les bonus), que ce récit va se poser comme une pierre angulaire de la légende de l’univers DC.

Comme ont pu le faire avant lui d’autres auteurs : David Mazzucchelli avec « Batman Year One », Frank Miller avec « Dark Knight », mais aussi Grant Morrison sur son long arc ou Scott Snyder avec « La Cour des hiboux » d’une certaine manière, Sean Murphy développe une histoire au potentiel dramatique et socio-politique puissant. Mais si ce fond politique a toujours fait partie intégrante de la série, Gotham étant une sorte de cité miroir des pires facettes de la société américaine moderne, la lutte des pouvoirs et des classes est abordée ici encore plus précisément. A cet égard, la présence de Duke, sorte de grand frère black responsable de la maison du quartier de Backport, et acceptant de faire le jeu de la campagne de Napier, pour des raisons défendables, fait davantage penser au personnage de Luke Cage, du concurrent Marvel, qu’à un autre héros de la série Batman. Les bords de partis politiques n’ont jamais été abordés avec autant de réalisme et autant frontalement finalement, le pauvre Batman se demandant bien cette fois-ci où se trouve sa place.

Cela dit, au long des chapitres, ce propos sociétal n’occulte jamais complètement les scènes d’action, ni celles mélodramatiques. On pensera, par exemple, aux beaux moments de tendresse entre Harley, Jack Napier… et le Batman. Les relations particulières et assez inédites entre le chevalier noir et son majordome, celles avec le commissaire Gordon ou celles avec son « ennemi » Mr. Freeze, font aussi aussi partie des moments clef et imposants du scénario.

Sean Murphy signe de très belles planches, toutes parfaitement au service de l’histoire. Il est donc difficile de dire que son dessin, que les amateurs du dessinateur pouvaient attendre avec impatience (ou redouter ?), est juste illustratif ou trop superficiel, tant il épouse le récit. La colorisation de Matt Hollingsworth lui apportant la touche dramatique finale nécessaire.


Sans failles visibles, « Batman White Knight » (« Le Chevalier blanc ») se lit avec passion et émotion, et possède toutes les qualités du classique instantané, dont le fait d’être un volume unique. Il fera date et se rangera dès à présent parmi les albums indispensables du chevalier noir.
Fortement conseillé.

A noter que trois éditions ont été imprimées : une classique en couleur, une édition spéciale Fnac avec couverture différente, et une édition collector noir et blanc.

Franck GUIGUE

(1) Les Cahiers de la Bande Dessinée sortent leur premier hors-série le 21 novembre :
« Batman – Hors-série Tome 1 : Pourquoi il revient toujours ? »

Le festival d’Angoulême sera aussi au rendez-vous avec une grande exposition consacrée au chevalier noir du 24 au 27 janvier : Batman, 80 ans, un genre americain démasqué

« Batman White Knight » par Sean Murphy et Matt Hollingsworth
Édition Urban comics (22,50 €) – ISBN  : 9791026814368
Version noir et blanc : (29 €) – ISBN : 9791026814375
Version Fnac : (22,50 €) – ISBN : 9791026818700

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