« Vies volées » par Mayalen Goust et Matz

De 1976 à 1983, l’Argentine a connu une dictature sauvage (pléonasme, évidemment !) qui a éliminé 30 000 opposants politiques. À l’abomination succède toujours le pire et les responsables n’ont pas hésité à arracher leurs bébés à des jeunes femmes condamnées, des enfants nés en captivité et auxquels ils ont retrouvé des familles…

Être l’enfant volé de parents assassinés n’est pas chose que les dirigeants claironnaient et, de fait, il a fallu beaucoup d’obstination aux familles et, souvent, aux grand-mères (les fameuses grands-mères de la place de Mai, à Buenos Aires) pour tenter de retrouver ces descendants confisqués et détenus par des familles proches du régime (militaires, policiers, etc.) qui se gardaient bien, de leur côté, d’avouer la vérité. Près de 500 enfants semblent avoir été concernés par ces transfuges.

C’est de ce contexte, et notamment de l’existence depuis 1992, pour les jeunes qui ont des doutes sur leurs origines de bénéficier de tests ADN, que Matz a tiré un scénario astucieux et sensible. Mario et Santiago y campent en 1998 deux étudiants reliés par une profonde amitié. L’un d’eux est hanté par cette idée qu’il n’est peut-être pas le fils de ses parents. De nombreux indices semblent lui donner raison. Il décide de faire les fameux tests ADN et son copain, par solidarité (et parce qu’il a flashé sur l’infirmière), s’y soumet également…

Cette histoire de filiation pose évidemment le problème de la parenté, mais surtout celui de l’éducation et de la transmission, notre identité certes génétique étant aussi en grande partie le produit du milieu où l’on a vécu, appris, partagé… Les deux amis ont des visions différentes sur ces questions. Leurs échanges puis leurs rencontres nourrissent le débat.

De ce récit familial et sentimental (à plusieurs niveaux), on retiendra aussi la réalisation de la dessinatrice Mayalen Goust, connue surtout comme illustratrice dans l’édition jeunesse. Son trait fin et élégant brosse des personnages qui inspirent l’empathie, mais sa grande force tient à ses décors. Outre une façon bien à elle de crayonner les feuillages (ses arbres sont magnifiques), elle réussit à merveille les vues extérieures (rues en perspectives, façades et devantures…) au point qu’on regrette qu’il n’y ait pas plus de quartiers de Buenos Aires représentés.

Son sens de la couleur permet également à Mayalen Goust des ambiances d’une grande douceur, apaisant de ses teintes cette histoire nécessairement pesante par moments, forte et savamment dosée dans ses effets, bref une très belle histoire !

Didier QUELLA-GUYOT  ([L@BD-> http://9990045v.esidoc.fr/] et sur Facebook).

http://bdzoom.com/author/didierqg/

« Vies volées » par Mayalen Goust et Matz

Éditions Rue de Sèvres (15 €) – ISBN : 978-2-3698-1395-8

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