Après le livre à succès de Giuliano da Empoli qui a résonné de façon saisissante avec l’actualité géopolitique (puisqu’achevé en janvier 2021, soit un an avant l’invasion de l’Ukraine), puis le film réalisé par Olivier Assayas sorti l’an passé — où le célèbre acteur britannique Jude Law interprétait le rôle de Vladimir Poutine —, voici donc la BD ! Et force est de constater qu’elle est réussie : Luc Jacamon (le dessinateur de la série « Le Tueur », sur scénarios de Matz) ayant, notamment, accompli un remarquable travail graphique et d’adaptation… Son Vadim Baranov, ancien théâtreux et producteur de télévision devenu l’éminence grise du controversé président de la Fédération de Russie — d’où son surnom de Mage du Kremlin —, est aussi envoûtant qu’intrigant…
Lire la suite...« Brûlez Moscou » par Stéphane Perger et Kid Toussaint
En septembre 1812, Napoléon est aux portes de Moscou, au tournant décisif de la campagne de Russie. Mais, réduit à toutes les extrémités, le commandement adverse ordonne de libérer les criminels et de réduire la capitale en cendres ! Dans cet enfer, l’ex-prisonnier Anatoli Leski part en quête de sa famille, menacée par un tueur d’enfants nommé Kolia. Un soixantaine de planches rougeoyantes sont en conséquence au menu de ce one-shot qui laisse la part belle aux rebondissements romanesques imaginés par Kid Toussaint…
Dès 1810, la Russie manigance pour renverser l’ordre établi en Europe par Napoléon. Forte de 680 000 hommes, la Grande Armée franchit le fleuve Niémen en juin 1812 et marche sur Moscou. La victoire de la Moskova (tenue le 7 septembre près du village de Borodino) laisse tous les espoirs aux Français cependant affaiblis : mais, le 14 septembre, Napoléon entre dans une ville déserte, vidée de toute provision par le gouverneur Fédor Rostoptchine (le père de la célèbre comtesse de Ségur). Pire : certain que le froid va bientôt décimer son adversaire, le Tsar Alexandre 1er a ouvertement sacrifié sa capitale, où ne réside plus qu’un tiers des 270 000 habitants. La nourriture et les pompes à eau ont été emportées… Du 14 au 18 septembre, au signal donné, plusieurs centaines de feux vont ravager les habitations en bois, ne laissant aucun abri aux Français. Jusqu’au Kremlin a être cerné par les flammes. Obligé de fuir, Napoléon devra aller se réfugier dans la Palais de Petrovski, à 20 kilomètres au nord-ouest de Moscou, d’où une vue apocalyptique laisse deviner l’ampleur du désastre. Le 20 décembre, les neuf dixièmes de Moscou sont réduits en cendres. Désastreuse, la longue retraite napoléonienne sera entamée le 20 octobre : « J’ai vaincu des armées, mais je n’ai pu vaincre les flammes » s’exclamera ultérieurement l’Empereur déchu dans « Le Mémorial de Sainte-Hélène ».
Cette technique de la terre brûlée est assumée par les dirigeants. Rostoptchine a organisé le stockage de la nourriture et des armes, ne laissant dans la ville que les malades, les pauvres, les serfs et les expatriés d’origine française. Parmi les prisonniers libérés et criminels recrutés à dessein, on promet la vie sauve contre le fait d’allumer les incendies et de menacer l’envahisseur. La mémoire collective conservera cet épisode aussi spectaculaire que douloureux : gravures, peintures et récits romanesques dont le « Guerre et Paix » de Tolstoï (1869).
En couverture du présent album, Stéphane Perger cadre une vision infernale : aussi déchaînés l’un que l’autre, le feu et l’humain dévorent leur environnement. L’identité de la ville se devine à l’arrière-plan grâce aux clochers à bulbe baroques, caractéristique de l’architecture religieuse russe. Cette dévoration des lieux consacrés laisse littéralement la part belle aux créatures infernales : au premier plan, le bâton fermement tenu en main et le regard meurtrier du protagoniste (qui n’est pourtant autre que le héros désigné, Leski) ne laissent planer aucun doute sur ses intentions violentes. A-t-il allumé un incendie ? Va-t-il commettre crimes et pillages ou, à l’inverse, tenter de protéger ce qu’il peut, nul ne sait : l’ombre s’étirant des pieds de Leski jusqu’au côté gauche du visuel traduit la noirceur d’âme d’un récit annoncé sous le signe de la destruction. Le plan cassé (ou débullé) traduira au mieux la sensation de malaise et la désorientation du personnage : cette déstabilisation étant précisément l’objectif recherché par les autorités russes. Nul n’en sortira indemne… Mais suffisamment tout de même pour admirer le cahier graphique figurant en fin d’album, ce bonus témoignant des recherches graphiques et des ambiances colorées de Stéphane Perger (« Dark Museum T1 » chez Delcourt en 2017).
Philippe TOMBLAINE
« Brûlez Moscou » par Stéphane Perger et Kid Toussaint
Éditions Le Lombard (14,99 €) – ISBN : 978-2803633869





























