« Mutafukaz : intégrale » et « Mutafukaz : artbook officiel » par Run

(…) « Et Dieu vit que la série BD « Mutafukaz » était bonne. Il décida alors d’éditer une intégrale définitive pour tous les amateurs de séries Z, qui porteraient ensuite la nouvelle de par le monde. Et un film serait aussi produit, tout comme un superbe Artbook »  (d’après Run : 19-5).

Tout commence à Dark Meat City, Nouvelle Californie. Angelino est un jeune loser parmi les losers, à la tête noire comme le charbon, dans un quartier où les gangs font la loi. Pour s’en sortir, il livre des pizzas à scooter, mais un matin, il s’écrase contre une fourgonnette. Sa vie va alors changer. Au delà de ses maux de tête, qui vont s’estomper assez rapidement, lui seul va voir des ombres monstrueuses dans la ville, et ce ne sont pas des hallucinations, mais des entités visqueuses, issues de la matière noire de l’univers.

Apparemment au milieu d’une affaire qui le dépasse, Lino va être pris en chasse avec ses potes (Winz, un autre orphelin, à tête de squelette en feu, et Will, la chauve souris pas très sympa à l’appareil dentaire), par des hommes en noir, très dangereux. Dès lors, entre les gangs chinois et japonais en guerre, et ceux, latinos et blacks qui vont se liguer contre la section anti émeute Z-7 déployée sur le terrain, le feu va prendre à Dark Meat City, soeur jumelle et maléfique de Los Angeles. D’autant plus que le président américain va dénoncer l’accord passé avec le directeur pourri des opérations de maintien de l’ordre, impliqué dans les effets bizarres d’Angelino. Une invasion extraterrestre semble en effet être au cœur de ces phénomènes violents et la Lucha Ultima, une bande de catcheurs masqués, va rentrer en scène. L’apocalypse annoncée va-t-elle pouvoir être endiguée par cette seule organisation de gardiens luttant contre le mal depuis la nuit des temps ?


Lorsque Run, (Guillaume Renard), propose le début de son histoire à la société de production de jeu vidéo Ankama en 2006, il ne se doute certainement pas que « Mutafukaz » va devenir le fer de lance des éditions du même nom. La structure est alors surtout connue pour publier le manga « Dofus » et son lectorat est assez jeune. Promu directeur de sa propre collection : le label 619, celui ci va marquer au fer rouge les jeunes éditions et leur imprimer un style culture urbaine ultra tonique. D’autres auteurs attirés par cette ouverture bienvenue dans la production éditoriale française du moment frapperont à la porte, et c’est ainsi que suivront les titres devenus cultes depuis : « Doggy Bags », la collection noire Hostile Holster, mais aussi « Freak Squeele », « The Grocery »…les éditions étant régulièrement primées pour la qualité et l’originalité de leurs parutions, tel « Shangri-La » de Mathieu Bablet.


À sa parution, « Mutafukaz » surprend par son ton très libre, très moderne et souvent violent, mettant en scène la vie dans les quartiers américains défavorisés. L’imaginaire de Run a en effet été marqué durablement par les émeutes de Los Angeles de 1992, retranscrites aux informations nationales, alors qu’il avait seize ans. Ceci dit, le récit est surtout l’occasion d’aborder des thèmes sociaux politiques contemporains comme le péril écologique, le terrorisme ou la progression inquiétante de la théorie du complot, ainsi que la tentation de radicalisation des jeunes. Mais l’histoire parle aussi beaucoup d’identité, d’amitié et d’amour. Le label 619 a un faible pour la culture urbaine, la culture gangsta, les films de science-fiction et de séries Z. C’est un pavé dans la mare qui va faire école auprès de nombreux jeunes auteurs.


On a peut-être du mal à s’en rendre compte en 2018, mais à bien y regarder, peu de bandes dessinées françaises ont eu un impact aussi fort ces quinze dernières années que « Mutafukaz », tant auprès des lecteurs de BD franco-belge, de mangas ou de comics. « Mutafukaz » a réussi le challenge improbable de se mesurer, voire de dépasser, en terme de qualité tant scénaristique que graphique, le meilleur des productions américaines ou asiatiques. Le succès a d’ailleurs été international, avec 145 000 exemplaires de la série originale vendus à ce jour et des traductions en anglais, italien et japonais. En cela, la série méritait amplement une réédition intégrale, que l’auteur a souhaité réaliser dans une version retravaillée et augmentée. 592 pages, comprenant de nouvelles planches, spécialement créées pour l’occasion, pour un prix tout à fait compétitif. Un seul regret cependant : l’absence des couvertures originales.

La table des lois du label 619 (pour rire)

Un artbook du film

Vu son succès, « Mutafukaz » a fait, dès 2010 et le tome 3, l’objet d’un projet de film, et ce bien que Run ait pensé son récit dès 2003 sous forme d’un court métrage de 7 minutes : « Opération Black Head ». La pré production a duré deux ans et le studio japonais 4eC s’est montré intéressé. Ceux-ci proposant à Run la coréalisation par Nishimi San, character designer et directeur d’animation du film « Amer Béton ». Il s’est occupé de la partie technique tandis que le français, âme du projet durant la pré et la post production, a surtout assuré la validation pendant la production.
Le film consistera en une relecture des cinq tomes qui constituent le premier arc de « Mutafukaz ». (1)

À l’occasion de sa sortie le 23 mai, un artbook « Mutafukaz » officiel a été édité (en librairie depuis le 04 mai.) Ce volume de 368 pages en couleurs, cartonné, avec jaquette, retrace chronologiquement toute la pré production et la production du long-métrage en incluant le travail du studio 4°C (« Mind Game », « Amer Béton », « Genious Party »…), séquence par séquence. Où l’on rentre dans les secrets de réalisation du film, en apprenant par exemple le rôle essentiel de Guillaume Singelin, alias Blacky, auteur fidèle du label 619, sur l’aspect dessins d’intention, facilitant les échanges avec l’équipe japonaise, mais aussi par le biais des nombreuses photos documentaires permettant aux japonais d’appréhender la culture de cette ville…


L’essentiel de la première partie propose les dessins d’intention noir et blanc, très nombreux, ponctués de légendes informatives, tandis que le chapitre « production » dévoile presqu’autant de pages de visuels couleur. Enfin, on referme le volume en se familiarisant avec les « Dogas », les mises au propre des dessins de quelques personnages principaux, avec leurs codes couleur noir, bleu, jaune cerné de rouge…

Un livre majestueux écrit en anglais et français, apportant énormément de plaisir, complétant magnifiquement la série BD, et qui ravira sans aucun doute les spectateurs du film. Ce dernier s’annonçant à première vue comme une réussite artistique mémorable. Hâte d’y être !

Franck GUIGUE

(1) Le tome zéro : « It Came From the Moon » ne fait pas partie de l’intégrale.

«Mutafukaz : intégrale » par Run
Éditions Ankama (39,90 €) – ISBN : 979-1033505303

« Mutafukaz : artbook officiel » par divers
Éditions Ankama (29,90 €) – ISBN : 979-1033505297

Voir le trailer du film :

Galerie

4 réponses à « Mutafukaz : intégrale » et « Mutafukaz : artbook officiel » par Run

  1. Brigh dit :

    « Hâte d’y être ! »
    Tu as parfaitement raison. Mercredi soir, le film a été présenté par Run à Poitiers en avant-première.
    Il a demandé à l’ensemble des spectateurs ayant lu la série de l’oublier car l’ensemble de la série ne peut tenir dans un film. Run propose donc une version alternative de son histoire.
    N’ayant pas lu cette série, je ne peux juger le film à l’aune de de celle-ci mais le long métrage fonctionne parfaitement.
    Drôle, dynamique, d’une richesse visuelle époustouflante, « Mutafukaz » le film deviendra certainement un jalon dans la production française de film d’animation adulte.
    Cerise sur la gâteau, la bande originale du film sortira dans quelques jours.

  2. Franck dit :

    Merc Brice de ce commentaire informatif plus que bienvenu. Chanceux ! ;-)

  3. Simon dit :

    Bonjour à tous.
    Merci Franck pour cette chronique : elle m’a donné envie d’aller au cinéma (je précise que je n’ai pas lu la BD).

    J’ai passé un moment agréable. Le premier point fort est indéniablement l’aspect visuel. L’animation est très réussie. Les décors, les personnages, les mouvements, le découpage des séquences… Chaque détail nous immerge dans un univers à la fois familier et complètement fou. Sous cet aspect, je trouve le film très réussi.
    Deux bémols à mon sens. Le premier est la faiblesse des dialogues. Sur ce point-là, je trouve qu’on oscille entre le moyen et le faible (avec quelques bons moments, tout de même). Les références à la culture urbaine actuelle sont nombreuses, on sent bien que le public visé est plutôt ado/jeune adulte mais, si cela n’empêche pas de suivre, certains échanges manquent de pertinence.
    Le deuxième bémol est d’ordre scénaristique : alors que l’intrigue se développe avec une richesse appréciable tout au long du film, le dernier quart d’heure boucle tout ça comme on mettrait un McDo en boîte ! Il y avait sûrement matière à réaliser un film plus long qui aurait permis de donner toute leur place à ces mystères qui étaient développés. Dommage, je suis resté sur ma faim.

    Toujours est-il qu’il est agréable de voir des films d’animation qui recherchent une esthétique originale avec une telle exigence dans les détails. A recommander aux curieux.

  4. Henri Khanan dit :

    Le film ne se donne plus que dans 67 salles en France
    http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=238860.html
    Dépèchez vous, bientôt ceux qui l’ont raté devront attendre le DVD!