« Inversion » par Kolonelchabert, Sylvie Gaillard et Frank Woodbridge

Entre fantasmes et réalité, rêves et matérialité, « Inversion » est un récit conjuguant avec talent et humanité les aspects sociaux de la rupture et de la création.

Solitaire de nature, Paul vit complétement reclus depuis que Clara l’a quitté. Sombrant dans la dépression, devenu « un pauvre type vide et avachi », le compositeur de musique n’a plus goût à rien, si ce n’est aux antidépresseurs et autres somnifères, dont il augmente lentement mais surement les doses. Pris au piège de sa solitude et insensible au frigo totalement vide et à son absence de vie sociale, Paul, dans son confortable sommeil  oublie son mal-être et vit avec bonheur une vie « rêvée », qu’il confond très vite avec la réalité ! Heureusement, bien que cela semble l’indifférer, ses amis Pierre et Vincent veillent sur lui, tout comme Nina, une collègue de Clara que cette dernière a chargée de récupérer ses affaires et qui se prend d’affection pour le jeune créateur. Ceux-là lui éviteront le pire …

Au delà d’un récit sur la dépression et la plongée dans les abymes médicamenteuses, les auteurs livrent surtout une véritable réflexion sur les affres de la création. Une fois sa femme partie (prétexte rationalisé de la dépression), Paul se retrouve face à lui-même pour assurer son ambition et prouver son talent, celui auquel il croit mais qui l’effraye tellement, comme il fait peur à tant de créateurs que l’exposition publique pétrifie. On évoque souvent à demi-mots les addictions des artistes, la plupart disparus trop tôt pour cause d’une souffrance violente liée à la réalité (ou au fantasme qu’ils en développent) des exigences que le public leur réclame. Pour fuir, Paul choisit le sommeil « artificiel ». Il y trouvera la mélodie qui n’aurait pu (et c’est bien là le paradoxe) émerger en mode conscient et qui va enfin lui permettre de réaliser ses rêves de reconnaissance… dans la réalité.

Ce premier et intelligent récit du duo Sylvie Gaillard et Frank Woodbrige est une jolie réussite de construction et de sous-entendus. Le trait réaliste et nerveux, qu’il sait même rendre fébrile quand il le faut, d’Alexis Chabert (qui signe ici du pseudo Kolonelchabert !) fait mouche. Le dessinateur du remarqué « Bourbon Street » (avec Philippe Charlot), dont on ressent le travail et l’implication, sait jouer sur les nombreux détails graphiques qui soulignent la dimension réaliste du récit. Mention spéciale à Renaud Angles dont les couleurs permettent rapidement de distinguer les dimensions réelles et oniriques du récit, en en simplifiant la lisibilité.

Laurent TURPIN

« Inversion » par Kolonelchabert, Sylvie Gaillard et Frank Woodbridge

Éditions Grand Angle (16,90€) – ISBN : 9782818944998

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