« Anthologie Misty »

Les années soixante-dix ont été fastes pour les revues de bandes dessinées. Cette période est aussi celle d’un âge adulte où les scénarios un peu plus engagés, sous couvert de science-fiction ou de fantastique, ont marqué les grandes heures du média, quels que soient les pays. Le Royaume-Uni, déjà bien connu avec sa revue testostéroné 2000AD, a également été à l’origine de Misty« à ne pas lire la nuit ». Les éditions Delirium nous en proposent une sélection des meilleurs récits.

Misty a été créé en février 1978 aux éditions Fleetway et leur branche jeunesse IPC, par Wilf Prigmore et Pat Mills, scénariste britannique reconnu, déjà chroniqué ici pour ses superbes « La Guerre de Charlie » ou son implication dans les débuts de la revue 2000AD et du titre « Judge Dredd » (mais aussi « Marshall Law » ou « ABC Warriors»). Cent une parutions virent le jour, plus des numéros pour Noël et des annuels, jusqu’en 1980. Le format était tabloïd, le papier de mauvaise qualité et les couvertures aux couleurs criardes, plutôt dans l’esprit qu’elles souhaitaient défendre : le surnaturel et le fantastique. Si la revue a cependant connu un succès populaire à l’époque, lue souvent par toute la famille, tous les scénarios ne se valaient certainement pas : Pat Mills nous parlant lui-même sans emphase, dans sa courte introduction, de la baisse de pertinence suite à son départ de l’équipe éditoriale. C’est donc en cela que ce recueil est le bienvenu.

Les cinq récits sélectionnés par les éditions Delirium sont écrits par Pat Mills, Malcolm Shaw (un jeune auteur décédé tragiquement à l’âge de 38 ans) et Juan Ariza. Le recueil est inégalement divisé : trois grands récits s’étant étalés sur plus d’une dizaine de numéros : « Moonchild » (une histoire de sorcières), « Les Quatre visages d’Ève » (un bon récit qui aura pu inspirer Pedro Almodovar pour son film « La Piel que habito » en 2011) et « Les Sentinelles », associés à deux autres nettement plus court : 5 et 4 pages respectivement pour « Racines » et « L’Ombre d’un doute ».

« Moonchild » ©Delirium/Patt Mills/John Armstrong

Si on est au premier abord un peu surpris par la piètre apparence des dessins proposés : des noirs et blancs très « solarisés » mettant clairement en surface un évident travail informatique de nettoyage, pour cacher les défauts mineurs d’une trame de papier journal d’époque, c’est sûrement parce que les originaux n’ont tout simplement pas été gardés ou retrouvés. On peut le comprendre, ces revues n’ayant pas vocation à l’époque à connaître une seconde vie. Ceci dit, une fois replacé dans le contexte et pour ne pas trop exagérer non plus, on remarquera tout de même les différences de styles assez marquants entre dessinateurs. Si on ne s’extasiera pas sur celui de John Armstrong, très académique, illustrant pourtant le bon récit « Moonchild » inspiré de « Carrie » (« Carrie au bal du diable » de Brian De Palma, 1976) de Pat Mills, on remarquera davantage celui de l’Espagnole Maria Barrera Castell, un peu plus dans les standards hispaniques que l’on a pu connaître et apprécier dans les revues cousines Creepy ou Eerie, de la même époque, tout comme son collègue Juan (ou José ?) Ariza. Dommage alors que leurs récits soient les plus courts.

Brian Delaney, un niveau au dessus de Armstrong en terme de lisibilité, ne donne, cela dit, rien de bien exceptionnel, et c’est avec le scénario plus fouillé des « Sentinelles » de Malcolm Shaw que le dessin de Mario Capaldi, Écossais d’origine italienne, né en 1935, peut davantage s’exalter, et nous plonger dans un univers bien plus fouillé, permettant des scènes mémorables, ne serait-ce que la silhouette envoutante de ces deux tours maudites. L’épisode de ce récit assez ambitieux raconte la mésaventure de Jan, une jeune fille vivant dans le quartier pauvre de Birdwood, que deux gratte-ciels surplombent. Elle et sa famille doivent quitter subitement l’appartement qu’ils sous-louent à leurs voisins. Obligés de se réfugier dans la deuxième tour inhabitée de 26 étages, que l’ont dit hantée et maléfique, ils vont vivre une histoire incroyable et dramatique mettant en présence deux mondes parallèles, dont un uchronique.

Il est intéressant de constater combien le thème des tours, « nouveautés » pour l’époque, je suppose, comme en France, dés les années soixante dans les quartiers défavorisés, est un thème assez couramment utilisé dans la culture britannique. Je ne citerai que deux exemples : « Judge Dredd » et plus particulièrement la deuxième adaptation cinéma de Pete Travis de 2013, se déroulant presque entièrement dans une tour, ou bien encore davantage le film de 2011 « Attack The Block » (Joe Cornish), se déroulant exclusivement dans une barre d’immeuble. On aura enfin aussi en mémoire l’accident survenu cet été à Londres sur la tour Grenfell, localisée dans un quartier défavorisé, et ayant occasionné 79 morts.

Cette anthologie offrira une bonne surprise à tout ceux qui ne connaissaient pas la revue Misty (garçons ou filles) et apprécient le fantastique. L’aspect vintage est assez intéressant, eu égard à l’époque dans un premier temps, les années Thatcher, car l’on sent poindre au sein des récits pas mal du vent de révolte de ces années là, ce qui change des récits plus anciens mais plus connus des éditeurs EC ou Warren, d’années antérieures et plus lointaines géographiquement. Le public de la revue visé au départ, à savoir les jeunes filles, donne aussi une tonalité à la fois sensible et d’indépendance crâne aux récits, qui n’est pas désagréable, et la potion obtenue par ces scénarios plutôt subtils, bien écrits et surtout très originaux pour la majorité, font de ce recueil au final une belle surprise. Sans doute un second recueil sera-t-il difficile à réaliser, mais celui-ci valait le coup, en tous cas pour tout ceux qui apprécient le patrimoine BD.

Franck GUIGUE

« Anthologie Misty »
Éditions Delirium (24 €) – ISBN : 979-10-90916-37-1

 

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