« Mujirushi, le signe des rêves » par Naoki Urasawa

Naoki Urasawa nous avait déjà montré quelques pages de ce nouvel ouvrage lors de l’exposition qui lui était consacrée au festival d’Angoulême 2018, dont il était l’invité d’honneur. Depuis, les lecteurs français attendaient avec impatience de découvrir la suite de ce scénario bien énigmatique. Ce pseudo polar offre, sur un ton humoristique, une histoire abracadabrante en deux tomes, dont le premier vient juste de sortir. Là encore, Urasawa nous laisse dans l’expectative une fois ce premier volume refermé. Les fidèles lecteurs s’empresseront donc de courir chez leur libraire le 11 octobre pour découvrir le fin mot de l’histoire, pour la sortie du second volume.

L’histoire débute comme une tragédie. Ruiné et abandonné par sa femme, Takashi, un pauvre entrepreneur, tente de se construire un avenir meilleur. Guidé par son instinct, il suit un mystérieux signe composé de trois cases obliques, tour à tour collé sur un poteau ou attaché à la patte d’un corbeau. Avec sa fille, Kasumi, il finit par arriver devant l’institut de France où les attend un mystérieux personnage. Celui-ci commence à leur raconter des histoires aussi farfelues les unes que les autres à propos de la France et du Louvre. Le père, extrêmement crédule, boit les paroles de cet inconnu. La jeune fille de son côté ne se laisse pas avoir par l’attitude maniérée de ce beau parleur. Elle tente bien de convaincre son père de rentrer à la raison, mais rien n’y fait. Continuant d’enchaîner les histoires il s’enorgueillit de relations prestigieuses en France. Il aurait connu François Mitterrand, recevrait des coups de téléphone de Sylvie Vartan et serait, selon ses dires, un personnage influent dans l’hexagone. Mais les clichés qu’ils présentent ont tous été pris à Tokyo. Il va néanmoins réussir à convaincre son audience de s’envoler vers Paris pour s’introduire au Louvre à sa place…

Les premières pages de l’histoire sont volontairement confuses, on passe d’une époque à une autre et d’un lieu à un autre sans vraiment de cohérence. Puis tout prend du sens, on découvre la rapide descente aux enfers de Takashi, ce jeune père qui entreprend de frauder le fisc en pensant ne pas se faire prendre. Puis il se lance dans une entreprise douteuse de fabrication de masques, pour de nouveau tout perdre et, logiquement, finir harcelé par ses créanciers. La création de ces masques en caoutchouc est totalement rocambolesque et n’est là que pour nous faire voir la naïveté de ce héros facilement influençable. Ces masques ancrent également l’histoire dans une réalité alternative où l’actuel occupant de la maison blanche aurait été une candidate toute aussi riche, menteuse et vulgaire que lui. Heureusement, elle ne sera pas élue, ses frasques grossières et celles de son équipe de campagne vont finir par la discréditer. Takashi va quand même se retrouver avec des centaines de masques invendables et sera endetté de plus belle.

Un peu comme dans la série « Inspecteur Gadget », le personnage intelligent de l’histoire n’est pas l’adulte, bon père de famille, mais sa fille. À l’instar de Sophie, la demoiselle va suivre son père dans ses péripéties et tenter de réparer ce qu’il reste à réparer tout en restant honnête et en n’hésitant pas à dire la vérité, ce que son âge permet encore. Au fil du récit, elle prend de l’importance et devient finalement l’héroïne principale. Son père étant de plus en plus relégué au second plan du fait de son comportement erratique. Avec ses nombreuses références uniquement compréhensibles par des lecteurs de plus de trente ans, ce manga est avant tout destiné à des adultes. En effectuant ce glissement vers un personnage enfantin, l’histoire devient immédiatement plus familiale et donc accessible aux plus jeunes qui apprécieront surtout le côté humoristique.

L’énigmatique personnage autour duquel est construite l’histoire est malheureusement inconnu des français et c’est bien dommage. Même s’il n’est jamais nommément mentionné, cet excentrique, maniéré, à la dentition proéminente ressemble à Iyami, une création de Fujio Akatsuka datant des années soixante. Lui-même étant basé sur le comédien et chanteur populaire des années cinquante : Tony Tani.

L’acteur Tony Tani suivi de la version manga d’Iyami tel que l’a crée Fujio Akatsuka en 1963, la version animée de 2015 et enfin, le personnage de Naoki Urasawa inspiré par les précédents.

Vedette de la série « Osomatsu-kun », Iyami y a vite abandonné son statut de simple personnage secondaire pour devenir une figure comique récurrente. Dans sa version originale comme celle d’Urasawa, ce personnage est francophile. Le souci, c’est qu’en version française, nous perdons énormément de son humour où il utilise des terminaisons de phrases étranges avec des sonorités typiquement francophones. Pareil, il n’hésite pas à dire bonjour en français dans le texte, ce qui peut amuser les Japonais, mais paraît normal pour nous. Il est donc impossible de retranscrire toutes ces subtilités sans trahir le personnage, chose que le traducteur Ian Nguyen n’a pas fait. Et même si les textes sont peut-être moins loufoques qu’en version japonaise, ils gardent une certaine cohérence et surtout une bonne lisibilité.

L’édition que nous propose Futuropolis est à l’image des précédents volumes de la série. Les pages noir et blanc sont bien sûr respectées, tout comme les pages couleur assez nombreuses dans les deux premiers chapitres. Le papier est bien épais et parfaitement opaque. La présentation est identique à une bande dessinée franco-belge avec sa couverture cartonnée. Seule différence notable, le sens de lecture de droite à gauche a heureusement été conservé. Même si on est loin du côté livre de poche des mangas, cette particularité pourrait continuer de rebuter certains lecteurs francophones. Ce serait dommage de se priver de ce chef-d’œuvre pour ce simple détail.

La concierge parisienne telle que l'imagine Naoki Urasawa. Une parodie de Brigitte Bardot alors que le jeune homme, pompier, est lui plus réaliste.

Sixième auteur et quatrième mangaka (1) à accepter de mettre en scène le Louvre dans une histoire originale, Naoki Urasawa s’en sort plutôt bien même si, de son propre aveu, il n’avait pas d’idée au départ. En effet, il devait finir « Billy-Bat » et n’a commencé à réfléchir sur le projet que trois années après se l’être vu proposer. Entre temps, plusieurs titres sont sortis et la plupart des concepts qu’il avait imaginés avaient déjà été traités. C’est pourquoi il a mis en scène ce personnage francophile de la culture japonaise. Cela lui a permis de commencer son manga sans avoir encore visité le Louvre. Chose qu’il a quand même rapidement fait et comme pour tous les auteurs de la collection, une fois arrivé au musée, il a eu le champ libre pour visiter toutes les pièces. Même celle habituellement inaccessible au public comme les combles ou les toits. Ce qui lui a permis de réaliser, entre autres, une belle scène de cache-cache avec un vigile en ronde de nuit dans les sous-sols : un endroit que les simples lecteurs que nous sommes peuvent ainsi découvrir avec cette retranscription très réaliste des lieux. Si les décors comme certains personnages semblent traités de manière presque photographique, certains autres détonnent du fait de leur apparence caricaturale. L’histoire en elle-même est pleine de lieux communs et de fantaisie. N’oublions pas que Naoki Urasawa, avant d’être l’auteur des polars « Monster », « 20th Century Boys » ou « Billy Bat » à commencé sa carrière avec un manga sportif plutôt humoristique  : « Yawara » et a continué avec « Happy », un thriller mettant en scène une héroïne endettée, tiens tiens  !

En deux pages l'auteur arrive à résumer la situation.

Si le Louvre n’apparaît que subrepticement au détour d’une photo dans ce tome, toute l’intrigue tourne autour de lui. Le contrat est donc respecté pour Naoki Urasawa qui a su intégrer ce monument de la culture française de manière subtile. Il parle de ses tableaux, de ses sculptures, des personnages français qui ont marqué son histoire et lorsque le pseudo Iyami, voulant étaler sa culture de francophile se trompe, la jeune Kasumi n’hésite pas a le corriger. C’est cette alternance entre loufoquerie et fait réels qui est intrigante. Plus l’histoire avance, plus on a envie de savoir où elle va nous mener. Conclusion dans le second tome en octobre.

Un coffret sera d’ailleurs proposé lors de la sortie de ce second volume avec en prime un ex-libris de la première couverture.

Gwenaël JACQUET

« Mujirushi, le signe des rêves » par Naoki Urasawa
Éditions Futuropolis (20 €) – ISBN : 9782754825771

(1) Les trois premiers mangaka ayant œuvré pour le Louvre sont Hirohiko Araki avec « Rohan au Louvre », le regretté Jirô Taniguchi avec « Les Gardiens du Louvre » et Taiyô Matsumoto, dont on attend la version couleur de son superbe « Les Chats du Louvre » pour la fin de l’année.

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