« Cintré(e) » par Jean-Luc Loyer

Dans ce nouveau roman graphique, de plus de 130 pages, l’Angoumoisin Jean-Luc Loyer raconte, avec une tendresse inouïe, l’improbable rencontre entre un auteur de bandes dessinées un peu paumé, mal dans sa peau et surtout complètement fauché, avec une jeune femme extravertie, écorchée vive et anorexique. Une autobiographie quelque peu romancée, où ce dessinateur talentueux et sensible donne le meilleur de lui-même !

Jean-Luc Loyer n’est jamais aussi bon que quand il parle de lui : tous les fidèles lecteurs de son œuvre se souviennent encore avec émotion de son premier livre chez Delcourt (« Les Mangeurs de Cailloux », en 1998) où il se remémorerait son enfance passée dans les corons du Pas-de-Calais. Certes, ses récits sociétaux réalisés avec le scénariste Xavier Bétaucourt (« Noir métal » chez Delcourt en 2006 et « Le Grand A » chez Futuropolis en 2016) ou encore ses divers travaux pour les enfants méritent eux aussi notre plus grand intérêt, mais Jean-Luc sait être encore plus convaincant quand il relate les expériences qu’il a lui-même vécues.

Avec son trait rond et sympathique, ainsi qu’avec sa palette de couleurs grises et bleutées, ce membre éminent de l’Atelier du Marquis (regroupement d’auteurs de bandes dessinées et d’illustrations basés à Angoulême, comme Muriel Sevestre, Antoine Ozanam, Cécile Chicault, Isabelle Dethan, Julien Maffre…) sait de quoi il parle quand il évoque les problèmes économiques de ce métier de plus en plus précaire. Son héros, donc dessinateur de BD de son état, a de plus en plus de mal à joindre les deux bouts : son dernier projet ayant été même refusé par ses éditeurs habituels. Frustré et effacé, il vit sa vie en pointillé, entre une maîtresse irascible et manipulatrice qui ne veut pas renoncer au confort matériel que lui offre son mari et son affamé de chat qui dévaste régulièrement les poubelles de sa concierge acariâtre, laquelle n’oublie jamais de lui réclamer ses dettes impayées. Son obésité n’arrangeant rien, tout devient une charge pour lui… Jusqu’au jour où le patron d’une agence de publicité lui propose de s’occuper de sa fille qui veut devenir illustratrice : elle se remet difficilement d’une période de maladie et a besoin de reprendre pied dans la vie active.

Alors que tout les oppose, une relation de confiance va tout de même finir par s’installer entre ce quarantenaire qui se trouve trop gros et cette fille délirante, à peine âgée de 20 ans, obsédée par son besoin d’être le plus maigre possible et qui fuit une vie chaotique, faite d’alcool, de drogue et de prostitution. Un témoignage pudique et lucide à la fois qui confirme le talent graphique et narratif d’un auteur vraiment trop discret…

Gilles RATIER 

Pour lire d’autres chroniques bdzoomiennes sur quelques récents livres de Jean-Luc Loyer, voir, par exemple : « Le Grand A » par Jean-Luc Loyer et Xavier Béteaucourt, « Sang noir, la catastrophe de Courrières » par Jean-Luc Loyer ou « Noir métal : au cœur de Metaleurop ».

« Cintré(e) » par Jean-Luc Loyer

Éditions Futuropolis (20 €) — ISBN 978-2-7548-1684-7

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