« Le Père turc » par Lelio Bonaccorso et Loulou Dedola

A l’heure où la Turquie s’enfonce dans la dictature, il est bon de rappeler qu’elle fut en pointe en matière de droits démocratiques et laïcs, il y a un siècle de cela, sous la houlette de Mustapha Kemal, plus connu sous le nom d’Atatürk. Ce pays pouvait même alors en remontrer à ses voisins européens, ne serait-ce qu’en accordant le droit de vote aux femmes dès 1923…

Pour ce faire, la scénariste a judicieusement choisi de commencer son histoire de nos jours. Au cœur du récit, Afife, une intellectuelle turque athée et féministe, habitant Izmir, part voir une cousine en province. Afife est une femme trahie par un homme dont elle est la maitresse depuis 27 ans. Son prénom évoque Afife Jale, artiste qui a bravé à son époque les interdits (elle a donné son nom aux Oscars du théâtre turc) et à laquelle la scénariste fait dire : « Ses droits, la femme turque devra les défendre ; car le futur ne nous préserve pas de retour en arrière. »

Ce futur, nous y sommes, ce que soulignait en juillet 2015 à Avignon une lettre ouverte de la dramaturge Sedef Ecer. Afife rencontre chez sa cousine un petit-neveu de 15 ans, Mehmet, né en France, qui sombre dans la délinquance et le radicalisme religieux. Pour le sortir de cette ornière mentale et sociale, elle le convainc de l’accompagner pour un reportage qu’elle entreprend sur la vie de Mustapha Kemal.

Ainsi, de lieu en lieu où il a vécu  et agi (Salonique, Istanbul, Ankara, Gallipoli…), Afife brosse le portrait de l’homme d’Etat, de son enfance à sa carrière politique, en passant par sa vie militaire et les faits de guerre qui ont libéré la Turquie et l’ont rendu célèbre. Humaniste, démocrate, féministe, francophile, les qualificatifs ne manquent pas pour définir cet homme exceptionnel – et autoritaire aussi, cela dit ! – qui fonde en 1922 une république fondée sur l’éducation, la scolarisation, la laïcité, l’égalité des individus… De 1923 à 1938 (année de sa mort), Kemal occidentalise son pays, imposant même l’alphabet latin. Il fut rebaptisé « Atatürk » (le « Père turc », d’où le titre de l’album) en 1934.

Parallèlement, le jeune Mehmet commence à comprendre qu’il se fourvoie dans son islamisme borné et sans issue et que la femme qu’il accompagne est en outre terriblement malade, qu’elle puise dans ses dernières forces pour lui apprendre à réfléchir et à échapper au fanatisme. Ce versant du scénario ajoute une trame sensible qui, non seulement permet d’échapper à une biographie traditionnelle, mais ajoute véritablement une histoire humaine à la grande Histoire. Joliment dessiné, l’album a ainsi le triple mérite d’évoquer un ado mal dans sa tête, d’une femme mal dans son corps et d’un mal dans son histoire puisque la Turquie d’aujourd’hui tente de tourner le dos à cette glorieuse période.

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

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« Le Père turc » par Lelio Bonaccorso et Loulou Dedola

Editions Glénat (22,50 €) – ISBN : 978-2-3440-1849-1

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