« Batman la légende : Neal Adams » T1 par Neal Adams, Bob Hanney, Dennis O’Neil, Frank Robbins…

Les hommages aux grands auteurs de comics se suivent et ne se ressemblent pas. Dans ce premier volume de deux, compilant les travaux de Neal Adams réalisés sur le personnage de Batman entre 1968 et 1970, c’est l’âge d’argent qui est convoqué. L’occasion de découvrir ou redécouvrir des épisodes surprenants, parmi les meilleurs du personnage, ayant apporté à l’époque la touche plus adulte qui manquait au héros. Tout est dit dans le titre.

Neal Adams débute sa carrière en 1959, une sorte « d’entre deux » du monde des comics et, comme il l’écrit dans la préface de ce recueil, bien que tentant de rejoindre les éditions DC qu’il considérait alors comme les plus aptes à proposer de bonnes histoires, il est rejeté. Après un passage chez Archie comics, puis de nombreux travaux publicitaires, où il délaisse un temps la bande dessinée, il intègre ensuite les éditions Warren et leurs publications d’horreur. C’est là qu’il se fait remarquer des lecteurs de comics, avec une faculté à dessiner les personnages et les ambiances propices à ces récits étranges. L’offre de super-héros entre temps a changé et des auteurs comme Jack Kirby ont révolutionné le comics, grâce à des personnages tels les Quatre Fantastiques ou Hulk, dans les publications Marvel. DC est en perte de vitesse au milieu des années 1960, et Neal Adams va participer à sa manière à son évolution.

Sur des scénarios de Bob Haney, Dennis O’Neil, Frank Robbins (auteur culte de « Johnny Hazard ») ou les siens, il va démontrer non seulement son talent de dessinateur, déjà repéré sur les titres Warren, mais aussi révéler celui de conteur, capable d’apporter une tonalité bien plus adulte au personnage de Batman qu’il n’était alors jusqu’à présent, à l’instar de ce qu’il va réaliser avec les personnages de « Green Arrow » à la même époque. La revue The Brave and the Bold, débutée en 1955, ayant l’habitude de proposer l’apparition de nombreux personnages iconiques, va se focaliser sur Batman, le mettant en scène aux côtés des plus importants héros de l’époque. Les histoires seront à la hauteur du contexte social et des enjeux propres à chaque personnage, permettant d’ailleurs souvent de raccrocher à leur univers.

Si on ne s’attardera pas trop sur les deux premiers épisodes, scénarisés par Léo Dorfman, et tirés de World’s Finest #175 et 176, « La Traque du crochet », mettant en scène Deadman et Batman, (The Brave and the Bold #79) nous hameçonnera davantage. On rentre dès lors dans le vif du sujet avec une série d’épisodes écrits par Bob Haney, tous plus intéressant les uns que les autres.

« Et Hellgrammite est son nom » , permettant au justicier masqué de combattre un méchant déguisé en insecte, aux cotés de The Creeper, un journaliste se grimant et usant de stratagèmes scientifiques pour résoudre des enquêtes, rappellera un autre héros aux amateurs. En effet, The Creeper, alias Jack Ryder, a été créé par Steve Ditko en mars 1968 dans le Comic Book Showcase #73 et il ne fait aucun doute que c’est un copier-coller de son autre création : La Question (sans la fourrure rouge et la peau jaune). L’épisode avec The Flash, « Mais Bork peut te blesser », dévoile lui aussi une tendance à l’ésotérisme avec cet homme surpuissant, dont le pouvoir provient d’une statuette en bois magique. « Le Somnambule de la mer » (The B & the B #82) associe notre héros à Aquaman dans une lutte acharnée, tandis que son demi -frère le tient en son pouvoir… Les Teen Titans, quant à eux, aident Batman à déjouer les plans du jeune Lance Brunner, pupille par défaut du millionnaire justicier, son père, ami de la famille Wayne, étant décédé. Un jeune qui va se montrer bien indocile et pernicieux, voire jaloux de Robin, mais apportant au final une superbe histoire dramatique à la série.

Pop, vous avez dit ? Un passage plus léger de cet épisode dramatique.

Sergent Rock, de Joe Kubert, est aussi convoqué, dans le très bon épisode en flash back : « l’Ange, le Rock et le masque ». Celui-ci remonte le temps pour dévoiler le triste passé d’un ancien officier nazi : Von Stauffen. Une belle camaraderie entre le Sergent Bourru et un Batman alias Jacques Mouron, résistant en mission pour l’Angleterre en 1945. Délicieux. « Le Sénateur a été abattu » (The B and the B #85) détonne aussi, car Bruce Wayne est obligé de se faire élire sénateur à la place de son ami Paul Cathcart, venant d’être pris pour cible par un tireur. L’occasion pour lui de faire appel à Green Arrow, lui-même dans une position de questionnement identique sur ses doubles responsabilités.

Captain America ? Non.. Batman en 1945 (flashback)

Une recolorisation déconcertante

On remarquera que sur l’ensemble du recueil, seuls ces épisodes de The Brave and the Bold #82 à 85 (pages 123 à 222) ne semblent pas avoir bénéficié d’une recolorisation. Car en effet, c’est la première chose qui saute aux yeux une fois ouvert la couverture à l’aspect  vintage : la quasi totalité des récits détonnent, dévoilant un aspect moderne (couleurs, lumières, typos…) ne représentant pas du tout l’ambiance des années 1969-1970. Neal Adams explique dans un prologue, comment il a travaillé à l’époque avec un papier Craft-Tint (également appelé Duo-Tone), servant à créer des trames sombre ou un effet brume et comment cela rendait mal certaines couleurs comme le bleu. À l’heure de la réédition de ces épisodes, des essais ont été menés, et la décision a été prise d’enlever ce Craft-Tin sur les épisodes concernés, donnant un résultat, certes plus propre, mais oh combien destabilisant pour tous les amateurs appréciant l’aspect vintage des comics originaux.

Comparaison à partir du Super Star Comics #2 d'Aredit

On passe néanmoins sur cet aspect « moderne », pour se régaler d’histoires toutes aussi intéressantes les unes que les autres, et c’est avec ce changement esthétique que nous abordons les histoires écrites par Neal Adams : « Tu ne peux échapper à la mort », où Batman est pris en chasse par un Deadman possédé. L’occasion de revoir Boston Brand, l’alter ego de « L’Homme mort » dans son corps « civil »  et vivant. Étonnant.

Encore plus étonnant, le récit « Le Secret des sépultures vacantes », écrit par Denis O’Neil, dont la couverture et le scénario sont dignes d’un House of Mystery, tout comme la plupart des couvertures jointes en fin de volume d’ailleurs.

La voiture a même été redessinée ! (...) (Super Star Comics #2)

« La Douce Nuit de Batman » (Batman #219), récit de Noël doucereux, surprend par sa connotation très religieuse, mais sincère, tandis que « La peinture du péril » (Detective comics #397) détone encore du fait de son aspect dramatique et psychologique émouvant. Que dire des deux derniers épisodes mettant en scène Man Bat, la partie monstrueuse du professeur Langstrom, dont le personnage est apparu dans Detective Comics #400, et écrite, sur une idée de Neal Adams, par Frank Robbins lui-même. Un épisode culte que l’on a eu plaisir à découvrir en français dans Super Star Comics #2 en 1986 chez Arédit. (Puis en album dans la collection Super Héros Comics USA en 1988).

On comprendra que ce recueil contient une vraie mine d’or pour tout amateur de comics de l’âge d’argent, et que c’est l’occasion rêvée permettant d’acquérir des épisodes classiques et cultes, comme ceux de The Brave and The Bold dessinés par Neal Adams, disponibles nulle part ailleurs. L’ajout des parties rédactionnelles écrites pas Neal Adams et Dick Giordano, un de ses encreurs les plus appréciés, et les couvertures « bonus ,  ne faisant qu’augmenter sa valeur.

Précisons, pour terminer, qu’un deuxième volume suivra, et que sont déjà disponibles deux recueils de Batman, du même type, (années 1970 contenant du The Brave and the Bold ), dessinés eux par Jim Aparo.

Indispensable !

Franck GUIGUE


« Batman la légende : Neal Adams » T1 par Neal Adams, Bob Hanney, Dennis O’Neil, Frank Robbins…

Éditions Urban comics (35 €) – ISBN : 9782365776707

Contenu vo : World’s Finest Comics #175,176, The Brave and the Bold #79-86, Detective Comics #395, 400, 402, Batman #219

 

Nb : pour toutes celles et ceux qui se demanderaient quelle est la différence entre l’anthologie publiée par Semic en 2005 et ce nouveau volume, celui-ci ne comprenait que 9 histoires, (contre 15) mais toutes les couvertures réalisées par Neal Adams sur cette période (comme ici en fin de volume), et la recolorisation avait déjà été pratiquée.

Galerie

12 réponses à « Batman la légende : Neal Adams » T1 par Neal Adams, Bob Hanney, Dennis O’Neil, Frank Robbins…

  1. JC Lebourdais dit :

    HazZard.
    Effectivement cette mise en couleurs est hideuse. Il y a eu un gros volume américain il y a quelques années « Batman by Neal Adams » et je ne sais pas si cette recolorisation vient de là ou bien si c’est une initiative (malheureuse) de Urban Comics. En tout cas c’st dommage de ne pas rester sur la qualité plus subtile de l’original, Adams étant reconnu pour avoir révolutionné les techniques de mise en couleur à l’époque (également sur X-Men, les lecteurs de Strange s’en souviennent.
    Je suis 100% d’accord avec vous qu’un volume reconnaissant le talent de Jim Aparo serait également le bienvenu.

  2. franck dit :

    Bonjour JC. Le travail de re colorisation n’a bien évidemment pas été décidé par Urbain, qui ne fait qu’adapter en français une licence, on le sait, très protégée. Comme je l’explique, c’est bien l’auteur lui-même qui est à l’origine, en concertation avec l’éditeur DC, de ce changement (cette « évolution »). De plus, concernant Jim Aparo, je parle de deux volumes qui sont DEJA disponibles en français ;-)

    Cordialement,

  3. Henri Khanan dit :

    Merci pour ces précisions, Franck! Effectivement, on ne voit pas pourquoi Urban aurait pratiqué de lui-même un hasardeux et coûteux travail de recolorisation. C’est la mode actuellement aux Etats-Unis de tenter de donner un look moderne aux comics du Silver et Bronze Age, qui à l’époque étaient limités à des couleurs assez rudimentaires, en l’absence de photoshop. Marvel également a recolorisé quelques comics, notamment les Journey into Mystery de Lee-Kirby, et panini avait également traduit cette version modernisée. Un look plus moderne, une palette élargie, mais évidemment les nostalgiques ne retrouvent pas les impressions primaires d’antan. L’important restant quand même de rendre disponibles ces pépites du comics!

    • Franck G dit :

      Oui, Henri, cela reste en effet une opportunité indéniable pour ceux qui ne possèdent pas déjà les anciens épisodes en revues VF ou VO. Ce qui, doit-on l’admettre, doit représenter une bonne part de lecteurs quand-même ? Dilemme…

  4. Capitaine Kerosene dit :

    Neal Adams veut à tout prix paraître moderne. La recolorisation a beau être de son fait, il n’empêche qu’elle est hideuse. Du Photoshop industriel avec des dégradés qui donnent un aspect de plastique clinquant aux personnages et aux décors. Encore une édition gâchée. C’est rageant.
    Et encore, ce n’est rien comparé au Deadman recolorisé et redessiné qu’Urban publiera peut-être un jour.
    Semic avait édité en son temps un premier volume du Batman d’Adams avec les couleurs d’origine. Malheureusement, le deuxième volume n’est jamais paru.

  5. FranckG dit :

    Bonjour Mister Kerozene. Au temps pour moi, j’ai parlé de Panini dans un premier temps sur mon comparatif final, (c’est corrigé), mais il s’agissait bien de Semic (mea culpa) et donc, l’anthologie vol 1 de Neal Adams sur Batman à laquelle vous faite allusion n’avait PAS ses couleurs d’origine. Je l’ai eu encore en main exprès pour ma chronique il y a une semaine.

    Concernant une nouvelle anthologie de Dead Man,.. j’ai acheté, pour ma part, il y a quelques années, le superbe slipcase américain paru en 2001. cf : http://leblogd-hectorvadair.blogspot.com/2010/05/deadman-un-comics-cherche-encore-son.html et en suis très satisfait.

    Mais.. comme vous le laissez entendre, nous ne sommes pas sorti de l’auberge sur ces sujets, pourtant sensibles…

  6. Captitaine Kerosene dit :

    Au temps pour moi, cette fois. Je n’ai pas l’édition Semic sous la main. Je me suis donc basé sur le souvenir que j’en avais gardé à la parution.
    Concernant Deadman, j’ai les deux TPB US (d’un prix bien plus abordable que le coffret). Mais les couleurs ont bien été refaites et Adams a redessiné un épisode entier et procédé à des retouches… avec son style actuel plein de petits traits !

  7. Judex6 dit :

    l’édition semic devait faire trois volumes…
    Le premier volume ne contient que du Brave and the Bold (plus quelques couvertures par Adams sur les autres titres mais seulement des couvertures). Or, les episodes de The Brave and The Bold n’ont jamais été redessinés ni recolorisés… Raison pour laquelle les épisodes de Semic demeurent inchangés pour la colométrie…
    Adams a commencé sa recolorisation bien plus tôt… Certians numéros sont touchés et d’autres moins…
    En Janvier 1988 sortait une revue en 4 numéros intitulé « The saga of Ra’s Al Ghul » chez DC (rien a voir avec le titre du même nom chez Urban, cette « saga » la reprenant des episodes d’Adams (plus le prologue introduisant Talia, qui n’etait pas dessiné par lui et qu’on ne retrouvera donc pas dans le tome 2 de Batman, la légende par Neil Adams chez Urban)… Certains episodes d’Adams (dont certains bouche-trou ne contenant aucune reference a Ra’s mais presents quand meme dans pas mal des 4 numeros de cette mini-serie reedition) sont deja entierement recolorises et parfois meme redessinés… (L’episode final de la 1ere saga Ra’s ( dans laquelle Batman affronte un Ra’s ressucité via le premier usage que nous voyons du Lazarus Pit et l’embarque en taule (ou nous le retrouvons dans les episodes dessinés ensuite par Lein Wein parus dans Recit Complet Batman 6 )) est par exemple deja entierement recolorisé…

  8. Depuis que Neal Adams a fait refaire les couleurs en 2003, cette version devient la référence quand un éditeur, de par le monde, veut sortir une intégrale. C’est laid, rien ne vaut les couleurs au pinceau et la touche humaine. Même si, vous me direz, que derrière un ordinateur, il y a aussi un homme ou une femme. Et au pinceau aussi, ça peut être raté… mais là, le numérique ne fait vraiment pas de merveilles… En plus, quand un fan désire le Batman d’Adams, il veut celui des années soixante/ soixante-dix, pas un truc avec des cases redessinées dans un style brouillon qui jure avec le reste, bien plus fin et mieux encré ( par Dick Giordano, en l’occurrence ). On veut faire moderne mais l’esthétique actuelle, en cinéma également, est totalement bidon. Le numérique n’est pas forcément mieux que les supports et techniques traditionnels… MERDE !

    • Franck G dit :

      Oui, le dilemme reste total, et la frustration grande… Je suis entièrement d’accord avec vous que refaire des bandes que l’on a connues « vintage », pour faire « plus jeune » ne rime pas à grand chose. Lorsque vous écrivez « quand un fan désire le Batman d’Adams, il veut celui des années soixante/ soixante-dix, pas un truc avec des cases redessinées », cela semble logique, mais apparemment, cela ne rentre pas dans les considérations des ayants-droits (ou des businessmen plutôt). Pour ma part, j’ai eu tout de suite un réflexe de recul et de frustration lorsque j’ai ouvert le livre, et puis, une fois immergé dans la lecture, comme l’entendait Henri Khanan dans son commentaire, je me suis laissé happer par les histoires… ce qui est plutôt bon signe et qui révèle le côté indémodable ou intéressant des scénarios en tous cas. Ce qui pose donc la question de l’aspect, au delà des histoires… > où la notion de collection et de madeleine de Proust prime souvent sur l’œuvre elle-même. C’est un fait avéré dans le milieu de la bande dessinée, n’est-ce pas, qui explique sans doute cet accueil mitigé de ce genre de réédition. Dommage que les américains n’en tiennent pas davantage compte.

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