« The Woods » T4 par James Tynion IV et Michael Dialynas

Quatrième et dernier tome concluant cette série assez extraordinaire, mêlant science-fiction et fantasy. Un univers au fort potentiel fantastique qui pourrait faire des merveilles, adapté sur grand écran.

Nous n’avions pas eu l’occasion de chroniquer « The Woods » sur les précédents tomes. Un petit résumé s’impose donc. Tout commence au lycée Bay Point dans le Milwaukee, de nos jours. Alors que nous faisons connaissance avec la plupart des jeunes protagonistes et de l’équipe éducative, en pleine préparation d’une soirée théâtrale, un grand bruit se fait entendre. En sortant pour voir ce qui a pu se passer, un constat effroyable se fait jour : le lycée a été déplacé au cœur d’une forêt épaisse, mais ce n’est pas tout, une énorme lune gazeuse rosée nous surplombe. Pas de doute possible, l’intégralité du bâtiment a été propulsé, par un moyen inconnu, sur une autre planète, à des millions d’années lumière de la Terre, et celle-ci comporte son lot de bêtes sauvages et sanguinaires… Questions : pourquoi et qui s’est rendu responsable de cet événement extraordinaire et improbable ?

Lorsqu’en mars 2016, le premier tome de « The Woods » parait, alors que la série est encore en cours aux États-Unis, l’accueil français est plus que mitigé. Si l’on se réfère à deux des principaux sites de chroniques de bande dessinée sur le web, l’engouement n’est pas là. On juge la série trop « déjà vue », avec un dessin du studio Boom « lambda », et on l’accuse de proposer des portraits d’adolescents très caricaturaux. (1) Le tome deux sera à peine chroniqué sur plus de sites, le tome trois presque invisible… à se demander quel niveau de courage a eu l’équipe éditoriale d’Ankama pour aller jusqu’au bout, surtout vu les paginations de chaque tome, réunissant à chaque fois huit comics, soit plus de 220 pages. Et pourtant…

Si l’on peut certes accuser un coup de fatigue, à la lecture de quatre gros pavés allant jusqu’à 320 pages pour ce dernier, et ressentir quelques petites sensations d’énervement à la lecture de certains dialogues un peu longuets entre adolescents, pouvant faire craindre le pire, je peux pour ma part affirmer qu’ayant lu d’affilée ces quatre tomes, dont trois en format numérique, la série et l’histoire m’ont paru suffisamment intéressants, les personnages suffisamment attachants et le suspens assez pertinent pour que j’ai envie d’aller jusqu’au bout. Si l’on considère le fait que ce qui m’a plu pourra certainement plaire encore davantage à des lecteurs moins âgés que moi, alors l’intégralité de « The Woods » a toutes les chances de trouver son public, même deux ans après la parution de son tome 1. J’irai même jusqu’à dire que l’on tient là une série quasiment culte. Pourquoi ?

Tout d’abord, le scénario est bien écrit. Sur l’ensemble des trois premiers tomes, nous sommes immergés dans la survie de ces enfants et de quelques adultes, dans ce milieu sauvage qu’ils doivent comprendre et intégrer. Ils vont faire connaissance et nous avec eux, avec d’autres communautés, qui ont, elles aussi, été transportées sur la planète dans des temps passés. On découvre aussi la (les) entités présentes sous formes de rochers noirs, dont la puissance énergétique est au cœur du souci des « déracinés ». Leur souci, mais peut-être aussi leur salut.

Les dialogues sont fournis et les interrogations existentielles de ces ados nombreuses. La thématique amoureuse est présente, tout comme celle de l’homosexualité (masculine et féminine). Un thème qui peut surprendre dans ce genre de récit au premier abord, même si on s’est habitué depuis une dizaine d’années à le voir de plus en plus souvent abordé dans les comics d’auteur (récemment : « Infinite Loop », « Bitch Planet », « Paper Girls », « Insexts », …). Tant mieux.

Se dire que les auteurs sont des adultes peut étonner sur le choix de cette approche de traitement d’un âge particulier de la vie, mais cela donne aussi le sel et un intérêt supplémentaire à la série, qui, sans cela, aurait sans doute pu être comparée encore plus facilement à d’autres saga similaires.
Si l’on doit donner quelques pistes d’univers un peu semblable, au delà de « Paper Girls », on pourra peut-être citer la série TV récente « Strange Things », un peu de Miyazaki et son «Nausicaa » pour son univers forestier et sauvage ou ses monstres aux yeux brillants, mais aussi ces costumes datés dix-neuvième siècle, quelque peu Steampunk. Néanmoins, « Harry Potter » vient aussi à l’esprit bien sûr…équipe d’adolescents avec pouvoirs de sorcellerie oblige ! (pour deux d’entre eux seulement  : spoiler).

Au delà de ces comparaisons bien désuètes, « The Woods » a le mérite de nous embarquer pour de bon, dans un format long assez peu commun dans le médium comics d’auteur, tel que les mangas ont d’avantage coutume de le faire. Cela permet des développements psychologiques forts, permettant de savourer encore davantage le dénouement attendu et réussi de ce dernier tome. Celui-ci partage en effet à nouveau, telle une boucle, le récit en deux univers distincts : la planète inconnue – la forêt et Milwaukee, en deuil, qui a continué, durant ces deux années écoulées sur Terre à espérer, pour certains, le retour des enfants. La fin de l’histoire apportant, comme espéré, les explications nécessaires et une conclusion, bien que dramatique, en apothéose.

James Tynion IV, élève et collaborateur de Scott Snyder, dont c’est le premier récit en creator owned, après beaucoup de travaux pour DC sur « Batman » entre autres, prouve qu’il est capable d’écrire une très bonne histoire, et surtout de tenir le cap jusqu’au bout. Et bien qu’effectivement, on aurait apprécié un rythme un tout petit peu plus soutenu, la série devrait marquer le Landerneau bédéphile, ou en tous cas celui des comics. Quant au trait et à la colorisation un peu fluo de Michael Dialynas, dessinateur grecque résidant à Athènes, ils évoquent un mélange entre James Harren (« Rumble » chez Glénat comics), ou Tyler Crook (« Harrow County » chez le même éditeur). On découvre aussi par moments une petite touche de dessins assez typique pour le public adolescent (certaines expressions flirtant vers le manga). Ceux-ci possèdent toutes les qualités nécessaires à rendre la lecture agréable.

Une réussite… sur la longueur, qui prouve une fois de plus que la ténacité est une qualité.

Couvertures originales et carnet de croquis sur 26 pages en fin de volume

Franck GUIGUE

PS : J’aurais parié que « The Woods » avait tout le potentiel d’une adaptation au cinéma ou en série TV, et « Bingo » : le site d’Ankama dévoile justement que c’est déjà le cas pour une adaptation TV chez Universal. Dont acte !

 

(1) cf les chroniques sur Planète BD.com et les avis sur  Bdgest.com.

 

« The Woods T4 » par James Tynion IV et Michael Dialynas
Ankama éditions (18,90 € ) – ISBN : 979-1033505358

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