« Ceux qui restent » par Alex Xöul et Josep Busquet

Un soir, le jeune Ben disparaît. Ses parents préviennent la police mais personne ne peut imaginer la réalité : leur enfant affronte mille dangers pour sauver un royaume fantastique. À la stupeur de ses proches, l’enfant va revenir : parents, police et psys pensent que Ben nie la réalité de ce qu’il a vécu. Avant qu’il ne s’évanouisse de nouveau. Confrontant le fait divers et le récit merveilleux, les auteurs livrent un one-shot dense et prenant. De ceux qui restent dans nos mémoires…

Un cauchemar devenu réalité... (planches 1 et 2 - Delcourt 2018)

Fugue, enlèvement parental, rapt ou disparition inquiétante : si aucune des dramatiques situations vécues au quotidien par les proches des enfants disparus ne coïncident vraiment avec une autre, nous aurons tous conscience du trauma psychologique (personnel et collectif) provoqué par une telle situation. Dans les premières planches de leur récit aux atmosphères années 1930-1940, les auteurs ne manquent pas de faire référence à tous les ingrédients du drame policier : inspecteurs de police, témoignages des parents devant les médias, diffusion des avis de recherches par voie de presse ; doutes et insinuations malsaines, aussi, propagées au travers d’une « certaine presse » (p. 15, case 1). Ce glauque réalisme ambiant vient naturellement télescoper le cadre merveilleux lié à l’imaginaire de l’enfant, parti sauver le mystérieux royaume d’Auxfanthas.

L'enquête (planche 5 - Delcourt 2018)

L’univers des contes et du fantastique regorgent d’enfants basculant d’un monde réel à un univers féérique néanmoins ampli de dangers ou d’incertitudes : Alice suit le Lapin blanc au Pays des Merveilles (Lewis Caroll, 1865), Wendy accepte de suivre « Peter Pan » (J. M. Barrie, 1911) au Pays imaginaire. Rappelons également que, dans les suites du célèbre roman de Lyman Frank Baum (« Le Magicien d’Oz », 1900), Dorothy finit par convaincre toute sa famille de s’installer au pays d’Oz. Dans « Le Monde de Narnia » (C.S. Lewis, 1950 à 1956), les enfants Pevensie et leurs amis finiront de la même manière par vivre totalement au pays du roi lion Aslan… alors qu’ils ont été tués dans le monde des humains !

En prenant le contrepied du schéma traditionnel, le scénariste espagnol Josep Busquet (« Addiction » chez Akileos en 2017) focalise notre attention sur le désarroi des parents, précipitant le thème de l’absence et du manque. En couverture, le Catalan Alex Xöul (de son vrai nom Alexandre Cañas Ochoa ; ici publié pour la première fois en France) a opté pour un visuel aussi rare que fort à propos : voici un paysage vidé de toute présence humaine, et à fortiori de toute présence héroïque. Au premier plan, le parc à jeux fera référence à l’enfance tandis que l’envol des papiers blancs et les feuillages automnaux évoqueront l’abandon et le glissement vers des temps plus mélancoliques, sinon plus amers. Les tons sépia connoteront sur un même registre le renvoi à une temporalité passée, et par voie de conséquence le thème des regrets ou de l’enfance perdue, sujet ainsi discrètement placé au cœur de cette composition. À l’arrière-plan, dans un ciel onirique et voilé, de hautes tours et des toits de style moyenâgeux : s’agit-il du cœur historique de la ville moderne ou du surgissement de l’heroic-fantasy dans le quotidien ? Nul ne le sait encore, mais cet entre-deux thématique ouvre évidemment à tous les possibles et tous les canevas aventureux, y compris celui du mode post-apocalyptique : une offre pleinement contenue avec ce visuel de couverture qui oscille ainsi (par son style graphique) entre les tonalités d’un album jeunesse et celles – plus adulte – du drame contemporain potentiellement horrifique, telles – par exemple – que la série « Seuls » a pu les montrer.

Teinté d'onirisme, le récit n'en oublie pas pour autant la réalité du débat médiatique lié à ce type d'affaires (planche 11 - Delcourt 2018)

Comme le suggère enfin le titre « Ceux qui restent », l’album s’intéresse assez directement à la thématique de la douleur vécue par ceux qui doivent continuer de vivre (ou faire le deuil) malgré l’absence d’un proche aimé : ce dédoublement intrinsèque (entre force et fragilité, vitalité et morbidité, jeunesse et vieillesse, etc.) n’est pas sans rappeler des motifs déjà abordés par Busquet au travers de son adaptation de « L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde » chez Delcourt en 2010 et 2011. Dans les années 1940, le psychiatre Carl Gustav Jung avait remarqué que, dans les mythologies, bien des sauveurs sont des enfants-dieux. Par nature porteur de transformation, l’enfant forge ainsi le concept d’« individuation », un processus qui nous pousse à devenir des individus complets grâce aux capacités de métamorphose de l’enfant qui vit en nous. Cet enfant intérieur, brimé, abandonné, malmené et finalement héroïque devra être libéré à l’âge adulte pour constituer notre essence profonde : voici ce(ux) qui nous reste(nt), et ce que nous sommes devenus…

Philippe TOMBLAINE

« Ceux qui restent » par Alex Xöul et Josep Busquet
Éditions Delcourt (19,99 €) – ISBN : 978-2756052625

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