« Aromantic (Love) Story » par Haruka Ono

Le shojo manga est friand de romance. Du coup, voir arriver un manga où le leitmotiv est l’absence de sentiments amoureux, peut être vu comme un ovni dans ce genre extrêmement formaté. Mais « Aromantic (Love) Story » est-il vraiment dénué d’amour ? Eh bien, non ! Et c’est bien ça qui va mettre mal à l’aise l’héroïne !

Les premières pages de ce livre n’ont rien à voir avec le reste du manga. Ce sont des pages soi-disant tirées de l’œuvre de Futaba Kiryû, le personnage principal de cette histoire. Dans ces pages, le scénario est caricatural à l’extrême et le dessin rappelle celui de mangas comme « Love Hina » de Ken Akamatsu, un classique du style harem.

À 32 ans, Futaba Kiryû ne s’intéresse pour ainsi dire a qu’à son travail et aux quelques moments de détente passés avec ses deux plus proches amies. Elle est dessinatrice de mangas, mais ses scénarios ne sont pas formatés. Elle traite principalement de sujets sociaux et ne met pas du tout en avant de romance entre ses protagonistes. Comme c’est une femme, son éditeur, qui ne semble pas l’écouter, lui suggère avec insistance de faire évoluer ses histoires pour devenir plus populaire. Sa vision passe forcément par une romance de type harem, entendez un homme poursuivi par de nombreuses prétendantes simultanément. Le souci, c’est bien sûr qu’elle déteste ce genre de thème, mais surtout elle n’a aucune expérience en amour puisque cela ne l’intéresse pas du tout dans la vraie vie. Elle n’a jamais eu de petits amis et ne souhaite pas avoir une relation quelconque avec un homme. Hormis son manga, qui gagne en popularité malgré le désarroi de son auteur qui se sent dépassé par le succès, sa vie va prendre une nouvelle tournure. Elle va recevoir deux propositions d’hommes très différents coup sur coup. Le premier n’est autre que son seul assistant masculin, qui est un de ses plus grands admirateurs, et qu’elle surnomme le Killer, avec son look étrange et son air absent. Le second émane d’un scénariste travaillant actuellement à l’adaptation de son manga en animation et à qui elle donne également un petit nom : « le stratège », à cause de sa propension à se sentir en confiance dans toutes les situations comme s’il en était a l’origine. Elle aura beau expliquer qu’elle ne souhaite pas s’investir dans une relation amoureuse, rien ne fera changer d’avis ces deux prétendants qui vont s’accrocher à elle, malgré ses refus répétés. Une situation intenable pour cette femme qui ne rêve que d’une chose, une vie sans homme ou femme à ses côtés, une vie seule et sans amour. Mais en évoquant son droit à la solitude affective, elle va à contresens des valeurs humaines édictées par la société patriarcale depuis des siècles.

Mettre en abîme le métier de dessinateur de mangas dans une œuvre est de plus en plus courant. Mais ici l’héroïne aurait pu exercer n’importe quel métier tant le sujet est universel. Néanmoins, Haruka Ono a choisi de parler de son propre métier comme si elle réalisait son coming-out dans une série de nature autobiographique. Bien évidemment, cela reste un récit de fiction, mais n’est-il pas plus simple de parler de ce que l’on connaît ainsi que de son vécu ? Ici, l’héroïne se désintéresse des questions amoureuses. Elle est horrifiée par l’idée que la société associe forcément la gent féminine aux relations romantiques. Elle se sent du coup bien seule face à ces fans ou ses collègues de travail qui voient en elle une auteure à succès forcément au fait des relations sentimentales, qu’elle dépeint si justement dans ses histoires. Mais ils ont tout faux, Futaba Kiryû n’y connaît rien et ne veut pas spécialement en apprendre plus sur le sujet. Elles se contente de lire d’autres mangas qui traitent d’amour pour s’en inspirer, afin de ne pas décevoir son éditeur et son public qui comptent sur elle pour continuer aussi longtemps que possible cette série qu’elle ne voulait pas vraiment dessiner au départ. Elle s’est faite piéger en étant trop gentille et en accédant à tous les désirs de son éditeur qui, ne l’écoutant pas, l’a poussée vers une histoire type harem pour toucher un plus large lectorat. Et ça marche, au grand dam de l’intéressé !.

Shojo manga atypique, « Aromantic (Love) Story » traite finalement de l’amour en dénonçant les conventions éculées et stéréotypées envers les femmes dans notre société moderne. La série sera complète en cinq volumes. Du coup, cela ne devrait pas trop dévier du sujet principal à cause de rebondissements incongrus. Il est ici vraiment question de manipulation mentale. D’une part de la société et d’autre part des rencontres faites entre les protagonistes. Même si le fond est humoristique, la question est vraiment sérieuse et la psychologie sous-jacente offre une réflexion intéressante loin des standards actuels du shojo manga.

Gwenaël JACQUET

« Aromantic (Love) Story » par Haruka Ono
Éditions Akata (6,99 €) – ISBN  : 978-2369742715

KIRYU SENSEI WA RENAI GA WAKARANAI. © 2016 Haruka ONO / SHOGAKUKAN

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