« Errances d’Emanon » par Kenji Tsuruta et Shinji Kajio

Rappelez-vous d’Emanon, cette jeune fille, mémoire de l’humanité. Avec ses trois mille ans de souvenirs transmis de mère en fille, elle a de quoi raconter. Les aventures imaginées par son créateur, le romancier Shinji Kajio s’intéressent principalement à la personnalité de sa dernière incarnation, au vingtième siècle. Et ce volume offre deux belles histoires aussi surprenantes que poétiques.

Kenji Tsuruta est littéralement tombé amoureux du concept créé par Shinji Kajio. Il continue donc de mettre en images les tribulations d’Emanon pour notre plus grand plaisir. Après avoir illustré les couvertures de la réédition de ce classique de la science-fiction japonais, il avait réalisé un premier ouvrage : « Souvenirs d’Emanon », où la jeune fille partageait son incroyable histoire avec un jeune homme rencontré fortuitement lors d’une courte traversée en bateau.

Dans ce deuxième opus de la série, ce sont deux longs récits que l’auteur adapte. Le premier narre sur 63 pages entièrement en couleur, la rencontre d’Emanon avec un garçonnet d’un petit village la prenant pour un Kappa (une créature du folklore japonais mangeur de concombre et vivant dans l’eau). C’est la même créature que l’on aperçoit dans le long métrage d’animation « Un été avec Coo ».

Dans le second récit de 128 pages, cette fois-ci en noir et blanc, le lecteur découvre que l’Emanon de notre époque a un frère jumeau. Chose qui n’était jamais arrivée, la mémoire ne se transmettant que de mère en fille.

Comme toujours, le graphisme de Tsuruta est extrêmement délicat avec son trait fin rendant parfaitement la silhouette longiligne de son héroïne. Dans ces deux tranches de vie, comme il le fait souvent avec ses modèles, il n’hésite pas à les montrer dans des situations quotidiennes légèrement dévêtues. Ici, c’est complètement nue que la jeune fille est observée par ce garçon voulant prendre sa photo alors qu’elle sort de la rivière. Garçon qui va également se retrouver nu comme un ver après avoir chuté dans l’eau. Bien sûr, Tsuruta joue sur le côté fan-service tout en rendant ces moments poétiques et naturels. Il n’y a aucune connotation sexuelle ou d’arrière-pensée. Ces scènes représentent juste le quotidien des protagonistes.

La poésie que l’auteur applique dans sa mise en scène, en alternant les séquences de dialogue explicatives et les simples cases contemplatives, offre un récit reposant que le lecteur accepte sans broncher. Cela ne surprend plus qu’Emanon puisse posséder en elle la mémoire de ses ancêtres transmise de génération en génération. Ce fil conducteur est amené naturellement. Emanons vit au présent, elle emmagasine juste la période dans laquelle elle se trouve sans savoir à quoi cela va servir ou si cela a un intérêt. C’est comme ça, elle n’est que de passage dans une enveloppe qui change au fil du temps.

« Errance d’Ermanno » est un manga exceptionnel à plusieurs titres. Premièrement, près de la moitié de ses pages sont en couleur. Et ce n’est pas une simple collation à l’ordinateur de pages concues en noir et blanc. Ce sont de vraies planches aquarellées qui fixent la temporalité du récit dans une douceur apaisante. Secondo, l’album est composé de deux grands récits auto conclusifs même si la vie d’Emanon offrira toujours de nouvelles aventures et que son errance est sans fin. Tertio, c’est une mise en image parfaitement réussie d’une oeuvre culte de la science-fiction japonaise réalisée par un auteur discret et rare. Même s’il vient de voir, coup sur coup, quatre de ses oeuvres sortir sur le marché français. Pourvu que cela ne s’arrête pas.

Gwenaël JACQUET

« Errances d’Emanon » par Kenji Tsuruta et Shinji Kajio
Éditions Ki-oon (15 €) – ISBN : 979-10-327-0315-1

SASURAI EMANON © Shinji Kajio, Kenji Tsuruta / TOKUMA SHOTEN PUBLISHING CO., LTD.

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